‹ Histoire littéraire du Maine. Nouvelle édition. Tome secondChapitre 13 sur 32 · ROLLAND BIGNON · texte numérisé non relu

ROLLAND BIGNON

paroisse du diocèse d'Angers, réunie en 48014 au diocèse du Mans, fut baptisé, le 5 janvier 14358, selon Gilles Ménage (1), Rolland Bignon, fils de Rolland Bignon et de Macée Germain. Le prêtre officiant se nommait Antoine Fouillent: les parrains étaient Denys Bignon et François Germain, la marraine Marie Lepelletier. Ces renseignements ont été sans doute empruntés au registre même du curé de Saint-Denys ; il faut donc corriger Niceron et le Dictionnaire de Moréri, qui font naître Rolland Bignon le 1° février ou le 4° mars

Destiné par ses parents à quelque profession libérale, il étudia le droit d'abord à Angers, ensuite à Toulouse. Il eut pour professeurs, à Toulouse, Roaldès et Guillaume de Maran. On raconte que Roaldès ayant quitté Toulouse pour aller à Cahors, Rolland Bignon fut chargé d'occuper la chaire laissée vacante par cet illustre docteur. Il vint ensuite à Paris et se fit recevoir avocat au parlement. Il fut reçu, nous dit Claude Joly, à la Saint-Martin de l’année 1595 (2). « Depuis, » au dire du même historien, « il a paru « dans le barreau, et ensuite dans les consultations, « avec un tel éclat de suffisance et de probité, qu’il a « acquis un nom très-célèbre parmi ses confrères. » Les termes de cet éloge nous sont suspects d’en-

(4) Hist. de Sablé, seconde partie, p. 59.

(2) Corrigez, en effet, le texle imprimé de Joly où on lit 1588. Avec la date de 4585 la phrase de Joly n'a pas de sens.

flure. Quand vers l’année 1656 Claude Joly préparait son édition annotée des Opuscules et des papiers de Loisel, le nom des Bignon était, en effet, devenu célèbre. De son mariage avec Marie Ogier, ou d’Ogier, fille de Christophe Ogier, avocat au parlement de Paris, Rolland Bignon avait eu pour fils, outre deux filles, Jérôme Bignon, le savant éditeur des Formules de Marculfe, qui, bien près de descendre dans la tombe, exerçait encore avec éclat les hautes fonctions d’avocat-général au parlement de Paris, et déjà la voix publique désignait, comme devant lui succéder dans cette charge, un autre Jérôme Bignon, son fils, qui faisait admirer au barreau l'ampleur et la noblesse de son éloquence héréditaire. Nous pensons donc que Claude Joly, par déférence pour les Bignon, a fait remonter jusqu'à Rolland l'illustration posthume de son fils et de son petit-fils. On ne trouve pas, en effet, une seule fois le nom de Rolland Bignon à la marge des plaidoiries d'Anne Robert, traduites par Tournet, où sont désignés tant d’autres avocats contemporains. Antoine Mornac ne le nomme pas non plus dans ses Feriæ Forenses.

Quelle qu’ait été «sa suffisance, » Rolland Bignon, n’eut aucune charge; il demeura jusqu'à la fin de sa vie, simple avocat. Adrien Baillet nous le représente sous les traits d'un homme chagrin, « censeur tacite de ceux qui tâchaient de s’élever « aux premières magistratures avec moins de mérite

« que lui (4). » Le nombre de ces censeurs est toujours grand ; mais quand ils font ainsi moins d'état des autres que d'eux-mêmes, leur jugement n’est pas ordinairement équitable, étant peu désintéressé.

Nous ne savons pas la date précise de la mort de Rolland Bignon. Il vivait encore dans les premières années du dix-septième siècle, alors très-occupé de l’éducation de son fils. Il lui enseigna, dit-on, la théologie, outre les humanités, la jurisprudence, la philosophie et les mathématiques. Ce qui fait dire qu'il était à la fois Savant et dévot. Cependant il ne nous reste aucune autre preuve de cette science universelle. Il avait écrit des Paratitles sur les cinq premiers livres des Décrétales, et le manuscrit original de cet ouvrage, que Niceron et Moréri appellent «excellent, » demeura longtemps dans sa famille. Mais on ignore ce qu’il est devenu. |

BIGOT (GuILLAUME).

Guillaume Bicor, né à Laval, dans les derniers jours du mois de juin de l’année 1509, fut à la fois célèbre

(1) Jugements des Savanits, 1. VI, p. 142.

par son grand savoir et par ses malheurs. On peut dire sans figure que la mauvaise fortune l’assiégea dès le berceau ; car comme il avait, en venant au monde, deux dents déjà formées, il fut admis dans le conseil des matrones de Laval qu'un malin esprit avait choisi pour habitacle le corps de cet enfant prodigieux, et aucune d’entre elles ne voulut l’accepter pour nourrisson. On le confia donc à quelque femme de la campagne. Quand il avait un an à peine, la peste enleva treize personnes dans la maison qu'habitait sa nourrice, et celle-ci, folle de terreur, prit la fuite à travers les champs. Des voisins, émus de pitié, tirèrent de cette maison funeste l'enfant abandonné ; mais, trop peu charitables pour le prendre à leur charge, ils l'exposèrent sur le bord d'un grand chemin. Il ya lieu de croire qu'il y serait mort de faim et de froid, si son père, Jean Bigot, appelé de ce côté par quelques affaires, ne l'avait trouvé gisant près d’une haie et ne l'avait recueilli. Telles furent les premières infortunes de Guillaume Bigot ; nous en avons à raconter d’autres encore.

Son adolescence fut très-orageuse. Elevé par des gens qui le négligèrent, il courut aux lieux de débauche dès qu'il put se soustraire à leur discipline, et il fit à Angers certaine équipée qui l’obligea de fuir la ville, pour éviter les poursuites judiciaires intentées contre lui par la famille de La Tour-Landri. Etant à la campagne, il chercha dans les travaux de l'esprit un ali-

ment à son activité. C'est alors qu'il apprit le grec, sans maître ; il n'étudia pas avec moins de fruit la philosophie, l'astrologie et la médecine. Mais le mouvement, l'agitation, les courses et le bruit étaient pour lui un besoin tellement impérieux qu'il ne pouvait longtemps demeurer dans sa retraite. Il en sortit pour s'employer dans une négociation diplomatique qui devait singulièrement flatter son goût pour les aventures. Guillaume Langey du Bellay avait reçu de François Ie" une mission secrète près des princes d'Allemagne ; ilne devait paraître dans les cours que sous l'habit d'un marchand de pierreries. Guillaume Bigot l'accompagna dans ce voyage ; mais, n'étant pas doué de l'esprit de persévérance, il quitta bientôt son chef d'ambassade pour se faire recevoir professeur de philosophie à l'Université de Tubinge. Dans le même temps il commenta la Logique d’Aristote et il étudia la médecine sous Antoine Cureus et Guillaume Asterot, ainsi que les mathématiques sous Fossanus. Puis, ayant eu querelle avec les autres membres de cette Université, au sujet des doctrines métaphysiques de Mélancthon, il alla séjourner quelque temps à Bâle. Il parcourut ensuite diverses cités d'Allemagne, provoquant les docteurs les plus fameux à des tournois philosophiques, et se vengeant d'eux par des épigrammes, lorsque probablement il n'avait pas eu les honneurs du combat. Enfin, après avoir été reçu docteur en médecine, il revint en France, où, s'étant placé ge.

sous la puissante protection des Du Bellay, il ne fut pas inquiété davantage pour l'affaire d'Angers.

Guillaume Budé voulut leretenir à Paris et lui faire obtenir une chaire royale; mais il ne put y réussir. Bigot fut desservi près du roi par le célèbre Pierre Du Châtel, grand aumônier, qui, dit-on, le redouta. Un jour qu'on parlait de Bigot devant le roi, en des termes qui montraient en quelle estime on avait son mérite, Du Châtel interrompit ses apologistes: — « Pourquoi, dit-il, élevez-vous si haut les mérites de « cet homme ? N'est-il pas de la secte d’Aristote ? — « Que voulez-vous dire ? lui demanda le roi. — Je « veux dire, reprit Du Châtel, que, suivant Aristote, le « meilleur des gouvernements est l'aristocratie, et non « pas la royauté. » Le roi reprit qu'il fallait tenir pour insensé ce propos d’Aristote, et les courtisans ne s’avisèrent plus de lui recommander maître Bigot. Cette anecdote est ainsi racontée par Mélancthon (1). Suivant Pierre Galland, Mélancthon, qui avait l'esprit crédule, a été grossièrement abusé ; le dialogue qu'il rapporte n’est qu'une fable imaginée par Bigot, pour compromettre Du Châtel près du régent de la nouvelle école péripatéticienne ; ce Bigot n'était qu'un Gorgias, un professeur de ruelles, un brouillon, à qui l'esprit de parti, la vanité, la turbulence de son caractère inspiraient les plus méchantes calom-

(1) Responsio contra clerum Coloniensem.

nies (4). À ce démenti vient se joindre celui de Bayle, qui a longuement disserté contre le récit de Mélancthon, mais, il nous semble, avec assez peu de convenance (2). Bayle recherchait trop les occasions de contredire. On peut lui opposer le témoignage de G. Naudé, qui, dans ses additions à l'Histoire de Louis XI (3), accuse aussi Du Châtel d'avoir mal conseillé le roi au sujet de Bigot, et d'avoir agi de telle sorte par envie.

On lui offrit une chaire à Padoue, avec de beaux émoluments : il la refusa pour aller à Nimes, dont on l'invitait à venir restaurer l'académie. Galland nous

(4) Petrus Gallandus, Vita Castellani, num. 74. Voici le passage de Galland : « A Bigotio, Gorgiam quemdam in vicis et quadriviis profitente, ita privatim et publice lacessitus conviciisque appetitus fuerat, et scripto apud exteros traductus, ut merito eum odio prosequi posse videretur. Nam et Philippum Melancthonem calumniis ita illi infestum reddiderat, ut is, nimium credulus et facilis, ea de ipso scriberet quæ nos, propter publicam litterarum causam, non sine gemitu legere poteramus. Nempe Castellanum ex calumniatorum esse genere, qui, invidia concitati, mendaciis confictis bonas causas apud reges oppugnarent et deteriores redderent. Argumento esse Bigotium, quem ille philosophia Aristotelica præstantem, ne sibi et suæ gratiæ obesset, cum odiosum regi reddere meditaretur, Aristotelem quod, laudato paucorum et populi principatu, unius imperium improbasset, apud regem graviter incriminatus esset. Quod totum cum esset vanissimum et a Castellano Aristotelem amante et admirante alienissimum, nec minus improbe a Bigotio confictum quam a Melancthone leviter litteris mandatum, Bigotium postea in gratiam receptum regi commendavit atque illi quæ a rege petebat apud Nemausenses impetravit.»

(2) Diclionnaire his!orique et critique, au mot G. Bigol.

(3) Ibidem.

dit que Bigot obtint du roi cette sorte de commission, à la prière du grand aumônier, qui lui avait pardonné ses épiîtres calomnieuses. Nous croyons volontiers que Du Châtel aimait mieux voir Bigot à Nimes qu'à Paris. Quoi qu'il en soit, à peine fut-il à Nimes, que, par son acharnement à défendre les priviléges universitaires, il se fit des ennemis nombreux parmi les notables de la ville. Ils rappelèrent le protestant Claude Baduel qu'ils avaient récemment disgracié. Mais Bigot ne voulut pas quitter la place, et il y eut un certain tumulte à l'académie, les deux maîtres ayant chacun leur parti dans la ville et parmi les écoliers. L'affaire fut portée au parlement de Toulouse, qui valida les conventions faites par Bigot avec la ville de Nîmes et le maintint dans sa charge. Bigot reçut à Paris cette bonne nouvelle : il y était venu pour intéresser à sa cause les amis qu'il avait en cour, et particulièrement le cardinal Du Bellay. Aussitôt il vendit tout ce qu’il avait de patrimoine à Laval, et partit en grande hâte pour Toulouse. Mais, dans cette ville, son mauvais sort lui réservait une disgrâce nouvelle et plus triste que toutes les autres. Il y avait laissé sa femme avec ses deux filles. Celle-ci, peu soucieuse, comme il paraît, de ses devoirs, avait, durant le voyage de son mari, contracté une liaison fort intime avec un joueur d'instruments, nommé Pierre Fontaine, qui demeurait sous le même toit que la famille Bigot. Or, il arriva que le galant, surpris sans doute dans un lieu où il

ne sut justifier sa présence, subit le châtiment infligé par le traître Fulbert à l'amant d'Héloïse. Ce qu'il y eut de plus grave pour le pauvre mari dans cette aventure, c’est que les amours de sa femme eurent en son absence ce tragique dénouement, et que le public ne put l’accuser d’avoir lui-même vengé sa couche outragée. Comme on le pense, le cas de Pierre Fontaine fit grand bruit, et l'on s'inquiéta beaucoup de savoir quelle main avait accompli l'œuvre mystérieuse. Alors il fut dit, et dans les salons et dans les carrefours, que l’auteur du guet-apens était un certain Antoine Verdan, ancien valet de Bigot, et, comme on ne manqua pas de le supposer, ancien familier de la maîtresse du logis. R

Mais la honte de Bigot ne suffisait pas à ses ennemis. Comme ils voulaient sa perte, ils prétendirent que le valet avait agi par les ordres du maître, et ils provoquèrent les gens de justice à une enquête criminelle. Si grande que füt l'énergie de Bigot, tant de coups l'accablèrent. Son premier dessein fut de sortir de Toulouse, et d'aller chercher un asile ignoré soit à Metz, soit en Allemagne. Mais on lui conseilla de demeurer et de faire tête à la calomnie. Il s’y résigna, non sans beaucoup de peine, sur l'avis de quel- ‘ ques avocals, et, après trois mois de retraite dans le collége de Saint-Marcel, il mit son affaire en règle et se constitua prisonnier. À peine fut-il sous les verrous que tous les ventsse déchaînèrent contre lui. Non-seu-

SL

lement il entendit Pierre Fontaine l’accuser de sa déchéance virile ; mais, avec un bien plus grand bruit, d'autres voix s'élevèrent, disant qu'il avait professé l'athéisme, et, en conséquence, appelant sur sa tête une sentence d'excommunication. Il répondit à ces libelles, et obtint la faveur de présenter une défense solennelle aux Grands-Jours assemblés au Puy. Il sortit de cette nouvelle épreuve à son honneur; mais le chagrin avait épuisé ses forces, les frais de justice sa bourse, et il se trouvait réduit à la condition la plus fâcheuse. :

On ne sait ni le lieu, ni la date de la mort de Guillaume Bigot. «Je crois, ainsi s'exprime Jean Liron (1), « qu’il n’a pas vécu longtemps après l'an 1550. » On n'a pas même un catalogue exact de ses ouvrages. Cependant il eut une grande célébrité.

Mélancthon ne parait avoir connu, en France, que Du Châtel dont le savoir égalât celui de Bigot : Duo sunt, dit-il, dans la lettre que nous avons déjà citée, in Gallia viri excellenter docti, Castellanus et Bigotius. G. Naudé l'appelle «le premier philosophe de « son temps, » et Scaliger lui décerne le même titre : Maximus philosophus Gulielmus Bigotius (2). Il - nous serait très-difficile de dire aujourd'hui quelles étaient ses opinions philosophiques : nous apprenons

(4) Singul. hist, et lilt., t. I, p. 438.

(2) Julius Cæs. Scaliger, de Subtililate ad Cardan. Exercit., p. 307, num. 15,

seulement qu'il veut être compté parmi les derniers défenseurs du péripatétisme scolastique (1).

Il n’était pas seulement philosophe : il était poëte, poëte français et poëte latin. L'abbé Gouget a parlé de lui dans sa Bibliothèque française (2), à l'occasion d’une épître en vers français adressée à Charles de Sainte-Marthe, qui se trouve à la suite des poésies de cet écrivain. Quelques-unes de ses poésies latines furent imprimées à Bâle, sous ce titre : Guall. Bigotuü, Lavallensis, Catoptron, hoc est ad emendationem juventutis carmen et alia carmina nonnulla ; Bâle, Platter, 4536, in-4°. L'année suivante on en fit à Paris une édition plus complète: Guill. Bigotu, Lavallensis, Somnium, in quo cum alia tum imperaloris Caroli describitur ab regno Galliæ depulsio ; accedunt ejusdem explanatrix Somnit epistola, Catoptron et alia quædam poematia ; Paris, Rosset, 1537, in-8°. |

Guillaume Bigot était à Toulouse en 1549 lorsqu'il publia : Guillelmi Bigotui, Lavallensis, christianæ philosophiæ prœludium, opus tam hominis quam aliorum substantiam luculentissime expromens ; Toulouse, Bouteville, in-4°. C’est un poëme, que précède un autre poëme de moindre importance, intitulé : Ad Jesum Christum Carmen supplex, et une épitre

(1) J.-C. Scaliger, op. cit. ° (2) Tome XIII, page 68.

dédicatoire à Guillaume Du Bellay, Antilogica dedicatoriaque epistola, dans laquelle on peut lire les tristes détails que nous avons racontés sur la vie de Guillaume Bigot. Ces détails se trouvent aussi dans le Dictionnaire de Bayle.

Bayle parle d'un livre publié par Claude Baduel, sous ce titre : De Ratione vitæ studiosæ ac litteratæ in matrimonio collocandæ ac degendæ, et il cite un passage de ce livre où il est mentionné que Guillaume Bigot avait promis au public un traité sur la nécessité du mariage (1). Si Baduel n’a pas voulu plaisanter son compétiteur, et se venger par unc amère ironie des arrêts du parlement de Toulouse, il est à croire que les leçons de l'expérience auront dissuadé Guillaume Bigot de soutenir la thèse rigide qu'il s'était proposée.

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