‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 151 sur 228 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

Depuis que les oreilles furent faites, on n'ouit jamais un tel cry, un tel grincement, un tel chamaillis. D'autre costé, Balde, comme un torrent enragé, qui descend des hautes monlaignes se précipitant en la mer, fend l'eau marine, luy entr'ouvrant l'eschine; ainsi Balde se fourre parmi les ennemis de l'Evangile, jusques à ce qu'avec Cingar et Leonard, il eut tué tous ceux, qui estoient en la fuste, la rendant plus nette d'eux, que n'est le bassin d'un barbier. Desjà aussi Lyron s'estoit fait maistre de tout le navire. 0 ! combien il estoit aise d'avoir fait un tel gain, et, s'eslevant soudain un vent de midy, il commande à tous ces pirates de monter dedans le navire; et yaccommodantun autre timon, commence à singler, ayant le vent favorable, et les deux autres fustes en chantant le suivent, pensant que toutes les trois deussent tenir le mesme chemin : car la jouye souventefois aveugle nostre entendement.

Ils volent donc de plein vent, et chacun hennist après le butin ; mais Balde n'a aucun suject de penser à aucun gain qu'il peut avoir fait. «Ha ! dit Cingar, comment nous laissonsnous mocquer ainsi sans y penser? L'envie de gaigner souvent nous trompe. Tu ne vois pas, Balde? Nostre navire s'en va, on l'emmcine! » Balde, voyant cela, fait le signe de la croix sur son visage renfrongné, et s'arreste sans parler, ne pouvant dire un seul mot. Leonard se donnoit des coups de poings: « Ha! disoit-il, meschante Fortune, tu nous es trop contraire : on emmeine mes chevaux si beaux et si bons, que jamais ne s'en est veu de pareils, lesquels si je ne trouve par eau, ou mesme aux abîmes, je jure tous les Dieux, que je me feray nàourir moy-mesme, et ne porteray jamais ceste cuirasse sur le dos, jusques à ce que j'aye trouvé ces larrons, et ce chef des voleurs, lequel je tueray, ou il me tuera. » Balde estoit enragé, et brusloit de cholere; car il voyoit qu'il ne pou voit suivre ces corsaires. Il n'y avoit en ce vaisseau, où il estoit, aucuns qui pussent manier la rame. Cingar luy dit: « Resjoûis-toy; j'espère recouvrer les chevaux! » mais Cingar disoit cela pour reconforter Leonard. Cependant il songeoit à autre chose, com-

des Entommeures, et tombant sous les coups de ce beau despecheur d'heures: « Les uns crioyent salncte Barbe, les autres sainct George, les autres saincle Nilouche... >»

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ment; et par quel moyen ils pourroient sortir de caste fuste, ou s'en aider, ne trouvans que manger, ni que boire. Ils ne voyent aucuns rivages, ni aucune terre; leurs yeux n'avoient aucun object que delà mer, ctdu ciel: etestmiserable qui n'a de quoy donner à digérer à ses boyaux. La faim les prend, et la voudroient bien chasser; mais le seing de Cingar n'y peut donner ordre.

Balde et Leonard ont un grand creve-cœur: toutesfois ils mettent à part toute crainte, et espèrent de regaigner autres chevaux, et qu'il se pourroit trouver en (;este fuste quelque chose à manger. Ils ne furent point desceuz : car Cingar, remuant partout en ceste fuste, trouve au fond d'icelle plusieurs choses, qui premièrement resjouirent leur esprit, et puis consolèrent leurs boyaux. Et pendant que Balde se vouloit ressouvenir de ses compagnons, lesquels il estimoit perdus, il voit venir vers eux le jeune Gilbert avec le bouffon Boccal, lesquels avec l'aviron ramoient le plus qu'ils pouvoient; et la fuste voguant plus viste, iceux s'escrierent : « Ho, ho, attendez-nous, mes frères! » Balde et ses compagnons les attendent de bon cœur; car n'ayans aucuns rameurs et des rames en abondance, que pensoientils faire seuls? Ayant donc attiré ces deux avec leur esquif en leur fuste, Gilbert leur conte avec quelle industrie ils sont eschappez ; et pendant qu'ils discourent des dangers passez, Cingar, furetant tousjours par tous les coings et recoings du vaisseau, trouve enfin un jeune Jouvenceau, beau en visage, qui dès le col jusques aux talons estoit lié et enchaîné, et, pleurant, prioit qu'on le detachast d'une si longue prison. Cingar, l'oyant ainsi se plaindre, accourt à luy, et en pitié le regarde, et se ressouvient avoir veu autrefois cet homme. Mais en quel bois, en quelle forest, en quelle vallée, ni en quelle montaigne il ne sçait: et sur un tel doute il recherche en son esprit ce qu'il en pourroit apprendre : « Dis-moy, luy dit -il, qui tu es? De quel pays tu es? Et pourquoy tu es ainsi enchaîné? » Il luy respond: « Nous avons esté trois compagons, Falcquet, le grand Fracasse, et moy qu'on nomme Moscquin, qui, avec six grandes caracques chargées de Mores, venions avec bon vent en Italie; mais la tempeste s'esleva si horriblement, que toute nostre armée en a esté dissipée et fracassée, et une partie jettée à travers: par tel malheur, trois bons amis ont esté clivisez ; et après que le soleil nous eut rendu là

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