‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 189 sur 228 · LIVRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE XX

l'emportoit çà et là, estant demeuré en selle, et les bras étendus et pendans.

Cependant tout le fort des ennemis s'approche, et Cingar estoit déjà revenu à soy, et estoit sus bout. Un Lion rugissant, blecé par le veneur, ne s'acharne point plus sur les dogues et mastins de Molosse ou de Corse, deschirant ' les uns et les autres avec ses ongles, que faisoit lors Cingar sur ses ennemis, estant accompagné de Falcquet, qui, d'un costé et d'autre, donnoit des coups orbes avec sa massue. Ces deux, bien serrez ensemble, faisoient fuïr de devant eux plusieurs personnes, lesquels n'avoyent honte de leur montrer le dos.

Balde cependant donnoit bien des affaires àLyron, et l'avoit mis en blanc de ses armes : et si Fracasse se fut mis de ceste meslée, sans doubte Lyron y eust fini la vie. Moscquin, le Centaure et Philoforne, se tenans ensemble, font rougir la terre de sang, et font voler les trippes en l'air à plusieurs. Personne pour lors n'estoit demeuré sur les galères et navires; tous, tant Mores que Genevois, combattoyent sur terre : et le Centaure, ayant fait sauter en l'eau ceux qui y estoient restez, estoit aussi venu donner secours aux siens. Gilbert, se pourmenant sur le bord tout seul, s'en va vers les navires, entre dedans, et n'y trouvant personne, se tient en l'une d'icelles, se contentant de veoir de loing une telle et si furieuse escarmouche, n'ayant aucune expertise de la guerre. 11 a horreur de veoir tant de tronçons de picques, et autres tels hastens de guerre voler en l'air, et tant de voix lamentables retentir sur la mer, et tant de membres retrenchez et laissez çà et là, tant de ruisseaux de sang, et tant de monceaux de corps morts. Il luy sembloit que ce fust une boucherie, voyant tant do poulmons, d'entrailles, de trippes, de fressures, de panses, de rattes, pendre aux arbres et ensanglanter les herbes. O les cruels coups ! ô playes dignes d'un Renauld, et d'estre chantées par cent doctes Virgiles ! L'un frappe, l'autre pare ; l'un taille, l'autre est fendu ; vous eussiez veu les mailles, les cuirasses, les plastrons, les rondaches voler par pieces comme oiseaux. Les corneilles et corbeaux, voyans tant de sang, estoyent en terre criant, et s'amassoient ensemble. Les connils, lièvres, quittoient d'effroy les bois. I^es poissons cstoï^p^g saqtejoient sur ï'eau. Ge§

294 HISTOIRE MAGCARONIQUE.

pirates commencent à monstrer les talons ; les nostres les chassent vivement.

Cependant Fracasse ne lasche la queue de la Baleine, et commande à ses compagnons de se saisir des navires, qui estoyent vuides ; parce qu'il vouloit faire un beau Irait^ et digne d'une belle fin. Alors, tous pensans qu'il ne pouvoit plus tenir ceste queue, laquelle estoit coulante comme est une anguille, se hastent, comme font des passagers, qui, voulans aller à Padouë par le fleuve de Brenle, viennent à la foule se rendre à une baroque, de laquelle le barcquerolier crie : « Apave I » Balde, toutesfois, ne se souciant de l'advertissement de Fracasse, ne veut point quitter sa prinse, et, comme un hardi champion, et comme un conquérant d'honneur, s'estoit résolu d'avoir la victoire de Lyron. Le Géant tourne la queue de ceste baleine avec si grande violence, que, de douleur qu'elle sentoit, elle esleve derechef la teste contre luy, pensant l'engloutir comme fait le lévrier, le levraut. Il quitte la queue, et soudain se saisist de la teste, laquelle il tort comme on fait le col d'une oye, et en quatre tours il l'arrache et la sépare du corps. Aussitost, peu à peu, les bords tout autour commencent à s'escouler au fond de la mer, en sorte que ceste isle, qui estoit portée sur le dos de ceste beste, se perd, et chascun sent la terre défaillir sous ses pieds, et, de peur d'estre noyé en l'eau, desire avoir des aisles, se sentant avoir desjà l'eau jusques aux fesses.

Desjà la baleine estoit au fond de la mer, et avoit attiré avec soy plus de six mille journaux de bois, par dedans lesquels les poissons se promenoyent, se resjouissans d'une telle nouveauté: aucuns estoient perchez sur des arbres, et sur la sommité d'iceux mangeoient le gland, s'esmerveillant de veoir tant de chevreuls, lièvres et cerfs noyez, et de rencontrer tant de corps et de membres humains, tant d'armes, tant demerrain, tant de tables, de cloches et mille autres choses. Auparavant, ces Barons avoyent gagné le dedans des vaisseaux de mer, et ce qui estoit resté des Genevois. Iceux avoyent occupé tous ces vaisseaux, ausquels comme ces misérables corsaires vouloyent à nage entrer, demandans pitoyablement qu'ils fussent receus, on les repoussoit cruellement, exceptez quelques-uns qu'on print pour fournir aux rames, et ausquels on meit les fers aux pieds, leur apprenant à manier des plumes mal taillées.

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