‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 62 sur 228 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

troisième, joignant les deux pieds ensemble, se lance en l'air et outrepasse bien loing la marque. Les autres, voiant la marque advancée si loin, ne veulent plus s'y efforcer: et les hommes, qui estoyent là présens, admirèrent fort la force de cet enfant, jugeant qu'en luy estoit la dextérité et adresse d'un Paladin.

Autres, qui estoient plus grands, le défient au jeu de la baie, de ceste baie, dis-je, qu'on a accoustumé d'enfler avec une seryngue. Balde assez par force se met de la partie. On luy donne un brassart, il l'accommode à son iaras droict, e^sur la main : il se présente à jouer : on fait partie avec telles et telles pactions : et pour la victoire on accorde une couronne de fleurs, qui seroit adjugée aux victorieux par le peuple, qui estoit là present.

Toulesfois, chacun tend à tromper Balde, lequel de sa part y alloit d'un grand courage et d'un cœur royal, et jamais ne trahit aucun. Car tous les enfans de la paroisse de Sainct-Leonard ne pouvoient endurer qu'un petit villageois et poltron de Cipade eust la victoire ; et emportast l'honneur du jeu par dessus les jeunes enfans de la ville, fils des meilleures maisons, comme sont les Passarins, Arlotes, et Bonacourssi. Alors un plus hardi que les autres luy dit : « Je faits ce marché, que tu ne pourras, Balde, rechasser la baie, si premièrement tu ne mets argent sur le jeu. » Balde estoit pauvre, et de honte la rougeur luy montoit au front ; car il. n'avoit pas en sa bourse trente deniers. 11 se résolut de vendre sur l'heure à un Juif tout ce qu'il avoit sur le dos. 11 jette sa veuë sur tout ce peuple, pour veoir, si, entre des bonnets rouges et noirs, il n'en apercevroit pas de jaunes. 11 n'en veid pas seulement un, mais cinq, mais huict, mais plusieurs teints en ceste couleur. Car Mantouë n'est point sans des Badanages et Patarins. A iceux il offre son saye, sa cappe, et sa chemise. Plusieurs donnent à ces Juifs asseurance pour luy. Balde commence le premier à joiier : il estend la main gauche, et avec la droite serrant fort son brassard, en se mocquant, crie : « Jouez! » Puis, courant au devant de son compagnon, qui rechassoit la baie, et la recevant, la rejette en haut d'une lelle force et adresse, qu'on la voyoit piroucler en l'air. Toutefois il la jette, ny trop haut, ny trop bas, et ne la jette, comme on dit, au dessus du clocher. Ainsi cette baie est jioussee çà et là, et Balde la considère de l'œil venir à soy; et so plante

44 HISTOIRE MAGCARONIQUE.

pour la recevoir, et la rechasse dextrement, gaignant la premiere chasse, et aussi la seconde : et plus on la lui envoyoit plus fort, et plus loing la renvoyoit, et sans cesse, et sans aucune relasche ne falloit d'outrepasser le but prefix : et avant que Phœbus se fut aller coucher en la mer, Balde meit de gaing en son escarcelle huict carlins de cuivre et reprint son manteau, son bonnet, et s'en alloit gaillard pour dire à son père Berthe et à sa mere le gain qu'il avoit fait. Mais un jeune garçon de bonne maison, qui estoit du pont d'Arlote, ou du pont de Macère, estant impatient d avoir perdu la meilleure partie de ^es deniers, se levé, et; prenant sept ou huit de ses compagnons, court après Balde, et luy jure, en maugréant, qu'il luy estera sa bourse ; ou que, s'il ne peut l'avoir, il luy enlèvera son manteau; ou que, s'il ne peut avoir ne l'un ne l'autre, il luy rompra le col et l'assommera à coups de pierre. Balde avoit jà passé l'Hospital, et estoit prez la porte de l'Evesché, qui est toujours ouverte, etestoitdesjàenla grand'place de Sainct-Pierre pour de là le long du Pont gagner Gipade.

Là, cet enfant d'Arlote attrappe Balde, et le prenant de la gauche par la gorge, et tirant de la main droite une daguette : « Rends-moy, dit-il, mes carlins que tu m'as prins frauduleusement ? » En disant ces mots, il présente devant ses yeux la pointe de sa dague. Mais Balde soudain se demesle d'avec luy, et d'une mesme vistesse prend la poignée de sa daguette, et la luy arrache, et lui donne un si grand souflet sur la joue, que la main y estoit toute marquée.

Incontinent les autres garçons se tiennent ensemble, et amassent soubs leurs habillemens de gros cailloux ronds. Balde, pour se garantir de tels coups, tourne à l'entour du bras son manteau au lieu d'un bouclier. Les pierres, les cailloux volent, et morceaux de tuilles sont jettez, bruyans aussi fort comme si c'estoient harquebuzades.

Balde se retire, en combattant, soubs le porche de Saincte- Agnès, de peur que ses ennemis le veinssent assaillir par derrière. Puis, il se range en un coing d'où avec cent piques on ne l'eust sceu tirer. On luy jetta là une gresle de pierre; mais, estant agile, tantost il saute à gauche, tantost à droite, évitant par ce moyen avec son agilité toutes ces pierres, comme le pilotte expert en son art en faisant son voyage sur mer, voyant devant luy les ondes eslevées ainsi que montagnes, n'abandonne pour cela le timon^ ne perd

Page 1