LIVRE IX
Beltrazze, Evesque de Cipade, avoit canonisez, lors que les paysans s'assembloient desjà au quarroi. Il n'y avoit aucun qui se souciast de sa hesche : chacun avoit quitté la charruc; et tous ne songeoient qu'à complaire à leurs amoureuses. Ils prennent leurs beaux chapeaux de paille, s'accoustrent proprement, se peignent, se bandent le front d'une bande bien blanche, chaussent des chausses, ou des braies bien faites, lesquelles, espargnées, pouvoient durer mille ans. Les jeunes gens plus et grands du village, qui se sentoient plus fiers à cause de leur bien et plus audacieux pour l'abondance de la récolte ordinaire de leurs fruicts, portoient, à tels jours de feste, de belles chausses attachées tout autour d'esguillettes, y pouvans ranger commodément leurs chemises délicates, lesquelles leurs maistresses et amoureuses ont faites et cousues. Mais, avant, on sonne la cloche pour chanter la Messe ; et maistre Jacob s'apprestepour ladire. Cingaravoitprins le gaviot d'un mouton, et l'ayant remply de saug, l'avoit accomodô subtilement contre la gorge de Berlhe, le couvrant si proprement de son collet blanc, selon la coustume, que vous eussiez juré qu'il n'y avoit aucune pipperie, et font leur complot ensemble de s'entendre l'un l'autre avec leurs paroUes.
Cependant maistre Jacob, après avoir amassé tous les aulres prebstres de la paroisse, commençoit à gorge desployée à chanter la Messe, et les autres le suivoient, et à grands cris ; ils despeschent incontinent l'Introit, tellement quellement, et viennent aux Kyrie, lesquels, avec un bon ordre, ils contre-pointent autant, et aussi dextrement que si Adrian *, Constans 2, et Jacquet y estoient. La douceur du chant en estoit si grande, et si plaisante, que les esprits des paysans se sentoyent ravir, et transportez ailleurs, ([uand ils oyoient maistre Jacob, vray musicien, descendre des quintes, et des tierces en une octave, et tirer ces octaves avec une longue haleine. Il passe Gloria in o.xcolsis, et vient au Credo, lequel estoit si mignardement chanté, que si Josquin^, la splendeur de tous les chantres, y eust esté,
» Serait-ce Adrian Viliurl, nieationuù parmi les musiciens dont parle Rabelais (nouveau prologue du livre IV)?
* Conslanliu Testi, noniniû dans Rabelais ainsi que Jacquet Rercan.
^ Josquin Dos Prez, mort vers 1531, l'un des phis célèbres nmsiciens du seizième siècle.
il eust appi'iiis à mieux composer ses Messes musicales. D'autre costé, on commençoit à préparer ce qui estoit nécessaire pour baler soubs l'orme. Car pour la bonne envie qu'avoient aucuns des prebstresd'estre de la danse, aussi bien que les autres, en brief y estoit venu de Siwctus à V Agnus. Et quand on fut parvenu à la fin de la Messe, maistre Jacob ouyt la cornemuse, et soudain marmonne à la haste le reste des menus suffrages. Et aussitost tous les paysans sortent à la foule de l'Eglise, comme si le feu estoit à la couverture d'icelle. Les jeunes garçons bien esguilletez, et les lilles bien fardées, et vestuës de leurs belles cottes blanches, et de leurs coiffes, se rangent au quarroi. La cornemuse, avec Jire lirette, lire liron, commence à fredonner plusieurs sortes de danses; et chacun laisse Dieu pour servir au diable. Ne vous estonnez point, Lecteur, si après la celebration de la Messe vous n'en voyez pas un retourner desjeuner en sa maison; car ils penseroient commettre un grand sacrilege, s'ils alloientàla Messe les boyaux vuides. Maistre Jacob et les autres prebstres ne musent gueres ; ils se despoûillent habilement de leurs aubes, de leurs amits, et de leurs robbes, et s'en viennent premièrement droit à la table. On leur sert une oye, une longe de pourceau gras, et sept poulies. Ils mangent tout, et ù grand'peine laissent-ils les os aux chiens; car ils se resouvenoient de l'ordonnance du Vieil Testament, qui commandoit de ne laisser aucun morceau au lendemain.
Après donc qu'ils eurent avallé toutes ces viandes, et jette les os soubs la table, ils se lèvent plus cuiets que cruds, estant leur pot bien plein du bouillon de la bouteille: et s'en vont soubs la saussaye, où la cornemuse invitoit chacun d'aller. Maistre Jacob, tenant en sa main tous les deniers qu'il avoit receus à l'offerte, faisant baiser la platine, les donne tous aux cornemuseurs, et leur commande de sonner la pavane, et puis, prenant une belle lille, nommée Pasquiere, commence à danser; mais à grand'peine pouvoit-il mouvoir son ventre plein. Gingar, qui estoit là présent, ne se pouvoit tenir de rire voyant danser Maistre Jacob. Un paysan, qu'une mouche avoit piqué soubs la quevië, s'en va vers Berthe et luy demande si elle vouloit danser. Gingar, appercevant cela, luy fait signe de l'œil, comme il estoit rusé en son mestier. Berthe, qui sçavoit desjà bien ce que Gingar vouloit faire, accorde à l'autre,