‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 113 sur 228 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

bien plus grande importance, il fait marcher après soy Zambeile, et, montant les hauts degrez du Palais, marmonnoit entre ses dents quelques Psalmes qu'il ne sçavoit, mais qu'il feignoit bien sçavoir. Il rencontre force peuple : chacun luy oste son bonnet, et disoyent l'un à l'autre : « C'est cestuy-là qui vient du haut ciel? Dieu l'a envoyé icy bien en temps pour nous advertir de bonne heure avant la ruine de ce pays. » Gingar ne faisoit pas semblant de les ouyr ; et, marchant tousjours plus avant, faisoit sonner ses galoches sur le pavé. 11 entre en la salle et tient sa veuë contre bas, et, comme par mesgard, repoussoit en arrière les gi-osses patinostres de bois qu'il avoit pendues à sa ceinture, au son desquelles la devotion coustumierement croit, et à l'occasion d'icelles on luy adjouste plus de foy, et ostet-on toute defiance. Le Prêteur vient au devant de luy, estant suivi de plusieurs, et le conduit avec soy sur les sieges, et luy fait de grandes caresses : puis, par l'ordonnance des Peres et de tout le Sénat, on luy donne en aumosne cent soixante ducats, pour ce qu'il avoit dit son monastère avoir esté ruiné par Fracasse, l'Eglise et les calices pillez. Mais Gingar dextremement se retire en arrière, et finalement fait semblant de n'en vouloir aucunement. Le Prêteur le force, et par force luy met le sac où estoit l'argent entre ses mains. Gingar le remercie, el luy promet de chanter plusieurs Messes pour luy et pour sa compagnie tant vivans que trépassez.

On avoit désjà dressé un eschaffaut au milieu de la place,' et le bourreau avoit dressé son pau horrible, sur lequel Balde devoit avoir la teste tranchée. « Ha, dit Gingar au Prêteur, que vostre seigneurie permette à Balde de se (îonfesser, afin qu'au moins il ne perde l'ame et que le diable ne l'emporte? Quand le larron dit : Memento moi, il fut-incontinant sanctifié. » Le Prêteur ne pensant point plus long, luy fait response : < Vostre reverence le confesse! Je suis obligé à permettre telle chose •. et tant s'en faut que je le voulusse empescher, qu'au contraire je vous prie de sauver ce malheureux. Ho ! Prévost, menez ce beau père, et, vous, sergens, accompagnez-le, et luy faites ouverture de la prison, afin que Balde soit par luy confessé; mais n'abandonnez la porte, et, pendant qu'on le confessera, faites bonne garde I j>

Gingar avoit sur soy de l'eau forte eU une petite bou-

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teille, et des limes sourdes, qai ne font aucun bruit, quand on en lime le fer. Il tenoit tout cecy caché soubs sa grande robbe. 11 descend soubs terre en des cachots, pour entrer au sépulcre de Balde. Iceluy oyoit remuer les conrroyes, les huis, et ouvrir les gros cadenats, et branler un pesant trousseau de clefs. Il pense que pour le vray Theure de mourir arrivoit, et que bien tost il s'en alloit estre délivré d'un si grand ennuy. Le pauvre homme estoit couché contre terre, pleurant amèrement, non pas pource qu'il eust peur de la mort, estant en cela tout résolu, et fort constant; mais à raison de la souvenance qu'il avoit de ses compagnons et de ses enfans : et s'ennuyoit fort pour une telle espèce de mort, qui par les armes n'avoit peu perdre la vie, après tant d'honneurs acquis par icelles, et tant de despouilles gagnées. Et, par sur tout, la conscience le tourmentoit fort, pour la consolation de laquelle on ne luy permeltoit aucun confesseur. Le Prévost avoit jà ouvert tous les huys, et Cingar entre avec une gravité, et passant par entre ces sergens, iceux luy faisoient de grandes reverences, mettant le genotiil en terre. Zambelle ne vouloit suivre^ et se retiroit en arrière, et en toutes sortes ne vouloit entrer là dedans. Cingar l'appelle : « Venez, venez, frère Herin ; car il faut que nous soyons tousjours deux. » Zambelle obéit; et, baissant la teste, passe le guichet, tastonnant avec la main pour se guider en telles ténèbres. Après qu'ils furent passez, on referme la porte.

Balde, pour le long temps qu'il avoit esté prisonnier, portoit une barbe si longue, qu'elle luy pendoit à la ceinture : Cingar marchoit le premier, et puis Zambelle qui barbottoit des patenostres et des Ave Maria^ car ce vilain chastré s'imaginoit fermement estre Herin, et qu'en bref il chanteroit la Messe. Cingar, approchant de Balde, ne le pouvoit quasi veoir pour le peu de lumière, qui venoit seulement d'une petite et estroite fenestre, et laquelle lumière ne vient pas mesme du jour, mais d'une lampe allumée par le dehors. A ceste premiere abordée, Cingar, en se contrefaisant, parle en ceste sorte à luy : « Que fais-tu, bourreau, larron, meschante plante ? Voicy : tu porteras maintenant la peine que méritent tes péchez, tes voleries, tes larrecins. Toy qui es digne de cent potences, tu serviras maintenant d'exemple, à ceux qui ont si grande envie de voler! Fracasse, Mosequin, ny Cingar, ne te secourront

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