‹ Histoire littéraire du Maine. Tome deuxièmeChapitre 4 sur 62 · MATTHIEU LE HEURT · texte numérisé non relu

MATTHIEU LE HEURT

peux éloge, dans une pièce de vers latins qui a pour litre : Cœnomana Alginodia ad tumulum F. P.Matthœi Le Heurt; Cœnom., G. Olivier, 4690, in-4°. Matthieu Le Heurt a laissé peu d'écrits , mais il a eu avec les protestants des controverses orales , dans lesquelles il a , dit-on, accablé ses interlocuteurs. Ainsi s'exprime , à ce sujet , son apologiste , P. Levenier :

Hæresis in speciem Lernæi picta chelydri,

Lethales vomit ore faces septenaque torquens Guttura , sulphureo cœlos involvit biatu.

Sed pater (Le Heurt) Herculeæ nodoso robore clayæ Armatus, flammaque, maou victrice furentis

Colla premens, tortæ virgata volumina caudæ Ampulat et Stygio victor demergit Averno.

Defluus ex humeris stillans delabitur humor,

Et collum trepidæ percurrunt undique v°næ-

Voici comment Levenier interprète lui-même cette allégorie profane : «Cœcas hæreticorum tenebras vero doc- » trinæ Jlumine illustravit. + Nous avions besoin de ce commentaire. Il traitait si mal les calvinistes , et ils le redoutaient si fort, que c'est lui, nous dit-on, qui a donné lieu au proverbe : « Gare le heur ! » C'est dans l’Æ{/manach Manceau que nous trouvons ce renscignement : il nous est suspect (1).

Eu 1602, Matthieu Le Heurt fit imprimer, ou, pour nous servir d'une locution toubée en désuétude, nst en lumière un traité mystique qui a pour titre : La Philosophie des Esprits, par feu M. R. du P.(René

(4) Gare le heurt, c'est-à-dire, gare le choc, gare la rencontre. Voir Dict. de Trévoux, au mot Heurt.

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du Pont). La dédicace de cet ouvrage est adressée par l'éditeur à dame Jacqueline de Clérambauit.

L'historien de l'Ordre des Frères Mineurs, Luc Wadding, attribue à Le Heurt un manuel de liturgie ascétique, dont voici le titre : Directorium fratrum Minorum } Parisiis, 1618. Cet ouvrage n'est pas entre nos mains.

L'HERMINIER (xicoLas).

xICOLAS L'HERMINIER est né à Saint-Ulphace, bourg de l'archidiaconé de Montfort et du doyenné de La Ferté, le 11 novembre 1657. Il fit au collége du Mans ses premières études , et avec tant de succès qu'à peine âgé de quatorze ans il avait achevé ses bumanuités. Comme on le destinait à l'état ecclésiastique, on l'eavoya suivre en Sorbonne les cours de philosophie et de thevlogie. Ce n'était pas alors une médivcre affaire que d'obteuir un grade académique. Nous voyons Nicolas L'Herminier quitter le college du Mans eu 1671 ; c'est en 1682, après ouze années d'études, qu'il est reçu bachelier en théologie ; en 10857, on lui conftre les insignes de la licence ; en 4689, celles du doctorat. Un si long apprentissage et de telles épreuves étaient des garanties sérieuses ; aussi l'Eglise militante avait-clle alurs dans ses docteurs des chefs expérimentés.

Après avoir quitté les bancs de la Sorbonne, L'Hermiuicr ouvrit ua cours de théologie, qui eut bientôt

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un grand nombre d'auditeurs. On venait de toutes parts assister à ses leçons , ou lui proposer des dificultés dogmatiques qu'il était fort habile à résoudre. Il se préparait lui-même par cet enseignement et par ces controverses à l'exécution d'un ouvrage considérable, dont il publia la première partie en l’année 1700, sous le titre de : Zractatus de Attrihutis et de SS. Trinitate et Angelis. Cette publication fit quelque bruit. L'Herminier avait beaucoup de penchant pour l'indépendance , et sans donner dans les écarts des novateurs téméraires , il n'hésitait pas à se déclarer hautement contre les traditions de l'école , lorsqu'il lui semblait utile de le faire. On remarqua , dans son traité sur les Autributs de Dien , qu'il n'avait pas rigoureusement suivi la sévère méthode des scolasliques ; mais comme elle n'était plus au goût du jour, comme la plupart des nouveaux docteurs l'avaient abandonnée pour revenir à la méthode dogmatique, on s'étonna plus encore de voir un théologien manifester peu de confiance dans le témoignage des pères et prétendre qu'on leur attribuait souvent des opinions qu'ils n'avaient pas eues. L’Herminier blàmait, chez les scolastiques, la subtilité des distinctions et l'abus des formules logiques; mais il n’approuvait pas, chez les théologiens qui prétendaient se conformer à la manière des pères, le faux éclat du style, la surabondance des amplifications et l'absence de démonstrations rationnelles. Il s’efforça de satisfaire aux exigences légitimes de l’une et de l'autre méthode. Si la forme de son premier traité parut nouvelle, on trouva plus encore à dire sur

le fond. En effet, le Journal de Trevoux fit bientôt 11 2

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connaître à la république des lettres que la doctrine cartésienne venait de rencontrer, parmi les théologiens, un contradicteur non moins habile qu'entreprenant (4). L'église avait alors tant de confiance dans l'autorité de Descartes, que les censures de l'Herminier ne causérent pas une médiocre émotion parmi les tuteurs de l'orthodoxie ; elles durent surtout paraître audacieuses à la Faculté de théologie qui, dans une occasion récente , avait adhéré solennellement aux prémisses conmunes de la théologie thomiste et de la philosophie cartcsienne.

Nicolas l'Herminier a été honorablement placé, par Ellics du Pin, parmi les théologiens du XVIT* siecle ; mais, dans aucune histoire de la philosophie moderne, il n’est fait mention de lui. Cependant, il y a licu de tenir compte des objections qu'il a faites à l'hypothése réaliste, qui est le fondement de toute la métaphysique cartésienne. Ces objections ont cté reproduites ; on les retrouve dans la Critique de la raison pure. Or, n'est-il pas fort remarquable que, dans les deruières années du XVII siecle, le suepticisme hantien ail eu pour représentant nn docteur en Sorbonne? V'est-on pas curieux d'entendre opposer, au nom de la foi, à l'argument rationnel des Meditations, les objections mêmes, dont , au nom de la logique, Kaut fit plus tard usase pour le combattre? On nous permettra d'insister sur ce fait : il s'agit d'une question grave, et ceux de nos lecteurs qu'elle intéresse le moins, nous sauront d'ailleurs quelque gré d'avoir rap pelc les titres de F'fermiuier à l'estime des dialecticiens.

(4) Mai et juin 1701.

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Nous avons déjà fait connaître , lorsque nous avons parlé du P. Mersenne (1), le fameux argument des Meditations. Descartes demande à la raison la preuve de l'existence de Dieu, et la raison lui répond par l’idée de l'être infiniment parfait. Cette idée satisfait Descartes, il la considère comme une démonstration suffisante , il n'hésite pas à croire que l'athéisme philosophique n'y peut rien objecter. Mais après Descartes vint Spinosa. La doctrine de Spinosa n'eut pas été avouée par Descartes : en ce qui touche la notion de Dieu, Spinosa s'exprime en des termes qui ne sont pas assurément conformes à ce qu'enseigne l’orthodoxie catholique. Cependant , comme le fait observer l'Herminier, loin de rejeter la preuve rationnelle recommandée par Descartes, Spinosa l’accepte hautement; c'est un des plus fervents zélateurs de la méthode réaliste. Exige-t-on de lui qu'il justifie par une démonstration métaphysique sa thèse de l'unité de substance? Il invoque l'intuition subjective d'un être souverainement parfait. Nous avons eu occasion de rappeler (2) que Bayle absout sur ce point la logique de Spinosa , lorsqu'il dit de la doctrine réaliste de Guillaume de Champeaux , que c'était le spinosisme non développé. Or, le principe sur lequel se fonde cette doctrine étant l’hypothèse transcendentale du Proslogium , reproduite par Guillaume de Champeaux et par Descartes, Bayle doit accorder à l'Herminier que l’idée de l'être souverainement parfait ne légitime pas rigoureusement les prémisses de la théologie catholique. Il faut admettre, en effet, que si l'intelli-

(1) T. 1. p. 553 et suivantes.

(2 Ibid. P. 334.

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gence donue a priori l'idée pure de l'être, elle ne le définit pas; elle en conçoit nécessairement l'entité, mais celle conception nécessaire ne révèle dans la substance de l'être aucun mode contingent. Si donc l'existence de Dicu est démontrée par la notion de raison , la création ne l'est pas. Or, ce qui ne prouve pas la création, n'infirme en aucune façon l'hypothèse de l'unité de substance. Telle est l'opinion de l'Hermiuier. Faut-il donc proclamer que la raison h'autorise aucune autre doctrine que le spinosisme? Après avoir habilement exposé l'insuffisance de l'argumeut cartésien, PHerminier fait une nouvelle enquête dans le sanctuaire de l'intelligence , et il lui semble qu'uutre la notion pure de l'être , elle possède encore la notivn de cause. Si l'existence de la notion de cause est démoutrée, il y a licu de lopposer aux assertions hétérodoxes des réalistes rigides ; mais il hbporte de bien déterminer l'origine de cette notion : or, puisqu'el'e n'est pas contenue dans la notion de l'étre, elle n'a pas lù méme origine que cette perceptüion abstraite de lidéal divin. Suivant l'Herminier, nous concevous l'être a privrt, nous percevons la cause a postcrtoré : la première de ces notions nous est fournie par la raison pure; la scconde, par la contemplation des ouvrages du createur. Ce sont là des problemes que lferminier discute fort amplement, et qu'il ne résoud peut-être pas de la manière la plus satisfaisaute : mais on nous épargne de prendre un parti dans cette controverse ; il nous importe davantage de douuer des renseignements Complets sur l'argumentation de lierminier contre la doctrine cartésicune.

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Nous avons a priori, suivant Descartes, une idée parfaite de Dieu, une idée telle qu'on n’en peut rien retrancher , qu'on n'y peut rien ajouter ; et cette idée prouve l'existence de l'être qui nous l’inspire. Voici les deux principales objections que l’Herminier fait valoir contre les deux membres de cette proposition. D'abord il n’est pas vrai que l'esprit de l'homme ait une idée parfaite de l'être infini. En effet, pour être l’exacte représentation de son objet, cette idée devrait elle-même être infinie; elle devrait avoir plus de réalité objective que l'idée d'une chose finie. Mais il n’en est rien. Nous ne concevons pas l'infini autrement que le fini : notre esprit n’a pas la notion de la durée éternelle ; il suppose l'éternité , mais ne la comprend pas autrement que la durée multipliée par elle-mème. Nous n'avons de l'infini qu’une notion finie ; mais nous avons, en outre, le sentiment de notre impuissance à connaître la vérité dans sa formule absolue; c'est ainsi qu'en affirmant la perfection mystérieuse de l'être , nous n'affirmons rien de plus que notre ignorance en ce qui le concerne (4).

(4) Voici comment l'Herminier résume cette objection :

e Primo falsum est in nobis esse ideam entis infiniti perfectam , ct taléin ut nihil detrahi possit nihilque superaddi : nam illa idea juxta Cartesium est perfecte repræsentativa Dei, intinila est, et plus habens realitatis objectivæ quam idea rei finitæ. Atqui non estin nostro inteHscetu idea Dei perfecte repræsentaliva, infinita et plus habens realitatis objectivæ quan idea rei finite. Non aliter enim concipimus infinituin quam finitum, ampliando suilicet et negando de eo linem : æternitatem v. g. quæ infinita est concipimus, non ita ut totam æternæ cujusdam durationis amplitudinem mente complectamur , sed nobis repræ<entando durationem aliquam finitam, dicimus Deum adhuc majoris esse durationis, et sic de cætrris attributis. Erzo non est in nobis idea de Deco perfecta et infiuita. »

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Voilà ce que répond l'Herminier à l'hypothèse cartésienne d'une idée parfaite de l'être divin. Ce qu'il objecte ensuite à la preuve de l'être par l'idée de l'être, doit être littéralement traduit : « Suivant Descartes, l'idée de Dieu suppose nécessairement un être infini qui est l'origine de cette idée; mais c'est une grave erreur. Pour démontrer que l'idée de l'infini suppose nécessairement l'existence d'un être infini, il faut dire, avec Descartes, que la cause de l'idée doit posséder formellement (furmaliter) les perfections représentées par celte idée : or, il n'est pas vrai que la cause d'une idée doive posséder formellement les perfections représentées par cette idée; il suMit qu'elle les possède virtuellement et représentalivement : en effet, la cause de l'idée contenant les perfections de l'idée , il ne s'ensuit pas qu'elle contieune , en outre, les perfections de l'objet de l'idée. Donc on ne peut prouver par l'idée que nous avons de Dieu l'existence d'un être infini, cause de cette idée. Si cette preuve est acceptée, les philosophes anciens nous établiront par le mème raisonnement l'existence de leurs mondes infinis, de leurs principes des choses infinis.' Car, ils Seront autorisés à raisonner ainsi : s'il ÿ a en nous l'idée d'une substance infinie, une telle idée ne peut pous avoir été inspirée que par une substance infinie : or, nous trouvons en nous cette idée d'une substance infinie; donc... » Îl est inutile de reproduire toute l'argumentation de l'Herminier, Elle réduit, comme on le voit, toute idee a priort à une hypothese purement subjective. Cela est d'autant plus digne de remarque , que dans les divers écrits publiés vers la fin du AVIT siecle, sur la question qui nous vccupe,

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nous ne voyons invoquer contre la démonstration cartésienne que des arguments syllogistiques (1). L'Herminier seul aborde la question même de la certitude rationnelle, et il la résoud , contrairement à l'opinion reçue, avec une liberté dont jusqu'alors , comme le fait observer Bayle , G. Biel avait seul donné l'exemple.

Les prémisses critiques que nous venons d'exposer avec quelques développements , ne peuvent avoir d'autre conclusion que le scepticisme ou le sensualisme. Les arguments sceptiques ont toujours été fort en crédit auprès des théologiens; dans leurs controverses avec les libres docteurs, ils n’ont jamais manqué de leur opposer les aphorismes de Sextus , et souvent ils l'ont fait avec avantage. Compromettre l’autorité de la raison , c'est recommander celle de la foi ; les fondements de la connaissance subjective étant ébranlés , l'esprit cherche en dehors de lui-même un principe de certitude , et c’est alors qu'on lui recommande instamment les articles de la croyance révélée. Telle est la méthode, ou, pour mieux dire, telle est la tactique de la plupart des théologiens. On doit donc s'attendre à voir l'Hcrminier faire succéder à son argumentation contre le réalisme cartésien, une exposilion des vérités mystiques , et les offrir à la conscience comme l'unique refuge où elle puisse braver les terribles assauts du doute philusophique. Il n’en est rien. C'est au profit du sensualisme que l'Herminier a combattu l'hypothèse réaliste : s'il a prétendu démontrer l'insuffisance de l'argument a priori et décrier

(4) On pent vérifier cette assertion dans les écrits de Werenfels, Swicer, Jaquelot, Francois Lami, et dans les articles de Brillon et de la Montre, dans le Journal des Savants de 4701,

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la raison pure, il ne s'est en cela proposé que de faire valoir l'argument empirique à l'aide duquel il se réservait de motiver l'idée de cause; il s'exprime sur ce point en termes clairs : « Ad existentiam Dei probandam exquisitissima est illa demonstratio quæ ex mundi structura et gubernatione petitur. » Tel est le sentiment de l'Herminier : de toutes les preuves alléguées pour établir l'existence de Dieu, il n’en accepte qu'une, et cette preuve, c'est la notion de l'ordre inspirée par la contemplation des phénomènes objectifs : l'intelligence s'élevant a posteriori de la notion de l'ordre à la notion de la cause, l'existence du suprème architecte lui est ainsi démontrée. Nous avions besoin de faire connaître la solution offerte par l’Herminier au problème que l'on peut considérer comme fondamental; mais on nous épargne de reproduire les arguments divers à l'aide desquels il prétend justifier cetie solution. La manière de procéder de l'école empirique est d'ailleurs bien connue. Cette école est une des filles légitimes du nominalisme, comme M. Cousin l'a fort bien établi dans son introduction, aux ouvrases inédits d'Abélard. FH faut observer toutefois, que si les prémisses fameuses de Roscelin sont une négation de l'hypothèse réaliste, elles peuvent être interprétées en faveur de l'idéalisme : or, ce n'est pas celte interprétation que l'Her: minier a préférée, et nous cherchons vainement, parmi les docteurs scolastiques , un représentant aussi téméraire de la doctrine sensualiste : si les objections qu'il a opposées au rationalisme transcendental de Descartes nous ont rappelé l'argument sceptique qui résume toute la Critique de la raison pure, les

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conclusions qu'il en a tirées le rangent dans le parti du philosophe d'Oxford.

Hâtons-nous de dire que l'Herminier n'est pas souvent d'accord avec lui-même. C'est le défaut commun de la plupart des théologiens. Quand ils se sont passionnés pour une opinion , ils vont fort loin : mais dès que la logique les a conduits hors des limites déterminées par l'orthodoxie, ils s'alarment , ils rentrent au plus vîte dans le cercle infranchissable, s'inquiétant moins de se contredire eux-mêmes que de persévérer dans une voie qui leur est interdite. Ainsi nous avons fait remarquer qu'après avoir rejeté les diverses preuves de l'existence de Dieu énoncées par l'école réaliste; l'Herminier a produit des conclusions qui favorisent les sentiments des adversaires de cette école. Il ne soupçonnait pas qu'il leur prétait des arguments. Entraîné dans leur parti par les exigences impérieuses du syllogisme , il les a désavoucs aussitôt qu'il a vu combien la solidarité de leurs doctrines pouvait le compromettre. Îl est difficile , en effet, de concilier sa critique de l'idée de Dieu, et son opinion sur la distinction réelle des attributs divins. Cette opinion fut exposée par l’auteur, d'abord dans le premier volume de la Somme Theologique, et ensuite dans une sorte de plaidoyer dogmatique , publié en 1704, qui est, dans tout son contenu , suivant l'esprit des réalistes. Les plus rigides défenseurs de la thèse de saint Anselme prétendaient que toute distinction subjective correspond nécessairement à une distinction essentielle; en conséquence , ils admettaient en Dieu autant d'entités mystérieuses que la raison humaine lui attribue de qualités. Les partisans de la thèse contraire n'éprou-

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vaicnt pas beaucoup de difficulté à démontrer le vide de cette fiction ; mais comme l'orthodoxie ne s’accommodait pas volontiers de leur opinion sur l'identité des facultés divines, Duns Scot avait imaginé, pour satisfaire aux scrupules logiques des deux partis, de repousser, d'une part, la distinction essentielle, et d'opposer, d'autre part, aux négations nominalistes la réalité de la distinction formelle. Cette proposition d'accommodement avait été favorablement accueillie : elle avait encore quelque crédit quatre siècles après Duns Scot, commie nous le prouve le traité de l'Herininier qui a pour titre : Lettre d'un docteur de Svrbonne a un jeune abbhe, etc., etc. ; Paris, Delaulne, 1704 , in-8. Cette dissertation , qui est fort longue , n’a pas d'autre objet que de répondre aux détracteurs de la distinction formelle , c'est-à-dire aux derniers disciples de l'école fameuse dont Guillaume d'Ockan fut le dernier maître. L'Herminier peut passer pour un habile controversiste : disons cependant qu'à l'exemple de Duns Scot , il se préoccupe trop des détails, il est trop subtil. E. du Pin le loue beaucoup de s'être exprimé convenablement, dans le traité dont nous venons de parler, sur une matière diflicile et qui jusqu'alors p'avait pas été discutée dans la langue vuluaire

e M. L'Herminier, dit-il, a trouvé le moien de soutenir d'une manière ihtelligible en notre langue , et qui n'est pas désagréable , la distinction formelle de Scot : l'école des scotistes, qui est fort nombreuse, lui en doit avoir d'autant plus d'obligation qu'il n'y avait pas licu d'espérer que jamais on pût mettre leur système en si beau francois et le rendre familier à ceux même qui n'entendent pas la laugue latine , et qui n'ont qu'une légère

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teinture de théologie (1). » Cet éloge est mérité : la Lettre d'un docteur de Sorbonne se recommande, en effet, par une diction très-pure. S'il y a dans cet écrit de l'Herminier beaucoup de passages embarrassés , il ne faut pas oublier que les scotisies ont tous abusé de la dialectique ; où ses raisonnements sont obscurs, les termes qu'il emploie sont néanmoins bien choisis, et son langage est aussi clair qu'il pouvait l’être. . La nouveauté de certaines propositions de l'Hermipier ne paraît pas avoir blessé vivement les arbitres officiels de la foi : s'ils virent dès l'abord où ces propositions pouvaient conduire , ils eurent sans doute plutôt égard à la sincérité de l’auteur qu'à sa doctrine , lorsqu'ils accordèrent leur approbation à ses divers traités. Cependant l'émotion que le premier de ses opuscules causa chez les cartésiens , détermina l’Herminier à en développer quelques parties. Avant toutefois d'entreprendre ce travail, il poursuivit l'examen des autres questions doctrinales , et dès l'année 1702 , il avait publié le second volume de sa Somme de Théologie. Ce second volume comprenait trois traités : celui de l’{ncarnation , celui de la Grâce et celui du Mérite et de la Justification. Or, si l'on avait permis à l'Herminier de s'exprimer sur l'existence de Dieu en des termes peu conformes à ceux employés dans l'école, on se montra moins tolcrant à l'égard de ses propositions sur la nature et l'efficacité de la grâce. Le Journal des Savants du 8 mai 1701 , rendant compte du second volume de la Somme Theologique , fit observer que

(1) Nouvelle Biblioth. des Auteurs Eccles.,t. x1x, p. 359, de l'édit.

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l'auteur attribuait au libre arbitre peu de part dans les bons mouvements de la conscience; qu'il combattait le sentiment de l'école moliniste, en ce qui regarde Île concours nécessaire du libre arbitre dans l'opération de certains phénomènes de la volonté; qu'il ne doutait pas de rejeter comme suspectes de sémi-pélagianisme toutes les explications données par les adversaires de l'évêque d'Ypres pour justifier le système des circonstances congrues. En s'exprimant avec cette liberté sur une question fort délicate, l'Herminier n'ignorait pas qu'il appelait sur sa tête le ressentiment d'un parti puissant qui supportait mal toute contradiction : il avait bien , il est vrai, fait quelques réserves en faveur du libre arbitre , en accordant que, sans l'intervention de la grâce , la conscience pouvait trouver en elle-même un principe, une loi, dout les prescriptions n'étaient pas condamnées par l'éthique orthodoxe; mais il niait absolument que cette lumière naturelle suffit pour révéler à l'intelligence la notion vraie des perfections divines, pour lui inspirer, à l'égard de Dieu, un amour effectif, pour l'éclairer sur les inystérieux rapports qui unissent la créature à son créateur : sans la grâce, disait-il, la volonté n'est pas oisive, et l'on voit, en effet, qu'avant la venue du Christ, il s'est rencontré bien des sages auxquels à manqué le don de la lumitre surnaturelle ; mais saus la grâce, pas de foi, pas d'union en Dieu , pas de salut. Si les deux écoles belligérantes avaient eu le désir de faire un sacrifice mériloire au repos de l'église ourmentéc depuis un siècle par leurs dissentiments , elles eussent accepté la transaction que l'Herminier semblait leur proposer : mais il y avait en quelque surte de sulennels engagements pris de part et d'autre, soit

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contre la suffisance de la grâce, soit contre la spontapéité du libre arbitre, et les esprits étaient échauffés à ce point que personne ne prétait une oreille favorable aux propositions d'accommodement. Cependant, comme les jansénistes étaient proscrits , Îls se gardèrent bien de censurer les concessions faites par l'Herminier 4 leurs adversaires ; ils s'applaudirent d'entendre un lauréat de la Sorbonne défendre avec tant de zèle la cause de la foi et la pure doctrine de saint Augustin, si fort compromises par la sentence rendue contre l’évêque d'Ypres. Les jésuites, glurieux des avantages qu'ils avaient obtenus, accueillirent avec peu de faveur les propositions de l'Herminier favorables au libre arbitre , et repoussèrent avec beaucoup de vivacité l'accusation d'hérésie formulée par notre docteur contre leurs sophismes vbscurs et leur étrange doctrine de la congruité.

Attaqué sur divers points, soil par les thomistes, soit par les cartésiens , soit enfin par les jésuites, l'Herminier crut avoir besoin de répondre à ces divers contradicteurs. Îl ne lui semblait pas d'uilleurs qu'il eût assez clairement exposé toute son opinion sur l'origine de l’idée de Dieu ,et sur la distinction des attributs divins, dans le traité qu'il avait publié sur ces matières. Il s'employa donc à en développer les principaux chapitres. Le premier volume de la Somme Theologique comprenait, outre le traité des Attributs , les traités de la Trinité et des Anges; en 1707, il mit sous presse une nouvelle édition de ce premier volume , mais à cause du grand nombre des additions, les traités de la Trinité et des Anges n'y trouvèrent pas place, et il ne contint que le traité des Attributs divins.

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C’est en cette année 1707 que l’'Herminier fut appelé au Mans par l'évêque Montenard de Tressan, pour remplir les fonctions de chanoine theéologal; l'année suivante, il obtint, dans la même église, la dignité d'archidiacre de Passais. Ces diverses charges lui laissant quelque loisir, il poursuivit avec zèle l'exécution de son grand ouvrage. Mais il avait offensé les jésuites, et ceux-ci ne lui avaient pas pardonne. Leur ressentiment eut pour interprète l'auteur anonyme du pamphlet qui a pour titre : Denonciation de la Thévlogie de M. l'Herminier à nosscigneurs les éréques, 1709, in-12. Cette dénonciation fit du bruit, et, pour ménager des adversaires puissants, l'Herminier s'empressa de publier une seconde édi. tion du traité sur la Grâce. Îl corrigra les passages dénonces comme suspects ,; commenta les locutions équivoques, et déclara dans une préface qu'il condamnait avec l'église Jausenius et ses complices. On ne se contenta pas de cette déclaration, car ses sentiments sur la Grâce et le libre arbitre furent censurés par plusieurs évêques (4). I faut le dire, dans l'édition amendee du traité sur la Grâce, l'Herminier n'avait pas fait aux jésuites un très-grand sacrilice : dans quelques endroits, il avait chûtié la forme de son traité, mais saus en altérer la doctrine, et s'il invoquait en sa faveur les livres de saint Ausustin, on n'avait pas encore bien prouvé que Jansenius les eût mal interprétés. Aussi, le P. Colouia pensa-t-il avoir Le droit d'inscrire le traité de l'Herminier ,

(1) Dxcuonn. fit. de l'ablx: Baral.

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même après les corrections de l’auteur, dans sa Bsbliothèque Janseniste.

Outre le traité sur la Grâce, l'Herminier avait publié , en 1709 , une édition nouvelle des traités sur la Trinité, sur les Anges et sur l’Incarnation. En 1710, il publiait pour la première fois le traité sur les Péchés, et, en 1711, celui sur la Foi, l'Espérance et la Charité. Il avait à peine livré à la presse tel de ces opuscules, qu'il s'occupait aussitôt d'en corriger les endroits obscurs, de développer les démonstralions incomplètes, et de préparer une autre édition. En 1712, parut de nouveau le traité sur les Actes humains (1); en 1718, celui sur les Péchés ; en 1714, une troisième édition du traité des Attribats divins , considérablement augmentée , en un fort volume ; la même année , une troisième édition du traité de la Trinité et des Anges. La Somme de Theodogie de Nicolas l'Herminier était désormais le manuel de tous les théologiens.

De l'année 1714 à l’année 1718, l'Herminier ne publia rien : il y a même 'ieu de croire qu'il négligea dans cet intervalle et ses études et sa chaire. Le théologal de l'église du Mans devait prendre part aux graves débats qui agitaient alors l'association catholique. Au mois de septembre de l'année 1718, Clément X[ avait fait promulguer la constitution Unigenitus Dei Filius : la cour de Rome, n'ayant réussi jusqu'alors ni à persuader, ni à confondre les nombreux adhérents de l'évêque d'Ypres, avait enfin recours à l’intimidation, et le souverain pontife s'était

(1) La première édition de ce traité est de l'année 1705.

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armé du glaive de saint Pierre pour frapper les dissidents. Les évêques de Mirepoix, de Senez, de Montpellier et de Boulogne formulèrent contre le décret du saint siége un acte d'appel, auquel s'empressèrent d'adhérer les évéques de Pamiers, de Verdun, la Sorbonne, la faculté de Nantes, les chanoines des cathédrales de Nevers et du Mans. C'est au mois d'avril 1717 que les chanoines du Mans firent publier leur déclaration; nous devons croire que les conseils de l'Herminier n'exercèrent pas en cette occasion une médiocre influence sur l'esprit de ses collègues : il était au plus mal avec les jésuites, depuis qu'il s'était exprimé avec liberté sur la thèse absurde des circonstances cougrues, et l'occasion s'offrant de protester contre un décret pontifical rendu pour leur complaire, il y a lieu de supposer qu'il fut ardent à la saisir. Durant les annces 1718 et 1719, parurent de nuuvelles éditions des traités sur l'Incarnation , les Actes humains, les Lois, les Péchés et la Foi (1). Ea 1720, l'Herminier publia la troisième édition du traité sur la Trinité, et la seconde du traité sur la Grâce; il se proposait de donner , en 1721, une troi- Sivime édition de ce dernier traité avec de nouveaux développements, en deux volumes, eu il l'avait déjà confice aux presses de Florentin Delaulne, mais cette publication ne fut pas autorisée (2). L'Hermiuier

(4) Les traités sur les Actes humains, les Lois et les Péchés, occupent le cinqgeme et le sivieme Volumes de la Somme de Theolnyie. On \oit qu'il a été pubhé plosicurs éditions de ces Waites, D faut donc corriger erreur connnise par M, Quérard, qui déclare étre porté à croire que les volumes 5 et 6 de la Sorime n'ont pas été livres à la presse La France Liucraire , 1, V, p. 3).

(3j Præfatio Tractaius de Sacramenuis.

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était désormais particulièrement recommandé à la surveillance des censeurs orthodoxes.

Îl ne paraît pas que, pour avoir élé mal vu de la Sorbonne, le théologal de l'église du Mans ait été moins en crédit près de son évêque et près du clergé diocésain ; car , le 20 avril 1721, nous le voyons obtenir de Louis de Froullay l'administration de la chapelle de Sainte-Marie-du-Chevet, dans la cathédrale(1), et, en 1723, durant la vacance du siége épiscopal, les suffrages de tous les membres du chapitre l’appellent à remplir les fonctions de vicaire-général du dioéèse. Il occupa cette charge durant deux années, après lesquelles il revint à Paris. Louis l'Herminier, son neveu, qui nous à transmis quelques détails sur sa biographie (2), ne nous apprend pas les motifs qui le déterminèrent à quitter le Mans. S'il faut en croire Lepaige , cette retraite ne fut pas volontaire ; il fut banni du diocèse à cause de ses tendances janséuistes.

L'Herminier se choisit près de Saint-Sulpice une modeste demeure, et continua dans la solitude ses travaux interrompus. La mort vint le surprendre au milieu de ses occupations littéraires, le 6 mai 1755 ; il était âgé de soixante-dix-sept ans. Il fut enseveli

(1) Voici l’acte qui concerne cette donation :

« Capellam seu capellaniam sub invocatione seu ad altare heatæ Mariæ a capite, in nostra Cenomanensi ecclesia sitam ... de Cofresne nuncupatam, quam nuper obtincbat defunctus magister Claudius Vallianne.… Magistrum Nicolas Flerminier , presbyterum bujus Cenomanensis diœcesis, sacræ facultatis Andegavensis graduatum … ad dictam capellam tenendam, regendam et administrandam... nominamus et præsentamus. »

Cette pièce se trouve manuscrite dans les cartons de la Bibliotbèque du Mans, provenant du fonds de M. Ledru.

(3) Præfatio Traciaius de Sacrameniis.

34 JEAN BAUIER.

dans l’église de Saint-Sulpice, devant le grand autel. On raconte qu'avant de mourir il prononça quelques mots qui furent considérés comme un désaveu de son appel; mais ce fait n'est pas rapporté par des témoins dignes de foi. L'ouvrage des dernières annees de sa vie est son traité des Sacrements, qui fut publié, en 1736 , en trois volumes in-8 , par Îles soins de L. l'Herminicr, sous le titre de : Zractatus de Sacramentis ad usum seminariorum ; Parisiis, vidua Florentini Delaulne.

BAHIER (3Eax).

JEAN BAÏIIER , né en 1638, à Chhtillon-sur-Colmont, bourg de l'archidiaconé de Laval, dans ke doyenné de Mayenne, embrassa l'institut des PP. de l'Oratoire en 1654, et fut admis dans la maison de Paris, le 9 novembre 1659. On le regarde comme un des plus habiles humanistes, et un des écrivains les plus distingués de la Cuusrésgation.

Bahier voulut être compté au nombre des auteurs reconnaissants , qui firent parvenir au surintendant Fouquet, dans sa disgrce, des lettres de condoleance. Ou a de lui un pouine latin sous ce titre : l'uquotus in rinculis. Ce poeme, qui se compose d'euvirou centcinquante vers hexametres assez bien tournés, est une priere à la wcre du Christ, placee par l'auteur dans la bouche de Fouquet, I a été imprimé, s'il faut eu

JEAN BAHIER. 39

croire Ansart : nous n'en possédons qu'une copie manuscrite (1). Etant professeur de rhétorique à Troyes, en 1668, il publia un autre poème dont voici le titre : In tabellas ercellentissimi pictoris de Werner ad Eustachium Quinot. Nous ne connaissons pas l’ouvrage latin, mais le P. Babier a pris soin de le traduire, et cette traduction se trouve dans le Recuerl de Poésies Diverses, dédié au prince de Conti par M. de la Fontaine. Joseph Werner , ami de Quinault, avait composé pour lui un certain nombre de petits tableaux historiques ou allégoriques, qui furent trèsestimés, et que l'on nous recommande encore aujourd'hui comme un remarquable spécimen de son talent gracieux. Nous trouvons dans les vers de Bahier une description analytique de ces divers sujets : c'est à la prière de Quinault qu'il a bien voulu , nous dit-il, entreprendre ce tour de force poétique. Îl y à des vers faibles, on doit le prévoir, dans le poème que nous venons delire, mais il y en a qui méritent l'honneur que leur a fait Loménie de Brienne, en les publiant dans son Recueil. Voici la description d’un portrait de Pallas :

Voyez cette action, cette attitude juste,

Ce mouvement, ce port et cette mine auguste, Cet air d'intelligence et ce feu gracieux,

Ces esprits animés qui partent de ses yeux ;

Et ce modeste orgueil qui plaist et qui menace, Cette belle fierté qui donne de la grâce.

Voyez-là sur son trône, ct rêveuse et pensive : À quelque graud projet son fine est attentive ; Elle penche sa tète et sa main sans effort

(1) Dans le volume de Miscellances de la Bibliothèque du Mans, qui porte Île numéro 3,855 {Grande Salle}

36 JEAN UAUIER.

La soutient, et lui sert d'un commode support, Cette retraite mesme où son âme enfoncée S'entretient en silence avecque sa pensée ,

Fait voir dessus son front, par de justes accords, Le secret de son cœur, le dedans au dehors.

Les arts font autour d'elle un trophée à sa gloire, Et de ses faits divers une muette histoire.

Nous trouvons, dans le même poëme , une traduction heureuse du distique d'Ausone sur les infortunes de Didon :

Je plains aussi, Didon, de tes deux mariages,

Ou les tristes succès , ou les cruels outrages.

Tes époux, l'un et l'autre, ont causé ts malheurs : Lorsque l'un meurt, tu fuis ; quand l'autre fuis , tu meurs.

I était difficile de rendre en moins de mots ce vers bieu connu :

Joe moriente fugis , hoc fugiente peris.

Nous remarquons et nous cituns encore, pour faire connaître la manière de l'auteur, ce portrait de la reine Artémise :

L'ainour ingénicux qui grava dans son âme

L'inase de Mausole avec des traits de flame,

Et qui charima leurs cu‘urs par de communs apps, Les réunit jadis en dépit du trépas.

Le crayon de Werner, en cette autre figure, Aujourd'hui fait revivre une flâme sipure;

Et ce riche portrait, qu'il a produit au jour,

Est un beau monument qu'il dresse à leur amour. Artemise en son deüil ,et sans pleurs et sans plainte, Exprime la douleur dont son âme est aticinte.

JEAN BAHIER. 37

Si la plainte et les pleurs avoient un libre cours,

Ses maux en recevroient, du moins, quelque secours : . Mais comme son amour pour Mausole est extrème Son cœur ne se plaint pas d'une peine qu'il aime ;

Et cet amour paroist , mesme encore aujourd'hui, Cultiver sa tristesse et nourrir Son ennuy :

Car ce grand peintre a sceu tracer sur son visage, De ces deux mouvements une commune image.

L'un est peint sur son front, et l’autre dans ses yeux, Par des traits différents de pâleur et de feux.

Et ses beaux yeux, encore éclatants de lumière, Conservent son amour sous leur pâle paupière.

La douleur sur son front à peine a respecté

Les beaux traits de sa grâce et de sa majesté ;

L'on en peut pourtant voir de magnifiques restes.

C'est ainsi qu’Artemise, et sans voix et sans pleurs, Sur un lit de parade étale ses douleurs :

Près d'elle est un tombeau d’une riche structure Qui sert de monument à la race future, Et malgré les rigueurs et des temps et du sort, Fait vivre son amour mesmes après sa mort...

Mais enfin, pour pompeux que fût ce mausolée Dont vous voyez icy la structure égalée , Ce n'estoit rien au prix de ce tombeau vivant Que la reine en son cœur dressoit à son amant. Quoy que ce beau chef-d'œuvre , en son architecture , Ait lassé tous les arts, épuisé la nature, Son cœur , peu satisfait de ses riches travaux, Ne peut souffrir le marbre et l'or pour ses rivaux. Voicy donc que pour rendre à son époux la vie, Que malgré son amour la mort avait ravie, Par un rare secret d’un zèle plus qu'humain, Cette reine s'en fut, une coupe à la main, Boire de son amant la cendre bien-aimée , El lui faire en son cœur une tombe animéc..

38 JEAN BANHIER.

Amants trois fois heureux dans vos chastes amours, Si la mort n'en cust point interrompu le cours! Mais Artemise est morte, aussi bien que Mausole Et ce riche tombeau, ce magnitique mole, Où devoient à jamais vivre ces deux amants, N'a pu se garantir de linjure des ans.

Mesme à peine avons-nous aujourd'hui dans l'histoire Du naufrage des temps sauvé vostre mémoire.

Cousolez-vous pourtant dans un sort si fâcheux, Vous revivrez encore aux yeux de nos neveux, Puisque du grand Werner la peinture éternelle, Rendra de vos amours la mémoire itumortelle !…

Nous sommes loin de prétendre que ces vers soient parfaits; ceux mème qui se recommandent par une facture heureuse, ne sont pas irréprochables : dans les fragments que nous venons de reproduire, 1l se rencontre beaucoup trop de ces jeux d'esprit qui ont été réprouvés par la critique moderne. Mais, la part du bläme étant faite, on nous accordera que certaines périodes sont bien tournées, et qu'en somme , le poëme publié par Loménie de Brienne assigne à notre Bahier une place assez honorable parmi les beaux esprits de son temps. |

Pahier professait la rhétorique à Marseille, quand, en 1670 ,onappritla mort de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans : 5 fut chargé de prononcer son éloge funebre. Ce morceau orantoire , qui est en latin, a clé imprimé : il serait curieux de le comparer aux éloues de Bossuet et de Mascaron. La mème annce 1670, il publia chez Garcin, à Marscille, un poeme lutin de six cents vers, en ‘honneur de l'éevèque

MARIN AMELLON. . 39

Toussaint Forbin de Janson. On connaît encore du P. Bahier un Aemerciment à M. le duc de Duras, pair et maréchal de France, eic., etc., au nom des prêtres de l'Oratoire du collége de Salins, en vers français , brochure de 26 pages in-4°, sans date. Bougerel lul attribue un drame en trois actes, qui n'a pas été imprimé, dont tel était le titre : Drama Comicum. Pendant trente ans, Bahier à rempli les fonctions de secrétaire de sa Congrégation. Il est mort le 2 avril 1707 (4).

AMELLON (marin)

MARIN AMELLON , syndic des avocats et procureurs au siège présidial du Mans, a fait une table alphabétique des matières contenues dans les Coùtumes du Maine. Cette table a été publiée dans l'édition des Coùtumes du Maine de 1607 ; le Mans, veuve H. Olivier, petit in-8. Elle a été reproduite dans l’édition des Coûtumes d'Anjou, conférées avec celles du Maine, de Michel de la Roche-Maillet , 1633 ; dans l'{{lustration des Coûtumes de Bodreau , 1645, el, avec quelques additions, dans les femarques de Louis des Malicottes , 1657. Boucher d’Argis s'est trompé quand il à supposé que cette table avait été

(4) Dictionn. Hist. de Moreri , édit. de 4759.

40 MARIN AMELLOX,

publiée pour l1 premicre fois en 1628 (1. Ansart a cummis d'autres erreurs. Comime il n'avait pas entre les mains l'édition des Coütumes annotée par Amellon, il a d'abord émis sur la date de cette édition une hypothèse fort mal justifiée ; puis il a supposé qu'outre la table dont nous venons de parler, Amellon avait, en outre, publié « un excellent commentaire » sur la Coûtume du laine (2). Il n’en est rien. Des trois opuscules attribués à Marin Amellon , dans la Biographie annexée au Dictionnaire Statistique de la Sarthe , il y en a deux au moins qui n'ont jamais existé. Deux au moins, disons-nous, car le titre du troisième n'est pas exactement rapporté. Ce n'est pas, en effet, Marin Amellon qui a fait la concordance alphabétique des Coütumes d'Anjou, de Paris et du Maine. Dans l'édition de 1607, il est dit expressément :« Amy lecteur, nous avons adiousté à la table que maistre Marin Amellon.. te donne, les articles des Coustumes d'Anjou et Paris qui se treuvent semblables à la nostre.. » Cette addition , ou, pour mieux dire, cette conférence n'est donc pas l'ouvrage de Marin Amellon, mais de quelque autre jurisconsulte dont le nom nous est inconnu.

Il ne nous reste rien à dire sur Marin Amellon, si ce n'est que certains articles de procédure furent réformés à sa requête, le 16 mars 1606, par le licutenaot-général François Levayer.

(1) Dictionn. list. de Moreri, édit. de 1759. (2) Brblioth. Liu. du Maine, p. 32.

NICOLAS GAULTRIER. 41

BOUCHER-DESMANIÈRES (5ACQUES—ANSELME).

JACQUES-ANSELME BOUCHER-DESMANIÈRES , né à Mamers, clericus Mamertinus, a fait un poème latin en l'honneur de P. Rogier du Crevy, doyen de la collégiale de Nantes, nommé évêque du Mans en 1712. Dans ce poème , qui a pour titre : Carmen Gratulatorium , l’auteur célèbre l’arrivée du nouvel évêque au chef-lieu du diocèse dont l'administration lui a été confiée. Ce lieu commun est paraphrasé dans trois cents vers hexamètres , qui ne sont pas des mieux tournés.

GAULTHIER (nicoLas).

NICOLAS GAULTHIER , né à Sablé, remplissait les fonctions de maître èsarts en l’Université de Paris, vers l’année 1550. Il professait, en 1555, au collége de Boncourt , près la porte Saint-Marcel , avec Galland, J. Mestreau et S. Boîtard. C’est d'Egasse du Boulay que nous tenons ces renseignements biographiques (1). Gilles Ménage ajoute à ces détails : « Notre docteur étoit d'une ancienne famille de Sa-

(1) His. Univ, Parisiensis, t, vi, in Catalog. Nlust, Academic.

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