‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 53 sur 228 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

considérant une femme si illustre avoir si bon cœur, et se monslrer si joyeuse contre la Fortune. Iceluy aussi, ^e levant de son siege, fait pareille demonstration d'estre guay et gaillard: et quittant tous les ennuis de si grans marrissons, qu'il pouvoit avoir, il s'employe comme Balduine à donner ordre au souper.

Il amasse de la paille, qui çà et là dedans et dehors la maison estoit espanduë, et rastelle quelques petits bouts de bois et esclats,qui estoientsoubsleculdufour, et les met au feu faisant une grande flambe : de peur toutefois qu'un si grand feu ne se consomme trop tost, il met dessus unpoisle et fait bouillir de l'huillepour fricasser le poisson. Balduine œillade avec une vcûe basse son homme, et, estant délivrée de melancholie, se prend à souzrire de tout ce qu'elle luy voyoit faire, ne pouvant quasi retenir sa rate. Car, contemplant cet homme, elle remarque combien il est mal propre à remuer telle poisle de cuisine, lequel, malgré qu'il en eust, la fumée, la saleté de la cheminée, le feu pétillant, contraignoient de pleurer ses péchez. Tantost il touche de sa main à son front, tantost à ses cuisses, et autrefois il frotte ses yeux: car, pour l'ardeur du feu, le front luy suoit à bon escient; il cache ses jambes l'une sur l'au tre, y sentant le feu trop aspre; et la fumée lui bouchoit les yeux ; il mouche aussi son nez, et est contraint maudire le bois verd, qui causoit telle fumée. Balduine, riant davantage, voyant telle patience en son homme, y prenoit grand plaisir. Guy, la voyant ainsi rire, luy dit ces mots : « Le sage Socrates disoit qu'il y avoit trois choses qui chassoient l'homme et le contraignoient sortir hors la maison : à sçavoir, le feu, la fumée et la femme maligne.» Balduine soudain luy respond : « Ho, tu ne te soucies toutefois d'ester ceste controverse ?» Pendant telles joyeuses risées, ils se brocardent l'un l'autre sans se mordre: Bertho se resjouit aussi, et approche du feu un petit banc à quatre pieds; il esteijd sur iceluy une toiiaille ou nappe faite de chanvre et d'estouppe, laquelle, selon le parler de Cipade en matière de toile, on appelle trilise; sur icelle pour une salière il met uneboëlte, en laquelle y avoit eu autrefois de l'onguent pour la rongne, et pour chandelier, il accomode une rave creusée par un bout, dedans laquelle il met une demie chandelle, qui en bruslant perd oit une partie de son suif, se fondant et coulant le long d'icello. Il avoit aussi préparé une salade

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composée de plusieurs sortes d'herbes, y jettant un peu de sel dessus et du vinaigre, et quelques gouttes d'huille tirées du crezieu, lequel il reservoit pour seulement rendre ses salades plus honorables pour ceux qui le venoient voir. Le lict n'estoit pas loing de \a^ table, et contre iceluy estoit un poinsson de bon vin, qui ne sentoit aucunement le moisi. Il tire d'iceluy, et en emplit une grosse bouteille, et la metsur la nappe : et, de peur qu'icelle devint tachée de la rougeur du vin, il nettoyé le cul de la bouteille, et met dessoubs un tranchoir de bois. Puis il apporte du pain, des noiX; et un fromage frais, et met le tout sur la table. Enfin, icelle se trouve garnie, et la barque est preste à sortir du port. 11 ne faut plus que mettre la main aux rames, prendre des cuillères. Cela dit, il fait un saut vers la cruche, avec laquelle un chacun lave ses mains, et les essuyent avec le panneau d'un vieil rets et filet ; et chassant et envoyant à tous les diables leurs ennuys et soucis que ces amans pouvoient avoir, ils s'assient eux trois à table, se gaudissant, et raillant ensemble, et mangent promptement la salade; puis un chacun boit dedans un escuelle, la vuidant entièrement: car qu'y a-t-il plus plaisant, qu'après voir depesché une salade, exposer à la veuë des estoiles le cul du verre? Gela expédié, dès la premiere rencontre, cesvaillans hommes ruinent le reste en long et à travers : soudain à trois coups les œufs sont humez. On ne sçait que deviennent les huit rosties qui estoient en une escuelle ; ils mettent en pieces cruellement les dards ou gardons, et n'en veulent laisser un seul au plat, qui puisse en reuouveller la trace. Mais, ayans desjà le ventre mieux farci, pour venir à l'omelette, ilslaschent la boucle, et commencent à redoubler leurs propos. Berthe enfin, avec une douce et amoureuse paroUe, commence et dit ces mots : «Tout ceque vostre Berthe a de bien en ce monde, il l'emploie tousjours à la volonté des bons compagnons. J'iucague les Roys, les Empereurs, les Papes, et Cardinaux, moyennant que je puisse manger en paix mes petits appétits, et ciboules, et qu'il me soit permis de aonner à desjeuner du revenu demeschevres à mes compagnons. Je ne sçay qui vous estes, ny où vous allez, ny d'où vous estes arrivez en ce gras et ample territoire de Cipade. Je ne veux point m'emquerir, ni sçavoir les affaires d'autruy: Neantmoins vos habits, vostre face, et votre langage, et ces parolles, ouy, tant bien, ma foy, et

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