LIVRE XVII
viande pour ton estomach, meschant renégat! Hola? à qui est-ce que je parle, poltron ? Ce soupper te sera vendu 3her.» Et, en disant ces mots, il luy lança un de ses dards, lequel donna droit de la pointe dedans le flanc velu. Molocque feit un grand cri pour une telle playe, et, mettant Cingar à terre, s'enflambe de cholere, et s'évertue contre le Centaure avec ses armes accouslumées. Il jette du derrière une vilaine matière enflambée ; il ne se soucie point de cracher sa puante salive, parce qu'il sçavoit qu'icelle n'avoit pas grand' vertu contre le Centaure, lequel contre un si meschant venin se munissoit le nez, le pouls, les temples, le cœur, d'un certain oignement, dont il avoit souvent esprouvé la vertu, et lequel luy avoit esté donné par Seraphe, tres-sçavant en la médecine, lequel travaille tousjours à mettre par escrit les gestes des Chevaliers Paladins. Le Centaure lance rudement son second dard, et le pousse d'une telle violence, qu'en volant on diroit que ce seroit la foudre et le tonnerre du Ciel. Le coup fut entre les deux espaules. Ce géant tombe mourant, comme quand un païsan, entendu au labourage, contemplant en son champ un vieil poirier sec ne portant plus que dommage à ses bledz. Avec la hache, il assault cet arbre, et, en l'abbattant, fait voler en l'air les copeaux. Iceluy enfin tombe parterre, et ne porte plus aucune nuisance aux semences. Ainsi est-il de notre beste conceuë d'un vilain fumier : elle tombe morte à bas, et, en mourant, jette par le derrière toute sa meschanceté, comme il advieiit quand on a pris un clistere : et de ceste vilaine ordure, une goutte donna jusques à la barbe du Centaure. Cingar n'estoit point encor' resveillé de son profond sommeil. Ce bon Centaure le print et le meit sur son eschine de cheval, ayant premièrement ramassé ses dards; et puis s'en va chercher çà et là quelque fontaine, pour, après s'estre lavé en icelle, s'en retourner chez soy. Il arrive à un petit ruisseau, le long duquel y avoit une belle plaine verdoyante, en laquelle gisoit l'infortuné Leonard et les Ours. Le Centaure, tournant les yeux celle part, regarde et relevé ses sourcils contromont, comme font ceux qui s'estonnent de quelque chose, et se ridde le front. Il contemple ce beau jeune homme ayant le gosier tout deschiré et ouvert, lequel tenoit encore embrassée l'Ourse morte. 11 met à bas Cingar sur l'herbe près le bord de la fontaine, et s'amuse à considérer la forme de ce beau garçon, et son Ago:
et s'estant grandement estonné de ce qu'il voyoit, ne se peut tenir de pleurer. Il l'embrasse, et le levé, désirant luy bailler sepulture, se resouvenant avoir veu un ancien tombeau, et, le cherchant, va en plusieurs endroits de la forest. Cependant le cœur revient peu à peu à Cingar, et jà estoit comme celuy qui, esveillé de somme, ne se levé pas du premier coup ; et, à demy esveillé, se levé sur les pieds, et pense Molocque estre encor' devant luy, et pensant aussi tenir en la main son espée, escrime çà et là, ne frappant que du vent et semble un fol. Puis, revenant à soy-mesme, regarde autour de soy, et ne void rien de Molocque, ny de Pendrague, ny de Beltrasse, et ne peut deviner pourquoy : s'en allant à la fontaine, il trouve l'espée de Leonard, et void auprès d'icelle deux Ours morts. Soudain se pasme, quasi pense que c'est l'espée de Leonard à la vérité, et tantost pense que ce ne l'est pas, et, cherchant partout, advise ces vers escripts au haut de la fontaine :
Cestuy est mort cruellement, Pour ne vouloir villainement Souiller son corps, souiller son ame 0 combien peut la chasteté, En mesprisant la femme infâme, Pour se tenir en pureté !
■ Les Nymphes ont dit Seraphe avoir esté autheur de ces vers : lequel se monstre avoir esté nourrisson de Phœbus et de Zoroastes, et lequel embellist la renommée des anciens Barons. Je l'ay cy devant nommé, et le nommeray souvent, comme estant grand vaticinateur de plusieurs choses à venir, et ministre du Demon. Gingar ne doute plus et congnoist desjà apertement la mort de Leonard, en donne toute la coulpe à ceste putain, sçachant bien les mœurs et les arts de telles mal-heureuses. « Ha ! Dieu, s'escrie-il, Leonard est-il mort ! La meschante Fortune l'a-t-elle ainsi emporté? Haï Balde mourra d'ennui et de cholere, pour l'amour de luy? Ha! moy, miserable, que feray-je? Où me retireray-je ? 0 I malheureux compagnons, qui avons esté agitez par tant de malheurs, Leonard est-il mort? A-t-il d'adventure servi de pasture aux bestes cruelles ? Ne le pouvons-nous voir au moins mort ? Falcquet est-il detenu en obscure prison. Je ne voy point Balde; Moscquin est