LIVRE XXII
m'avoir réservé à tels Barons, qui avec la conduile du grand Seraphe viennent destruire et mettre par terre les maisons Gelforées, et escorner les diables. Il vous conviendra endurer de grands travaux, tant que vous vous désespérerez de votre vie ; mais la g-race et faveur du Ciel, qui est tousjours avec vous, ne vous abandonnera point, et la puissance du diable ne sçauroif vous offenser, quand le Créateur de toutes choses vous sera en aide. Or, suivant Tancienne institution de l'Eglise, je vous advertis qu'il est besoin que vous vous confessiez à moy : car je suis Prestre sacré ; je suis légitimement esleu pour une telle chose, par le moyen de laquelle les péchez sont lavez : et n'ayez point de honte de vous confesser ; car la rougeur que la confession nous apporte au visage nous administre aussi un bon mérite. » Gingar, l'écoutant ainsi parler, se reserre tout le corps. 0 ! combien la confession est une chose dure à un meschant homme ! Mais Balde, qui avoit toujours une volonté sincere et entière, avec une joye, dit à Merlin: « Vos propos me sont fort agréables : nous nous confeserons tous à vous, ô Père Merlin. Il y a long-temps que nous connaissons la clémence de nostra Père celeste, lequel ne mesure point les péchez que nous commettons contre luy; mais, encore que nous* soyons mcschans, il nous desire, il nous aime, il nous attire et nous sauve : mesme il nous a esleus et nous a appeliez pour estre les soldats et les Barons de sa justice invaincue. Je luy promets et luy jure, par la vraye équité, qu'il nous aura tousjours pour ses clercs fidèles. Or sus donc, compaignons, resjoiiissez-vous en esprit: chascun maintenant de nous autres bclute et sasse ses vieilles fautes, et despoiiille son vieil manteau ! »
Alors chascun se range à part en quelque coing, se grattant la leste et remuant sa cervelle, et remettant en mémoire les péchez qu'ils sçavoient ou pouvoient sçavoir. J.o pauvre Gingar a occasion de souspirer du profond de son cœur plus que les autres : il ne sçait, entre tant de montagnes et parmyune si grande mer de maux et péchez qu'il avoit commis, on quel costô il doit tirer. Pendant qu'il en veut remettre en mémoire quelque partie, aussi-tost se levé une confusion do meschancetez : et prenant cecy pour une faute, aussi-tost d'autre costé il se demont. Balde se vient ])resonl(M' le premier, ostc son ospéo avec la cointui-e, et, la
3i6 HISTOIRE MACUARONIQU^.
teste baissée, se met à genoux et commence avec un bel ordre à reciter ses péchez. Falcquet se présenta après, lequel confessa tout ce qu'il avoit fait de mal par sa partie de devant, comme en sentant, goustant et voyant ; mais ce qu'il avoit fait par sa partie de derrière, qui estoit comme d'un chien, il s'en retint, et cela demeura caché en ses boyaux, estant Falcquet, homme pour le devant, et chien par le derrière. Quant à Fracasse, Merlin ne trouva pas grands péchez en luy ; car certainement il avoit tousjours esté un bon poulet. Lyron se trouva assez chargé et aussi Hippolyte, parce que l'un avoit esté corsaire et l'autre voleur. Moscquin suit et le chantre Gilbert, et eux deux, par deft'aut de péchez, dirent à leur confesseur des choses frivoles et petites peccatilles. que l'eau beniste et le cœur contrit peut effacer. La confession du Centaure ne fut pas longue ; car, quant aux fautes qui s'estoient commises par la partie chevaline, il n'y en avoit aucun péché. Philoforne s'en expédia aussi comme il peut. Merlin fut contraint de faire relever soudain Boccal de devant soy, car il ne se pouvoit contenir de rire, quelque gravité qu'il eut. Tousles gBs qu'il alleguoit, toutes les censures dont il se souvenoit, stoient plus longues que la Pisanelle, ny la somme Rosaire. Cingar estoit demeuré le dernier; enfin on l'appelle. 11 va, ce luy est advis, comme au gibet : il porte une montagne sur le dos. En premier il ne sçavoit comme il falloit faire le signe de la croix : en après, confondant pesle mesle tout ce qui luy venoit à la bouche, il le crachoit, fermant les yeux. Balde advise cela, entend les soupirs de Cingar, et parlant bas à ses compagnons, il leur dit : « Hem, hem, le voilà fresque, le sac est plein. » Iceux ne se peuvent empescher de rire, voyans comme Cingar, en se confessant, se travailloit beaucoup, souspirant extrêmement et s'essuyant souvent le visage. Ils contemplent le pauvre homme bien en peine, remuant tantost un genoûil, tantost l'autre, tant ils luy faisoient mal. Enfin il fut confés et absous avec une grande penitence, comme on peut croire. Cingar promet tout; mais sera une chose merveilleuse, si de ses promesses il en fait la moitié. Aussi-tost qu'il fut parti de devant son confesseur, il promet à Dieu que par cy après, tant qu'il vivra, il ne prendra plus tant de peine do se confesser, n'en estimant point une plus grande, ni une plus ennuyeuse.