LIVRE XXIII
son dos et sur ses espaulcs, comme s'ils vouloycnt escaler une forteresse. Lyron se range à droit, et Hippolyte avec les mains se tient auprès de luy. Balde prend le gauche, Gilbert le suit; et, pour faire le contrepoix, n'estoitbesoing y adjouster une pierre comme on fait quelquefois aux sommiers et bestes de charge. Boccal se prend à une des esguillettes des chausses de Fracasse. Philoforne monte jusques à l'oreille, et Moscquin à l'autre, trouvant là de belles chambres à se mettre. Cisgar grimpe jusques au haut de la teste, se mettant plus haut que les autres. Le centaure ne veut tant charger le géant, comme aussi Falcquet : l'un se mettant à nager comme un chien et l'autre comme un cheval. L'asne demeuroit derrière quiricquanne et prie qu'on ne le veuille laisser seul à la gueule aux loups . Il n'estoit propre pour bien nager et n'avoit pas grande envie en aucune façon de mouiller sa peau. Fracasse, en ayant pitié, le prend et le lïiet soubs son aisselle, le serrant assez asprement et tellement, qu*il le contraignoit de petter comme une cornemuse, laquelle estant pleine de vent, pendant que le cornemuseur la presse avec le coulde, rend les tons de sa musique plus haut : ainsi cest asne triploit sa proportion. Fracasse, ainsi chargé, jure que ceste charge ne luy est rien. Il tenoit en sa main droite son grand baston, sur lequel il s'appuyoit, enjambant à grans pas dedans ceste eau, et avec son bourdon faisoit grand bruit contre les pierres, en rompant quelques-unes avec le bout d'iccluy. Or, après avoir ainsi cheminé quelque temps, ils voyent de loing le jour et la fin de la caverne; et lors ils commencent tous à chanter et à se resjouir : et Balde leur commande de dire des joyeuses chansons et entre autre autres celles-cy, qui ainsi se commencent : Force rAiimnly de tous, d'iin autre, ei Moi' polito. MaisG'mgsxvchsinisi un tel motet: « Puisque nous sommes hors de ceste obscure prison, chantons Turelure, sonnons la chèvre morte : Que fait Ramancine ? Que ne vient-elle a son wary? Chantons tarirariran : chantons tantare, tanlare. » En somme, ils arrivent à la clarté du jour, et la, tous descendent de dessus le dos de Fracasse. Us ne peurcnt toutesfois si tost vcoir la lumière; nuiis ils foirent comme nous faisons, quand, ne voulans si tost sortir du lict au "matin, nous faisons les paresseux, et combien que le soleil aye desjà espandu sa lumière bien avant ; mais la chambrière venant ouvrir les fencstrcs, lors nous alongeons nos nerfs ot cordes des jar-
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rets, comme font les asnes; et lors ne pouvons, du premier coup, endurer en nos yeux la lueur du jour. Ainsi, ceux-cy sortis des ténèbres, à grand peine, peuvent-ils hausser leurs yeux vers la lumière, estans aveugles do la clarté et splendeur du Soleil ; mais, estans incontinent asseurez, ils s'esmerveillent comment il peut se faire jour soubs la terre, ou dedans les entrailles d'icelle. Gar, à la vérité, ils avoyentlà trouvé un nouveau monde, un nouveau Soleil, un nouveau siècle et nouvelles habitations. Mais on dit toutes ces choses avoir esté faites soubs l'eau par arts magiques, car ils ont bien recogneu avoir esté jusques au fond do la mer, là où il y a une grande campagne sans aucuns arbres, et n'en a point de plus grande, soit en long ou en large, fust-ce la vieille campagne de Veronne, ou celle de laquelle ces pauvres Godions se vantent. Au milieu d'icelle y a un grand Palais et .haut eslevé quasi jusques au ciel, duquel ils voyent de loing mille cheminées fumer. En iceluy, Gelfore avoit planté son siege et teiioit, ceste meschante magicienne, tousjourslà une cour ouverte, et avoit, par tout son Royaume, fait dresser des Theatres et de grands Golosses, comme nous en voyons à Veronne. Elle a maintenant et tient en tout temps des vaches et vilaines louves en ce lieu, afin que toute la ville soit toujours renettie d'un tel fumier. Mais c'est une chose fort merveilleuse et grandement admirable, de ce que le fond de la mer se tient en haut comme une voûte, et n'en distille à bas aucune eau, combien qu'elle soit tourmentée et agitée par les vents, à travers laquelle le Soleil lance ses rayons et pénètre ceste humidité, comme on veoid une chandelle allumée à travers un verre : et par là ce nouveau monde paroist, et une nouvelle façon de vivre d'autres gens. Tous les compagnons s'esmerveillent de veoir cecy, et Fracasse s'escrie: « Ha! diable, auras-tu tant de puissance que tu puisses ainsi muer et changer les dispositions naturelles? Assiez-tu en ceste sorte le fond de la mer en haut, et par ta puissance les eaux se maintiennentelles en haut sans pesanteur, comme si elles estoyent d'air? Non, non, que faisons-nous? Nous tardons trop: » Boccal respond : « Tu as raison, mon gros bedon; mais nostre asne ne porte plus que manger. — J'ay faim! » ditGingar. Moscquin dit: «. Gomme un aveugle, je ne voy rien. » Le Centaure dit : « Ma panse gronde de faim là cledans. » « Mangeons l'asne! » respond Fracasse. Aussi-tost dit, aussi-tost