‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototyoe de RabelaisChapitre 86 sur 228 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

taché une vessie de pourceau, en laquelle on a mis cinq ou six pois ou febves : iceluy fuit, oyant ces poix sonner, et faire bruit : tant plus il court, de plus près la vessie le suit, et estime que ce soit une personne, qui court après luy.

Berthe, s'approchant enfin d'une maison, crie au secours ; et voulant passer par-dessus une haye qui estoit forte, et bien liée, et pleine de ronces, comme elle se vouloit jetter de l'autre costé, sa robbe s'accrochaiit aux espines, elle tombe la teste en bas, les pieds contre-mont, demeurant là empestrée; et, descouvrant par ce moyen son quadran, elle feit obscurcir le Soleil et la Lune, et contre nature teint le dessus pour ce coup. Mais ce ne fut pas pour néant; car Lene fourra en ceste eclypse sa quenouille ardente. Quand la bonne femme sentit le feu pétillant entre ses cuisses, de douleur qu'elle sentoit, elle jetta une gallimafrée du derrière avec sacholere, qui saillit aussi de l'autre bouche, laquelle esteignit soudain le feu; et se développe de là, et, estant plus encouragée qu'auparavant, prend une pierre, et la jette de toute sa force contre sa cousine. Mais Lene habilement évite le coup, et, prenant la mesme pierre, la rejette d'où elle étoit venue. Entr'elles deux y avoit un gros buisson : Berlhe d'un. saut se lance par-dessus, et se joint à Lene. Là, elles deux se prennent par les cheveux à beaux ongles, se choquent, se mordent, se tirent çà, et là, se pèlent la teste sans ciseaux.

J'ay veu autrefois des poules couvans des œufs, ou menans une bande de poulets, s'attaquer ainsi les unes les autres par envie, et se combattre fort cruellement avec le bec et les ergots, et tant, et si longuement, que leurs corps estoyent descouvers de plumes à force de se becqueter et griffer l'une l'autre. Berthe et Lene se secoûoient de mesme. A ce bruit, les voisins y accourent, et trouvent ces femmes à demy-mortes, couchées l'une deçà, l'autre delà. Le vieillard Jambon les reconcilia pour lors avec une paix de chien. Tognazze y vint aussi, Gingar aussi s'y trouva ; et ce bon marchant, feignant de défendre Lene, donnoittort à Berthe; et, faisant semblant d'estre bien courroucé contre elle, la menaçoit, et mesme, levant la main, feignoit luy vouloir donner un beau soufflet. Mais Tognazze le reprint, et en le reprenant, luy dit : c Que fais-tu, ô Gingar? Quel honneur y acquererions-nous? Ge n'est pas aux hommes de buffeter

1<3S femmes. Ne te souvient-il pas ce que te dit le petit Doctrinal :

La femme n'est que peine, Et beau renom n'amcine :

Si d'elle avons victoire^ C'est une lasche gloire.

J'aimerois mieux combattre le diable, que contre une femme, qui est pire que trente diables. Tant plus que droleras ses espaules et son eschine avec un lourd baston, tant plus elle vomira contre toy d'injures et de vilenies. J.a cholere d'un diable n'est rien au-dessus de la sienne. Si tu la blesses (encore que tu ne le vueilles, et que ta volonté ne fut telle) tant soit peu, et moins que ne se monstre ceste petite lettre i, et non plus qu'un poux, ou une puce, sçauroient laisser de marque de leur fiante sur ta chemise, ha, ha, prens garde à toy, et sois advise à ton faict; car la Sinonne a deux faceS; et Gnatonne avec ses trois langues ; quand en une mesme table elle mange son pain avec toy, ou qu'elle couchera avec toy en un mesme lict, ou qu'elle soit debout, ou assise, ou qu'elle aille, ou qu'elle remue en son mesnage, ou qu'estant à genoux elle die ses patinostres, elle machine tousjours en son cerveau quelque chose, elle travaille son entendement, son esprit forge quelque ruse, elle couve en son cœur, elle minutte plusieurs choses, qu'il faut qu'elle face en esprit, ou avec un bruit en la maison, pour, par quelque moyen, et manière que ce soit, prendre de toy, miserable, une entière vengeance. 0! malheureux, misérables, et fols maris ! donnez plustost les poules au gouvernement des renards, ou les brebis aux loups, les perdreaux aux esperviers, que d'adj ouster une miette de foy à vos femmes. Une femme seul peut destruire tout un pays, tant elle sçait bien composer de fraudes par son malin esprit. Elle a une teste de bronze, et si dure, que toute l'artillerie du chasteau de Milan, toute celle qu'a le Duc de Ferrare d'un costé et d'autre, ne sçauroyent esbranler un seul petit poil de son nez. Icelle, aristotelizant en sa caboche à tort et à travers, veut que son advis soitreceu. Ce qu'elle pense, elle veut que ce soit Évangile; et ce qu'elle diet, elle veut que ce soit comme un cheval fougueux et opiniastre, qui se tient rétif contre l'esperon, lie voulant aucunement s'advancer. Mais à quoy approche-je la lumière d'une chandelle au. Soleil?

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