LIVRE XVIII
neige au soleil, et une bruine et gelée à la chaleur, et non pas, comme il se vante, un Cesar, un Roy, un Pape, ou l'un de ceux qui en Rome portent un surplis ou rochet sur leur robbe. J'ay toutesfois ainsi p*assé ma miserable vie gaillardement. Au commencement, je ne voulus pas mener avec moy ma femme grosse, et lasse du chemin ; aussi, n'eusseje peu. Berthe, homme plein de belles et vertueuses caresses, la receut en son logis, comme en un port seur ; et estant délibéré de conquérir par force ou par amour quelque ville, ou pays, ou bien perdre la vie, je fus incontinent adverty par l'excellent Seraphe, vray prophète, /qu'il m'estoit nay un bel enfant, avec tout bon augure. On ne sçauroit imaginer quelle joye m'apporta ceste nouvelle, si on n'a esté autrefois enflambé d'amour paternel. Mais la fermeté des biens de ce monde est inconstante et fragile ; après la malvoisie, bien souvent on boit de l'arsenic. Voicy Seraphe, qui d'une voix fascheuse m'annonce ma femme estre morte. Ha! quelles injures et reproches ne fey-je lors au ciel! 0 mort !disois-je, ô mort, couratiere du Diable, et postillon de Satan, plus viste qu'aucune autre chose, et qui maintenant me semble estre plus longue qu'un Caresme! que tardes-tu ! Qu'avec ta faulx ne me tires-tu un revers, ou que ne me donnes-tu une corde, avec laquelle tout désespéré je m'estrangle? Ayant donc ainsi perdu ma femme, je m'en allois çà et là, comme un gueux et orphelin, passant ma vie à travers mille travaux et perils. Mais la bonté divine, ayan pitié de la douleur que je portois pour toy, Balde, orphelin, et pour ma femme, feit que mon désir se changea en mieux. Je remarquay que ce monde n'estoit qu'une cage de plusieurs fols ; et que la plus grande vertu estoit de sçavoir bien mourir ; et puis me retiray en ce lieu, où vous m'avez trouvé seul, mon fils, fuyant toutes compagnies des hommes : je me nourris de racines, d'herbes, ot de pure eau. Le vieil ange, les pleurs, les veilles, m'ont fait perdre la veuë : la veuë, dis je, du corps, mais non les yeux de l'esprit. Tant moins on veoit les choses terriennes, plus nostre entendement pénètre les astres. Seraphe m'a enseigné les secrets de prophétiser, lesquels on n'apprend que par jeusnes, par longues prières et par veilles, et lors Dioumetet descouvre tout ce qui est du monde devant les yeux de tels personnages. Ayant receu de Dieu un tel don, j'ay tousjours eu devant mes yeux tous tes faicts, et ay congncu, mon fils, tous tes
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ennuis. La ville de Mantouë t'a retenu en sa prison un long temps. Par la violence des vents, tu as pasti sur la mer de grandes tempestes, après lesquelles les corsaires t'ont fait la guerre, et enfm, tu es venu abordcrau séjour do ton père. Ne vous estonnez point de, veoir icy de mocqueries de sorcières. Croyez que ce sont, à la vérité, mocqueries; ce sont des bourdes et enseignes de sorcières. Ce n'est pas icy une Isle, laquelle neantmoins vous semble Isle. Ce n'est point montagne, ni rocher ; mais une longue eschine de balaine, laquelle la sorcière Pandrague a ainsi affermie et arrestee par ses enchantemens magicques; et dessus ses espaules et dos ample et spacieux, a fait venir un terroir par art diabolicque, des montagnes, des campagnes, des bois, des animaux, des fontaines. Quand j'esioisseul en une caverne des montagnes d'Arménie, je me sentois porté en l'air avec ma grotte, avec la forest, et la montagne, le tout eslevé ensemble, et puis, estre posé icy peu à peu aussi doucement qu'on mettroit bas un panier plein d'œufs, ou plein de verres. Il y a trois pestes, par lesquelles l'air, la mer, et tout le monde est infecté : trois sorcières, trois diablesses. Cette Pandrague en est une ; Smirande l'autre; et la troisiesme est Gelfore, qui est la pire lie de toutes les sorcières. Icelles se vantent estre Fées pour un temps perpétuel, Demogorgon leur donnant un breuvage, par le moyen duquel ceste vie mortelle se peut passer exempte de la mort ; et disent Falerine et Medée, estre ainsi éternelles, et autant de Dragontine, de Circé, et d'Alcine, seur de Morgane. En ce nombre, elles mettent Sylvaine, qu'on dit avoir esté femme de Folet, et autres telles mille sorcières, qui ont mérité le feu, lesquelles Seraphe combat tousjours avec la vertu et puissance des Paladins, estans aussi combattues par iceux, comme par Thésée, Roland, Jason, Tristan, et cet Hector, qui portoit pour enseigne l'aigle noire ; et Roger, qui portoit l'aigle blanche, lesquels tous sont du nombre des Chevaliers de la Table Ronde. Seraphe a prins plaisir à la peine qu'ont prins tous ceux-cy après telles sorcières. Seraphe est un sainct Demon, grand persécuteur de ceste magie trompeuse, mais un vray rempart, et bastion de la vraye. G est ce Seraphe, auquel l'entendement souverain a donné le pouvoir de vivre long-temps, auquel ont esté infu^ d'en haut les secrets de la prophétie , et divination approuvée, auquel a esté commis le soip de la renommée des Paladins,