LIVRE XIX
oreilles*. Tous ces monstres de diables estoient embrouillez par semblable meslange, et font par entre eux un tel son et retentissement, que peut estre ne s'en est ouï de pareil par le passé, à present, et ne s'en verra à l'advenir; et de six mille voix ne s'en fait qu'une; et, si le Roy d'enfer et ce grand monarque infernal n'y venoit bien-tost, pour, par sa presence, par sa majesté et par sa] splendeur impériale, amortir ce feu, ce seroit fait de luy et des siens ; sa Cour prendroit fin et son empire, et la -chose publique s'en iroit en ruine. Voicy donc venir ce grand, ce haut de quarante mille pieds, cet horrible, ce sale et rude Lucifer, qui fait courir la poste à sa mule, et huit des principaux seigneurs de sa Cour gallopent après luy. Groindefer est un des premiers, lequel avoit espouse la fille du Roy. Les autres sont Moscque, Cutifer, Dragamas, Ursasse, et ces trois secretaires Calacrasse, Cesmelie et Pophe. Ils entendoient bien l'horrible chamallis des combattans, et, en s'y achemi. nant, ils se rencontrent où d'aventure estoit Boccal, non gucres loing de la maisonnette de Guy, estant caché soubs un gros fagot d'espines, tremblant fort et ferme au mois de Juin. Et oyant un bruir nouveau derrière soy, comme il regardoit à travers ses espihes, il avise un grand diable, touchant de ses cornes jusques aux estoiles, courir la poste sur une grande mule. Or, pensez où en estoit ce pauvre Boccal, voyant un si grand monstre, si horrible, si hideux, si diforme, sur une telle vieille mule si grande, si laide et si épouvantable, laquelle en passant son amble advançoit si fort les pieds, qu'il sembloit qu'elle les jetlast sur son dos, et que de son ventre elle essuyast la terre. Comme soudain se levé un levraut de sa forme, quand il sent le bracque avec son ban ban approcher près soy, et tout estonné cherche à se perdre à travers les buissons, ainsi se levé soudainement Boccal d'entre son fagot d'espines, et de malheur tiroit après soy ces espines attachées à son manteau en fuïant, et ne pensoit pas avoir loisir de se dcspatroùiller d'un tel embarassement, et faisoit comme une fois il m'advint estant sur mon mulet, mal sanglé par la lourderie de mon lacquais, et lequel avoit assez bien repou
4 Ne dirait-on pas que Callot avait lu la description de ces monstres lorsqu'il a reirncô ceux qui figurent dans sa célèbre Tentation do saint Antoine ?
de son avoine, les serviteurs en sont coustumierement larges; quand je voulus sauter un fossé en luy donnant de l'esperon, ceste meschante beste se leva contre mont, et la selle se tourna soubs le ventre, et, tombant contre terre, ma teste se meit en forme dedans la fange; mais cependant le mulet, ayant son bas dessous soy, couroit tant plus viste qu'il se sentoit estre ainsi embrouillé, et, alongeant le col, et tenant les oreilles droites, couroit de toute sa force. Ainsi Boccal, tirant après soy telle empestroire, s'embroûilloit de plus en plus, la peur luy servant d'esperon, et cherche quelque lieu de retraite au privée ne craignant de s'y fourrer; il ne se soucie de se mettre dedans de la civete intestinale, ou soubs de l'ambre de chien, moyennant qu'il puisse descharger ses espaules d'une telle peur. Groindefer l'apercevant, donne de l'esperon à son cheval, qui estoit sans teste et maigre comme un haran soret. les flancs duquel se pouvoient coudre ensemble. Boccal s'enferme dedans la chambrette, où estoit estendu mort le corps de Guy, et ce fagot d'espines demeura dehors, ne pouvant passer par la porte. Groindefer ne laisse d'entrer dedans. Boccal, se voyant surprins, prend vistement le crucifix, qui estoit, selon la coustume, posé au pied de la bière; non pas pour s'en vouloir défendre, mais je ne sçay quelle bonne fortune donne sans y penser à un bon homme souvent quelque bon secours. 0 Dieu ! quelle plus grande merveille se peut presenter? Quelle chose plus digne pour estre mise parmy les histoires? Quelle œuvre plus noble se peut proposer aux graveurs, aux peintres et aux Poètes? Groindefer, aussi-tost qu'il eut veu la saincte representation qui estoit en ceste croix du grand Dieu tout-puissant, qui perpétuellement le chastie, et ses compagnons, en un feu éternel, tourne son cheval, et donne de l'esperon tant qu'il peut, braillant avec une forte voix, et demandant secours. Boccal, à qui la fortune se présentant à propos, avoit bien réussi, tenant en main ce signe de la vraye croix, court après ce Diable. Il rencontre Lucifer, lequel aussi tourne bride, et s'enfuit avec une grande furie. Boccal le poursuit, et en criant le menace, et chasse enfin le Roy d'enfer par le moyen d'enseigne et estendart de Dieu. Ursasse picquant sa Giraphe cornue, Moscque le suit tout tremblant, donnant coups de baston à son hérisson, sur lequel il estoit monté. Cutifer talonne aussi le plus qu'il peut sa Chimère, et Minotore