LIVRE XXIV
furent abreuvées de larmes et donna cent baisers au front de ce jeune adolescent. « Il faut laisser, luy dit-il, mon fils, tout estonnement rilvous fault quitter là tout travail et l'ennuy qu'avez au cœur : ne pleurez plus! La barque vous sera prospère et aurez fait meilleur voyage que vous ne pensiez : je vous annonce que vostre père Balde n'est pasloing d'icy. » Et incontinent s'encourut vers les rives d'Acheron pour advertir Balde d'un tel contentement. Il le trouva criant après Charon, l'appellant avec une voix forte, et jure qu'il l'estrenera de coups, s'il ne luy ameine incontinent sa gondole à bord, estant là arrivez tant de nombre d'ames attendans à passer y avoit long-temps. Mais il crie pour néant, et pour néant se courrouce; car Charon estoitespris de l'amour d'une des Nymphes du Dieu d'Enfer, laquelle on nommoit Tesiphone, et en estoit tout en feu, et ce pauvre fol ne sçavoit encor ce qu'il en pouvoit espérer : mais, après luy avoir fait present de Fanet, qui ne luy avoit rien cousté, elle luy avoit accorde une nuict. Il estoit pour lors aux altentes, tout fol et estourdi, préposant son plaisir charnel à choses sérieuses, donnant son profict, son revenu, et le gaing qu'il faisoit de son batteau avec travail, et tout son salaire à sa bien aimée putain, comme est la coustume.
Il arrivoit donc cependant tant d'ames de loutes les parties du monde, que les espaules de Balde et de tous ses compagnons en estoient toutes chargées : ne sçachans, ces pauvres misérables âmes, sur quoy elles se jettoient et perchoient, tellement qu'il y en avoit plus do mille sur ces gens icy. Fracasse en avoit les oreilles toutes pleines, le nez, la barbe et les cheveux, qui le contraignoient de secouer souvent la teste et d'esternuer. Mais, après l'esternuement, et tel secouement de teste, elles rentrent derechef dedans son nez et se reperchent sur sa teste. Luy, impatient, secoue ses espaules : neantmoins plus il secoue et plus se trouve empesché, en sorlo que sa teste ressemble à un essein de mouches à miel, qui veut sortir hors de sa ruche, ou bien on eust dit que Fracasse lors ressembloit à un vieil beuf chassieux et baveux, lequel les mousches desjà assaillent pour le ronger, pour lesquelles chasser il est contraint sans cesse de remuer souvent les oreilles; mais, plus il se donne de peine, plus ces besles reviennent à luy.
Cingar cependant avoit là ameiné (irillon, et le |)rcsontant à son pcrr, il luy dit ainsi : « Rceongnoiâscz, ô pero.
358 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
vostre fils: vostre lige, ô Balde, a produit ceste belle fleur: vostre plante a mis en lumière ce bel œillet : cueillez ce fruict de vostre arbre: voilà vostre fils, voilà vostre Grillon, lequel vous aviez laissé encore petit. » Balde, estonné au possible, contemploit cest enfant, et s'esmouvant en ses entrailles, enfin ne douta plus que ce ne fust son fils, et soudain l'embrasse, et en l'embrassant s'enquiert de son frère. Gingar là-dessus prend la charge deluy reciter le tout; mais il ne luy voulut rien declarer de la faute de sa femme Berthe. Sur ces entrefaites, voicy venir Gharon braillant, et en criant bravoit, disant : « Prince Satan, ô Prince Satan, Beth, Ghimel, Aleph, Grac, crac, Tif, taf, Noc, Sgne, Flut, Ganat, Afra, Riogna. » Il avoit une grande barbe sale, et non peignée, qui luy couvroit tout le ventre et pendoit jusques sur les genoux. Il n'avoit un seul poil sur le devant de la teste, comme si, devant le peuple, avec la teste rase et de tout pelée, il voulust tuer Gatuzze. Il avoit une longue souquenie, qui luy couvroit le corps, laquelle ceste canaille de Ghiozois appellent Salimbarcque. Il setenoit sur un pied au bord de sa gondole pointue,' et sembloit devoir tomber en l'eau: toutesfois, il n'avoit aucune peur d'y tomber, estant expert en son art. J'ay veu souvenlesfois, à Venise, des barquerolliers voguer de ceste façon par la ville: ils ont sur le bord de leur barque un pied, et l'autre est en l'air, et si, ne rencontrans rien de leur baston, le pied d'adventure leur faut, ils ne s'en soucient pour cela, et, se jouans ainsi avec la mort, se retrouvent soudain sur leurs pieds ; soyentSclavon, More ou Sarasin, ils sublent, ils crient : « A la barque! » et ne leur manque de dire trois mille cancres le jour.
La chiche face * Gharon jà approchoit de la rive, et par cruels effrois estonnoit ces pauvres âmes. Balde en furie l'appelle poltron, et à grand'peine fut-elle arrivée à la fange du rivage, que ces âmes incontinent remplissent les trous
• » Le nom de Chiche-F^ace et celui de Bigorne désignent deux monstres fantastiques, dont il est fait mention dans les facéties italiennes et qui passèrent de la France en Angleterre ; Bigorne dévore les maris qui obéissent à leurs femmes ; Ghlche-Face mange les femmes soumises à leurs maris : aussi, est-il d'une maigreur extrême. On peut consulter à l'égard de ces créatures bizarres une note curieuse dans les Anciennes poésies françaises de la Bibliothèque Elzévirienne, t. II, p. 187-1 9L