LIVRE IV
de donner conseil aux pauvres sans salaire. Mais neantmoins dia-moy ce que tu veux. Que fait ce ribaud, qui mérite cent coups d'estrapade, et esire tenaillé cent fois? Dismoy, mon Zambelle: dis, or sus ne pleure plus : déclare tousjours les pensées à personnes qui soyent d'un aage meur, lesquels ont l'expérience de donner conseil au vray à celuy qui est fasché et ennuyé comme toy. Ne sçais-tu pas bien comme nos amitiez sont nouées ensemble? — Tu as bonne raison, dit Zambelle, seigneur ïognazze: mais premièrement je te prie de nous asseoir icy à l'ombre, de peur que, par quelque malheur, ce meschant nous voye parler ensemble, el qu il estime que nous devisions en mal de ses actions, et qu'il ne te rafrechisse de quelque bastonnades, sans avoir aucun respect à ta qualité. Je ne parle point de moy: car je suis battu et rebattu de ses folies, et contre les coups j'ay affermi les costes, et Tcspine de mes reins. »
Tognazze, tournant ses naseaux, avec une mine colérique: « Que jases-tu tant? dit -il: penses-tu que je sois quelque homme de peu et un lasche vilain? Toute la puissance de Balde ne sçauroit tourner le moindre cheveu de ma barbe. Qu'il prenne garde à soy, et qu'il ne soit si hardy d'approcher les pieds près de moy, ni de faire semblant de me regarder! Et combien que ce breueux là batte et assomme plusieurs du simple peuple, et qu'il taille et couppe ainsi un chacun, je te dy que je n'estime point telle gens un champignon. Or, si je n'y puis mettre la main, je les chargeray de parolles : dy hardiment que les chiens qui abbayent à la lune sont couards. Enfin tels bragards portent des espées pendues à leur ceinture; mais, quand il est besoing de les desgainer, ils escriment à coups de talon, et tournent les espaules au lieu de l'estomach. Iceux se couvrent de bonnets, auxquels ils attachent des hautes plumes qu'ils font trembler au vent pour faire peur aux mouches, et les font pendre sur l'œil gauche ou droict Ils font cent taillades à leurs chausses autour de leurs cuisses et portent do petites capettes, afin que le peuple voye par dessoubs le velours de leurs chausses; et sur le derrière ont une courte dague attachée à un cordon de (il d'or. iMais cependant ils n'ont morceau de pain pour manger en leur maison : faisant les bragards, se fourrent en troupe dedans les cabarets et tavernes, et donnent cruellement des assauts aux pintes et chopines, renversent avec flacons et bouteilles le Grec et
GO HISTOIRE MACCARONIQUE.
le Corse. Et de là naissent ces mots de braveries qui se font retentir partout : saere Dieu, putain, potte, je renie Dieu, et plusieurs autres telles parolles de ces bravaches, qui pourroient faire trembler le ciel. Je les laisse maintenant là en arrière à Tescart; je feray digérer, à tels galands sans bourse, leurs trippes et boyaux. Ce n'est point fables ce que je te dis. Tu sçais ce que je porte en l'estomach. »
Zarabelle, grattant la rongne dont il étoit farci à suffisance, commença à dire: « Ha, mon Dieu, je voudrois estrc mort! Ha, ha! il ne m'est temps de faire ny d'ouyr tant de comptes. Je vous veux demander seulement une chose, touchant ce qu'il me fait tous les jours, qui est assez pour faire mourir de faim des petits enfans. Je suis tousjours attaché à ma marre, et comme font lesenfans je fais paistre nostre truye, je file: mais rien ne me sert, ny m.a marre, ny ma quenouille, ny ma truye. Balde dévore tout: Berthe tire tout pour soy et pour ses enfants. Quand je reviens à la maison, les bras pendans de lassitude, pensant prendre quelque chose pour mon soupper, on me donne le bon soir avec un fort baston noûailleux : je ne mange que des pensées, et de bons coups de poing, et la patience me sert d'une estrange cueillere. Car ce meschand ribaud me cogne et recogne : et, s'il se trouve las à me battre, Berthe le seconde. « Pourquoy, dit-il, retournes-tu de si bonne heure à la maison? /> Et là dessus me battent derechef, me deschirent, m'assomment. Voilà ma viande ; voilà le soupper qu'on m'appresfe, et n'ay point de cognoissance d'autre chair. Lene ma femme, voyant le tort qu'on me faict, s'égratigne le visage, se tire les cheveux, et se bat la poitrine: mais ce meschant se jette sur elle comme unmastin sur un os, et sur mon licl force ma femme. Secourez-moy, je demeureray tousjours vostre esclave, et je desrobberay quelque petit fromage et quelque coing do beurre, pour vous en faire present, » Tognazze luy fait response : « La raison est entièrement pour toy, et j'ay grande compassion de toy, miserable. Laisse-moy seulement pour cet heure cest enragé ; je feray que tu ne seras plus à l'advenir si tourmenté de ce voleur. »
Ayans ainsi devisé ensemble, Zambelle retourne à sa besongne, et Tognazze s'en va vers la ville, la bouche ouverte comme un sanglier que le veneur a blessé de son espieu, lequel, traversant bois, bocages, buissons, froisse tout par