‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 197 sur 228 · LIVRE XXI · texte numérisé non relu

LIVRE XXI

faisant tomber par terre. Puis, levé le devant sur les espaules de Boccal, lequel soudain s'escria : « Secourez-moi! Ce Dragon m'a jette soubs luy ! » et pense plustost que ce soit un diable. Oingar luy respond : « Patience ! Contre vérité, contre ma volonté, la patience m'est une chère compagne. Il m'a aussi tanlost rompu le cropion. » Gilbert s'en rit. « Ris-tu, dit Cingar, de ceste meslée icy? Je n'ay pas, quant à moy, grand envie à present de ricaner. Je n'ay pas icy des ventôses et des ciroesnes pour remédier à mon eschine. » Sur telles goguenardies, le serpent s'en va hors de cette forge, siblant, lequel Rochefort ne peut empescher de sortir avec ses ruades, et s'en va ainsi siblant par les deslours de ceste caverne, et, comme ces guerriers le vouloient suivre, les portes, qui estoient ouvertes, se referment.

Lors, Fracasse, courant à cloche-pied, comme les Gascons, renverse tout sens dessus dessous, et, avec une forte voix retentissant là-dedans comme un tonnerre, dit à tous ses compagnons: « Suivez-moy! Où est allée nostre force contre ces couards? Où diable est nostre prouesse? » Et, disant cecy, il se signe, et se jette hors de ceste forge, n'en ayant plus esté empesché par la violence du vent. Alors tous mettent leurs boucliers au bras, desgainent leurs espées, et se présentent tous bien armez. Les chevaux les suivent aussi avec l'oreille levée : ce serpent pestiféré, s'escoulant par les ténèbres de la caverne, remplist de ses horribles sifflemens toutes les concavitez. Les compagnons vont tousjours vers luy, et le cherchent par tout, desirans le rendre mort, ou y perdre la vie. Lors il se levé un si grand bruit, et se fait un tel tintamarre, qu'on eust jugé y estre plus de cent mille diables. On oyt redonder de loing, et en lieux ténébreux, une voix confuse, laquelle peu à peu s'approchoit d'eux, et s'augmentoit. C'est une concion et meslango enragée de la voix de toutes sortes de bestes, comme proférant toutes leurs voix, particulièrement et cnsemblement. Le lion rugist horriblement; le loup hurle; le bœuf résonne bcu heu; le mastin dit hau bnu\ le cheval hennist, souffle des naseaux, et bat du pied en terre; le chat miaulde, l'ours courroucé crie, la mule et le mulet ensemble brayent, l'asne dit, hin han, liiii hun; en somme, toute besle exerçoit lu propriété de sa voix.

Tous ces animaux se preparoient contre ces braves champions, suns qu'ils y pensassent, et avec les pieds et les

dents les assailloient. Mais iceux n'osoient, sans grand danger, s'aider de leurs espées. Chascun sentoit de cruelles dentées sur soy, et, pendant une telle obscurité, ne sçavoient d'où icelles procedoient, oyans seulement, par les longs destours et concavitez de ceste caverne, un grand retentissement de leurs voix. Cingar a voit longtemp minuté en son esprit plusieurs moyens pour lever quelque lumière, qui leur peut esclairer tant soit peu. Enfin, se grattant la teste, il s'advisa de prendre des cailloux en terre, et les baltre sur son espée, qui estoit de fin acier : de laquelle estant une lame Espagnolle, il faisoit sortir des estincelles de feu, qui esclairoyent, et rendoyent une lueur par ce lieu obscur, pour le moins telles qu'ils pouvoient juger si leurs compagnons estoient devant ou derrière les diables ; car ces diables avoyent prins la forme et figure de bestes. Balde se met au milieu d'iceux, et avec son espée nue commence à les découper. Fracasse, ayant laissé son baston, ne s'aidoit que de ses mains, avec lesquelles il les serre, les estouffe, et à beaux ongles, et avec les dents met en pieces ces ours enragez, et se barbouille entièrement en sang. Virmasse et Philoforne commencèrent une grande meslée contre deux taureaux. Cingar ne faisoit que battre son espée avec des cailloux, pour tousjours en tirer du feu. Le Dragon l'assaut par derrière, le voulant empescher de donner plus telle clarté à ses compagnons. Cingar crie à l'aide : Moscquin le vient secourir, et, laissant là son espée, il se met sur le dos de ce serpent, et le serrant avec les mains par le col, se tenoit dessus luy comme s'il eust esté à cheval. Ce Dragon l'emporte: Falcquet, l'appercevant, vient à luy pour le secourir, et crie: « ô Moscquin, où est ce diable? Ce diable de dragon t'emporte? Descens, miserable, car j'ay peur de toy : saute vistement à bas. > Moscquin ne l'entend point, et ne faisoit que congner ce serpent entre les deux oreilles à grands coups de poing. Falcquet, courant legierement, se joint à Moscquin, et l'admoneste derechef de sauter à bas. Moscquin, voyant son amy près de soy, doublant et quadruplant ses forces, serre si fort le ventre de ces'-e beste, qu'icelle fut contrainte s'estendre contre terre à faute d'haleine, Falcquet la prend par une oreille, le tirant de costé et d'autre; Moscquin ne bouge de dessus luy, et avec coups de pied, et à coups de poing le congne à bon escient. Mais ce serpent se retire en soy,' et ne fait compte de s'advan-

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