‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 45 sur 228 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

mesme couard, lantost il se ravise grattant sa teste. El pendant qu'il se veautre parmi tels et tels pensemens, voicy venir vers luy Sinibalde, qui estoit le plus grand amy qu'il eust. Iceluy, le trouvant au lict malade : « Hola, dit-il, que fais-tu icy, compagnon? Pourquoy pleures-tu? ô chose nouvelle ! ô Guy, quelle chère non accoutumée me monstres-tu en ta face? Le Roy désireux de sçavoir l'occasion de ton retardement, et qui t'empesche de venir aux joustes, m'a envoyé vers toy. Ghascun t'y appelle , tous t'y invitent, et te prient de venir au tournoy, lequel sans toy ne sçauroit rien valoir, et sera une chose tenue à l'advenir pour goffre et sans aucune grâce, si tu n'y compares. Tu souspires encore et de ces soupirs et de tant d'ennuy que je remarque en toy en penses-tu celer la cause? Tu sçais la faveur que j'ai du Roy, et comme il fait cas de moy ? Partant, si tu penses que je puisse quelque chose envers sa Majesté, qui est plus suffisant que moy pour te délivrer de ces peines ? » Guy, soupirant, jette une œillade vers son amy, comme fait un pierreux ou graveleux estant en tourment, pour ne pouvoir jetter son urine obstant quelque pierre, qui bouche le conduict, quand il void le médecin, avec lequel il se reconforte un peu. a 0 moy, dit-il, par-dessus tous les autres misérables, poussé çà et là par un mauvais sort, et dont la fortune n'est encore contente ! » Guy, s'escriant en ceste façon, déclare enfin toute son affaire à son fidèle Sinibalde; et pendant qu'il en fait le discours, cent sortes de couleurs luy montent au visage. Sinibalde, d'appréhension, et de fascherie qu'il prenoit de son amy, se ride tout le front, comme coustumierement il nous advient pour quelque merveille inopinée ; ne parle aucunement, et se contient ainsi presque une heure. F^nfin toutefois, tirant hors du poulmon quelque voix, il commence à parler, et s'efforce de luy tirer dehors telle bizarrerie, luy mettant au-devant plusieurs propos de raison. Il luy remonstre la droite voye, et celle qui est oblique et tortueuse, et comme la vie est tousjours accompagnée de cent perils. Il luy propose en après mille beaux exemples, lesquels estoient suffisans pour attendrir l'ame du cruel Néron. Mais, avec ces raisons, Sinibalde pile de l'eau en un mortier, et escrit sur la ^^ glace pendant la chaleur d'Apollon. « Ha, frère, mon amy, ^■k< dil-il, ne te tuo point toy mesme, ne te casse point les jam- ^ftboR, ni te romps le col ! Où est allée ta grande vertu? Où

est ta renommée gaillarde? Où est la grandeur de ton courage, pour laquelle on te dit par le monde estre le champion de justice, la lumière de la guerre, le bouclier de la raison? Veux-tu en un moment perdre des choses si rares, lesquelles Charlemagne n'a acquises en si peu d'années? Tu pourrois meurement gouverner tout le monde, et maintenant tu souffres qu'une femmelette te gouverne ! 0 quelle sale et vilaine vergogne efface ta splendeur ! Laisse, je te prie, cet ennuy, etreprensta propre prudence. Pendant que la nouvelle playe s'enfle, il la faut entamer avec le rasoir de raison. Aye devant tes yeux l'embrasement de la miserable Troye, laquelle a esté abismée par les guerres de Grèce, de laquelle on ne pourroit veoir une seule bricque restée. Ce cheval a-il esté cause de sa ruine, au ventre duquel estoient cachez des soldats? Tant s'en faut : mais c'a esté un visage lascif d'une putain i, au laz de laquelle ce putacier

* Ce mot, qui choque avec raison le lecteur du dix-neuvième siècle, n'éveillait nullement la susceptibilité de nos ancêtres.

On le retrouve dans une foule de pièces de théâtre de la première moitié du dix-septième siècle. La tragédie de François Perrin, Sichem ravisseur ou. la. Circoncision des incirconcis, Rouen, 1G06, se termine par ces deux vers :

Quoi ! voulez-vous laisser impuni le vilain, Abusant de ma sœur comme d'une putain ?

Il était même alors admis en chaire, et des prédicateurs réimprimant leurs sermons avec approbation et privilège ne se croyaient nullement tenus de l'effacer. On peut s'en convaincre en parcourant les Sermons du Père Bosquet, publiés à Arras au commencement du règne de Louis XIII.

L'Italie offre dans ses poèmes et dans son théâtre maints exemples analogues. Dans VOrlando innamorato de Berni, Charlemagne, irrité contre Roland, promet de pendre de ses propres mains ce figliuol d'una puttana rinegato.

Une comédie de Fedini, 1 due Penilie, Florence, 1583, représentée solennellement en présence de la grande-duchesse de Toscane, nous fait entendre cette exclamation :

0 puUana de mi, ha gran potenza l'amor.

Un auteur comique assez fécond, François Loredano, plaçait, dès le commencement de sa comédie de la Malandrina^ Venise, 1587, in-8o, ces paroles malsonnantes: Voler che s'insegni ïarte del puttanezzo à puttane avezze al bordello.

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