LIVRE XVII. 25t
je suis seul cause de ta perte ! ô Leonard, ta mort est cause de mon ennuy ! ô Leonard, ô Leonard ! les destins iniques etmeschans t'ont bien bouleversé! ô Leonard, la vie est par trop odieuse à moy, malheureux et miserable ! La main cruelle qui t'a envoyé à la mort, icelle non moins cruelle en mon endroit me face mourir! » Se levant soudainement sur ses pieds, et prenant son espée à deux mains, pensant le Centaure eslre encore-là present, tiroitde grands coups; car la force et violence de sa douleur luy faisoit perdre tout jugement, et manioit ainsi son espée, comme feroit un paysan, qui avec sa coignée abattroit un vieil chesne, lequel par un long temps auroit résisté aux efforts du vent Borrée.
Gingar, le voyant ainsi transporté, croit qu'il aye l'esprit perdu, et luy dit pour le consoler: « 0 Balde! mon amy, Leonard estoit vassal de la mort; aussi sommes-nous, aussi est cestuy-cy, et cestuy-là, un tiers, un quart, Martin, Philippes. Si les larmes lui peuvent rendre la vie, jettons des larmes abondamment, or sus, e£ ne nous-y espargnons. Toutesfois tu n'ignores point que tout ce qui naist au monde ne demeure vif, non plus que le bruit et murmur de ceste eau, qui tombe en temps de pluye. Icelle incontinent se void, incontinent en tombant fait buf, baf, et ce qui estoit d'elle en moins de rien ne se voit plus. La poudre à canon allumée ne s'esvauouist pas plus tost, que toutes choses créées courent à la mort. La mort ne pardonne à personne; icelle n'excepte personne ; elle est si hardie qu'elle n'a respect à aucunes personnes. Elle condamne un chascun, indifféremment lue, prend, emporte Papes, Empereurs, Roys, grands Seigneurs, faitneans, souillons de cuisines, sergens et autres telles canailles. La mort meine tout au marché, et fait sa charge de toutes sortes d'herbes, ne se repose point, n'estant jamais lasse. Ne pleures point les morts, mon amy Balde, car, tesmoing Gocone, ce sont des pleurs jettez en vain. Nous ne sçaurions éviter ce passage. Nous sommes obligez à la mort, et tout ce qui nous appartient. La mort frappe d'un mesme pied les chasteaux des grands et les petites boulicques des pauvres. Nos ans en ce monde ne sont perpétuels : notre pays est estably là haut au ciel. Les larmes qui maintenant sortent de tes yeux, ne peuvent estre agréables à Leonard. Ces souspirs, poussez d'une poitrine gémissante, no peuvent plaire à un cœur joyeux. Pleurer
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est chose feminine : il faut que l'homme se monstre viril, fort et robuste. La mort est la vie de Leonard, laquelle ne mourra jamais : lequel pour n'obscurcir la clarté de son vierge soleil, a receu la vie céleste et a tué la mort. Qu'il vous suffise maintenant de ces raisons ! Le Centaure, Balde, mon amy, n'a point tué ce jeune homme comme vous pensez, et avez tort pour ceste opinion.» A ces mots, Gingar adjousta tout du long comme tout ce faict s'estoit passé, luy declarant comme Pandrague n'estoit qu'une meschante ribaude et le Centaure homme de bien et bon amy. Balde tenoit ses yeux fichés en terre, comme s'il eust esté une statue de cuivre ou de marbre, qui est et seroit mille ans sur un autel ou sur un pilier. Le beau parler de Gingar pénétra les oreilles de Balde et ne perdit pas une once de ses paroUes : et Balde par icelles s'appaisa un peu ; mais toutesfoiS; les pleurs revenans soudainement, il ne peut dissimuler sa douleur ; car qui est le visage franc et loyal, auquel on ne voye les pensées du cœur imprimées ? Et la voix, qui de honte estoit auparavant retenue, sortit enfin dehors, et ainsi Balde commença à dire : « 0 cœur, qui es fait la seule et entière veine de mes cruels ennuis, et aussi de ces miennnes larmes, jusques à ce que tout ce mien corps s'en aille en pleurs! ô cœur perdu, pleure, pleure, et que jamais ne puisses cesser de te plaindre! Ne cherchons plus les confins de la mer, les dernières colonnes de la terre: vivons-nous donc? vivons-nous, ayans receu en vain la playe de la mort? Mon espérance, ma lumière, ma gloire, m'ont esté ravies : pleure, pleure, ô cœur, et que l'intérieur de toy ne cesse de pleurer! 0 malheureux compagnons, que sert de vivre, puisque la mort meschante a emporté le soulagement de nostre vie ? 0 Leonard, qui estois mon honneur et repos, ne me responds-tu point ? Je suis Balde ; je suis ce tien ; je suis ce pauvre miserable coffre de toutes douleurs, le Phlegethon des peines, le fleuve et la mer de pleurs ! Ha, Dieux! quel personnage vous avez voulu perdre ! Ha, quel, ô Destin, vous avez tué ! Ha, douleur! ha, douleur! ha, quel ennuy ! » Et là-dessus Balde, ce faisant, avoit mis contre son estomac la pointe de son espée. Mais Gingar, le prenant par les deux espaules, luy arrache soudain l'espée d'entre les mains, et cependant icelui tombe par terre, luy venant au visage une soudaine couleur pasle» ressemblant à la mort : mais, s'endormant, son esprit print quelque repos.
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