‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 228 sur 228 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

gracieux accueil, ne le refuse point, et se laisse aller dançant avec luy, ainsi que ce fol le vouloit mener. Les Compagnons rient, et sont envieux de veoir la fin de ce jeu, suivans eux tous ceste dance. Ce fol ne dit mot : mais tombe souvent à terre. Balde le relevé, et ne pense à autre chose qu'à relever souvent ce bouffon.

Après quelque peu de temps, ils apperçoivent une grande machine, la hauteur de laquelle surmontoit le mont Olympe. Et qu'estoit-ce ceste grosse masse? G'estoit une coquille, ou, pour mieux dire, un test sec et creux, lequel, quand il estoit encor frais, sain et entier, estoit mangeable et eustpeu fournir d'une bonne repeuë à tout le monde. A son costé, il y avoit un trou, au lieu de porte : par iceluy entre le bouffon, Balde, et les autres. C'est la demeure des Poètes, des Chantres et des Astrologues, qui inventent, feignent, chantent, prédisent, devinent plusieurs songes à un chascun, et qui ont rempli leurs lèvres de nouvelles follies et vanitez. Mais quelles peines ils endurent ! Oyez-le maintenant, ô Poètes, ô Astrologues, Chantres et Chyromantiens, ne veuillez feindre tant de menteries, et avec un art de flaterie complaire aux seigneurs, ausquels, comme à de pauvre moutons, et despourveus d'entendement, vous comptez sur le doigt mille fadeseries de vos estoilles ; et ce que des facquins et portefaix peuvent dire par les conjectures des choses passées qu'ils ont veu; vous le rapportez à certaines conjonctions, et à des ascendans de Juppiter, en conjonctions faites avec la Vierge et avec le Lyon. Ce test est léger, creux, dedans, et semblable à une sonnette en laquelle y auroit un pois sec pour rendre un son. Ce test, à la vérité, est la vraye maison et le séjour des Astrologues, des Chantres et des Poëtes, et est comme une pierre qui, jettée en haut, revient tousjours à bas, et comme un feu qui de soy mesme tend tousjours en haut. Ainsi les choses légères se meslent avec les légères ; et les vaines et superflues avec celles qui sont de pareille qualité. Il y a là trois mille barbiers fort experts : l'office desquels n'est pas de faire et raser les barbes, mais d'arracher les dents avec tenailles. Pluton les paye tous les ans de leur salaire. Chasque Poëte, chasque Chantre et chasque Astrologue est suject à un de ses barbiers, qui le fait souvent crier : ay, ay, pendant qu'il fait son office sur une chaire et tient In teste de l'accusé entre ses cuisses, et luy deschausse les dentS; les luy ma*

376 HISTOIRE MAGCARONIQUE.

niant tout autour avec ses ferrcmens jusques à ce qu'il les luy ait arrachées, qui est cause que là vous oyez crier mille : helas! Car cest ouvrage ne prend jamais fm, par ce qu'autant qu'ils ont par jour donné de menteries, autant à tous leur arrache-l'on de dents : mais plus on en arrache,, plus en renaist.

Partant, ô Grogne, la premiere de toutes mes seurs, si tu ne le sçais, il faut que moy estant Poëte, je demeure icy. Il ne m'est moins convenable de séjourner en ce test qu'à celui qui un jour proposa un jeune Grec nommé Achilesà Hector, et qu'à cest autre qui mesprisa et conlemna l'insigne vaillantise de Turne, pour un Seigneur yEnée, lequel par ses vers il loue pour une mitre et bonnet, qui luy couvroit la teste jusques au menton, et pour ses cheveux oincts et frottez d'onguent. Ge test est donc mon pays : en iceluy, il faut que je perde les dents autant que j'ay inséré de mensonges en ce gros livre. Adieu, Bald.e : je te laisse en la recommandation d'un autre, auquel peut-estre ma Pedralefera ceste faveur de pouvoir chanter comme tu auras destruict le royaume de Lucifer, et de te ramener de là sain et sauf.

Arrive, ô navire, très-lasse, au port désiré : arrive, il est temps : car je voy que j'ay perdu durant une si longue navigation mes rames. Ha ! miserable que je suis, j'ay amené le vent de Midy et d'Auster sur de belles fleurs ; etpar mes porcs sales et villains, j'ay souillé les belles et claires fonteines.

Page 1