‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 168 sur 228 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

pour estre balongnée, ne peut faire sortir hors le gosier ses cris : dont elle sent une plus grande douleur. Beltrasse enfin y arrive aussi avec une grande peine. Cingar , le voyant de loing, se levé et commence à courir vers ce vieillard : « 0, dit-il, Domine Pater , comment vostre jeunesse a-elle peu vous apporter si promptement jusques ici? Attendez, j'ay beaucoup de choses à vous apprendre, et nous pourrons nous rendre compte l'un à l'autre. » Cingar, en disant ces mots, le poursuivoit, et l'autre taschoit à évader. Vous eussiez dit que c'estoit un cerf qui couroit après un beuf. Cingar le prend en trois sauts par le col. Iceluy luy demande pardon. Cingar luy fait l'oreille sourde et l'emmeiue avec soy, et dit : « 0 Boccal, je te recommande ce beau joyau ! Il n'y a rien mieux appartenant à l'office d'un bourreau, que de bien fouetter les espaules des putains et les fesses des vieillards. Un vieillard aimant les Dames d'un cœur trop amoureux ne mérite autre chastiement que de la verge ; car une vieille personne amoureuse et semblablernent jalouse est un enfant de cent ans, et qui ne démande qu'à estre monté sur un cheval et avoir le fouet sur ses fesses nues. Voicy, ô Boccal ! un nouveau escolier qui entre en ta nouvelle escole ; il est tendre, il apprendra incontinent toutes choses. Apprens luy les reigles du passif. Il n'y a point si grande discordance, que cet enfant n'accorde au son de la verge. » Boccal prend ceste charge, et est fait Pedant, Reformateur, Pedagogue et Magister. Il se prepare d'endoctriner ce vieil barbasse et ce lourdaut rajeuni, s'il y a aucune doctrine au foiiet, et si une mere peut apprendre quelque chose à son enfant, en luy donnant des verges sur le cul.

Cependant le Centaure avoit osté de la bouche et entrée de la caverne une grande pierre, et avoit tiré hors d'icello avec une corde Falcquet. Iceluy, voyant le corps mort do Leonard, se print à pleurer, et, ayant entendu l'occasion de sa mort, semordoit le doigt, estant tout en cholere : « Que Pandrague, dit-il, prenne garde à soy ! il faudra qu'elle rende compte. » Or, ayans mis en ce lieu le corps de Leonard, jusques à ce qu'on peult dresser un tombeau digne d'un si grand personnage, ils s'en vont ensemble, et viennent trouver leurs compagnons. Phœbus descendoitpeu à peu du ciel, et ù grand'peine restoieiit trois heures du jour, lequel s'en alloit finir, quand ils arrivent au liou où estoit Boccal^

s'employant fort et ferme après ceste louve , la battant et rebattant à bon escient. Gingar, ad visant Falcquet, court audevant de luy : ils s'embrassent l'un l'autre. Ils se serrent estroitement, et pleurent Leonard. En après, Falcquet, pendant que Boccal foiiettoit, dit : kO! combien vous deviez l'escorcher, et luy arracher le poil un à un ! » Pandrague, engendrée de Satan, appelloit la mort, mais le Diable ne daigne l'emporter.

Balde estoit encore endormi, fantasiant beaucoup de resveries : voicy un homme sauvage, qui soudain se présente devant eux, lequel saulte par le bois : sa barbe estoit de diable, de laquelle découloit du sang, et avoit d'iceluy le mufle tout barbouillé , et portoit par les pieds Gilbert , comme un chevreau, ou comme une vieille, qui porte au marché son oye liée par les pieds. « Voilà, dit le Centaure, Farabosque : iceluy est frère de Molocque. Ha dieux! quelle puanteur! » Virmasse n'avoit plustot achevé ces mots, et prins ses armes, qu'il void Moscquin, quile suivoit de près, et décochoit de son arc turquois des flèches après luy, disant : (^ Hola, renégat, lasche cet agneau! Ge n'est pas viande pour tes dents, meschant loup ! » Et s'escriant ainsi, il tiroit tousjours ses flèches : la neufviesme donna , et passa à travers les deux oreilles de cet homme sauvage, lequel tombant mort par terre, Gilbert saulta promptement sur ses pieds, et remeria Dieu d'estre eschappé d'un tel hasard. Balde, en cet instant, s'esveilla, et se leva. Gingar, Falcquet, et tous les autres s'en viendront vers luy, et se meirent autour de luy en rond, parlant à eux en ceste sorte : « 0 mes amis ! combien Dieu est à louer, lequel congnoissant que les douleurs que je portois pour la mort de Leonard estoient plus que humaines, il m'envoya, durant ce dormir, du haut du ciel, Leonard. 0 qu'il estoit bien autre en forme, en gestes et en parolles ! <s Que pleures-tu, ô Balde, « me dit-il, pourquoy pleures-tu ? Es-tu marri, et t'ennuie- « t-il de ce que maintenant je suis en un lieu cele&le ? Ha ! < reserre ces larmes humides, lesquelles tu respands inu- « tilement! Il n'fest point séant de pleurer ce qui nousdoibt « resjoûir. La plus belle palme qu'on peut acquérir encom- « battant, est de se surmonter soy-mesme. Geste putain s'est « estudiée de violer ma pudicité, et eust fait sa volonté de « moy, nonobstant mon contredict, si la grace de Dieu ne (n m'eust esté soudain envoyée, moyennant laquelle ellç

Page 1