‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 115 sur 228 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

l'appelle derechef : « Venez, frero Herin. » Baldc s'estonne: « Qui appellez-vous ? dit-il. Y a-il aucun icy, dites, je vous prie? » Cingar, en souriant, luy compta en iDrief toute l'histoire. Balde s'esmerveilla de l'artifice de Cingar, lequel s'en allant enfin vers ce frère Herin : « Ha! pauvre homme, ditil, je vous ay appelle plus de mille fois, et ne voulez respondre à vostre maistre. Apprenez-vous ainsi à obeyr à vostre pero le Prieur? Il faudroit vous donner une bonne penitence, ou une discipline sur vos fesses, ou manger vostre soupe soubs la table avec les chiens. » Zambelle luy respond : « Pardonnez-moy, je vous prie; car, nous autres frères, devons garder silence. Vous m'avez donné, mon reverend père Quentin, ce premier précepte, quand me commandastes de ne parler à personne. » Cingar n'avoit que luy respondre là dessus, se voyant chastré par un chastré. Cingar et Balde le prennent, le despoûillent, et l'enchaisnent, et au lieu de Balde l'attachent avec les mesmes menottes et fers. Le Prévost, fasché de tant attendre, ouvre la porte, et du dehors s'escrie : « Hola! père, que musezvous tant? Il n'est pas encor confessé? Que vostre prudence supplée à tout; car, s'il vouloit reciter par le menu toutes ses meschancetez, un an n'y suffiroit pas. » Balde, oyant le Prévost ainsi parler, eut bien voulu sortir dehors et luy rendre son change à coups de poing. Cingar, le prenant par le bras, le retint, lui disant : <£ Donne un peu de repos à ton cerveau : es-tu devenu furieux et enragé? » Et puis respond au Prévost: « Attendez un peu; je despecheray tout à present l'affaire, nous venons à la fin. Il estoit chargé de mille excommuniemens. I^e sac estoit plein : il puoit desjà comme estant pourry de quatre jours. Je luy donne Tabsolution. Et, vous, frère Herin, priez cependant Dieu pour luy? » Puis commence le Psalme Miserere mei Deus : mais, ne le pouvant achever il marmonnoit le reste entre ses dents jusques à Gloria Patri; voulant par telles ruses alonger le temps, et entretenir le Prévost. Cependant Balde se vest de la robbe grise, et succède à Zambelle, pour un autre frère Herin. Cingar luy monstre comme il doibt marcher, comme il faut qu'il contienne son regard, et qu'il sublete des patinostres entre ses lèvres : et, pour le faire mcscognoisire, il luy rabat bas le capuchon, et luy coupo la barbe : ils viennent ainsi desguisez à la porte. Cingar pnarchant devant, fort devotieux, Balde le suit avec la teste

Laissée, auquel pas un ne prend garde. Incontinent toute cette canaille de sergens, archers, Prévost, et bourreau s'advance d'entrer: mais Gingar dit au Prévost : « Quelle soubdainetô est cecy ? Ha, ha, non, pour Dieu, donnez-luy un peu de loisir pour achever sa penitence. » Cela dit il advance le pas, et s'escoule avecBalde.

Mais où vas-tu, Gingar V Où est-ce que ta fuite te sauvera? On avoit fermé toutes les portes de la ville, etn'estoit restée ouverte qu'une poterne, à la garde de laquelle on avoit mis cent hommes. Le pauvre Gingar, sçachant cela, minute en son cerveau plusieurs subtilitez. Il a plus de seing de Balde que de soy-mesme, l'aymant uniquement. Estant en telles pensées, il arrive à la porte, à laquelle le Prêteur avoit commis si bonne garde, qu'il n'y passoit point une jnouche. Balde avoit grande envie de mettre le froc bas, encor que par tout il rencontrast grand nombre de peuple avec haiebardes, espées, arquebuzes et arbalestes. L'esprit luy fretilloit, ne se pouvant quasi contenir, que par force il n'arrachast des poings de quelqu'un de ces gens une halebarde, ou autre baston, pour avec iceluy mesler les mains avec telles gens, et leur faire tomber la tripe bas. Gingar le retient et luy dit : « Laisse, fol, laisse-moy penser un moyen pour nous eschapper. »

Marchans ainsi eux deux coste àcoste, ils advisent passer auprès d'eux un beau jeune homme, qui estoit suivy d'une bonne troupe de soldats. Ge vaillant personnage se nommoit Leonard; sorti de sang illustre, car son père estoit Golonnois, .et sa mere Ursine*. Gestuy-cy avoit autrefois entendu la renommée grande de Balde, et estoit venu en ce lieu pour le voir, et communiquer avec luy. Mais il trouva lors la ville toute esmeuë, et les habitans en grande frayeur, prenant chacun les armes. Il demande la cause ; ils luy respondirent : « La guerre se prepare contre les Mores et les Turcs que Fracasse conduit. » Oyant cela, il pense rencontrer Balde, commandant à plusieurs trouppes, comme excellent capitaine qu'il estoit. Il chevauchoitpour lors un grand et gros cheval Frison bay, et avoit ceint à son costé l'espée de Balde, laquelle il avoit achettée trente ducats à Rome, où quelqu'un l'avoit portée, n'appartenant icelle qu'à un

1 Les Colonna et les Ursiiii, deux des plus illustres familles de Rome au moyen âge.

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