LIVRE IX
blanche, si tu ne le sçais, on le nomme sainct Paul. Mais c'est nostre folie : nous voulons mesler avec nos affaires les Sàincts bienheureux; ne veuilles escrimer avec lesSaincts, dit le proverbe. »
Alors Gurron print la parolle. « Je ne loue point cecy, dit-il, et n'éndureray d'estre contraire aux compagnons de Balde aucunement, quand toutes choses seront certes considérées grossement : ne pensez point avoir aucun secours de moy. » Lancefeuille, se levant tout choleré, luy respond : « Tu ne donneras point de secours? Que dis-tu ? l'enses-tu te séparer d'avec les autres ! 0, la grande perte ! Nous laisserons ceste entreprinse pour toy? » Gurron, impatient, luy réplique : « Jecrov, dit-il et tiens pour certain, que tu laisseras à grand'peine ceste tienne entreprise. Tous les jours iras, reviendras, remueras plusieurs affaires, et, pensant avoir tout fait, tu trouveras n'avoir rien fait, 6t toute ceste peiné ne sera que pour tirer profit, non pas pour ce que tu veuilles défendre Testât de Cipade ; mais pour rapiner, et derobber mille bons grands blancs à Cipade »
Les Pères du Sénat, émeus pour telles parolles, bourdonnoient ensemble, et dirent : < Gurron, ta langue, tousjours sale et mal nette, parle trop! » Gian, Pannade, Garofolol, et plusieurs autres excusèrent Gurron : fiutant en firent Girardet le Tanneur, Mengue, et Tonal. Enfin, il fut arresté (Gurron en crevant de dépit) d'envoyer au Pôtlestat le Bossu et Barbe Tognazze, pour avoir de luy la permis^ sion de mener en armes les compagnons; et ce fait chacun s'en retourna en son log s.
Cependant Cingar est adverti par Gurron de la resolution du Conseil, fait et assemblé à la sollicitation du Bossu et de Tognazze ; il s'en rit, et amasse auprès de soy de bons et braves soldats : et, entre autres, Brunel y vient, Gam.be. Schiamine, Lanfranc; Americ brûle du désir de combattre, Gaieté aussi fait bien le brave : l'un porte une arbaleste et Pautre une pistole : Pizzanocque tient un espieu : Scivalle un voulge : Jambon porte sur son espaule une grand'coignée, forgée de bon acier : Rigasse porte aussi une arquebuze bien chargée de poudre, tousjours prest à mettre la mesche allumée en l'esmorche.
L'Aurore n'avoit pas encore chassé les tenebreâ de la nuict, quand Cingar amassa tous ces gentils compagnons,
et les feit marcher par le milieu de la ville de Gipade, donnant grande terreur à un chacun; et le Caporal, passant avec parolles hautes, fait bruit, et commande à tous les autres de crier haut : « Sus, sus, qui veut se gratter avec nous vienne en place ! 0 villacques ! ô porceaux ! ô canailles! ô gens de peu! ô faitneans! ô poltrons ! ô gueux pleins de poulx ! ô assommeurs de pain! Sus, sus, qui veut se gratter avec nous vienne en place! » Bravans ainsi tous avec telles parolles, faisoient à leurs ennemis avec la bouche des petarrades; et Schiamine met le feu à sa pistole, et la poudre de l'arquebuze de Rignazze fait un grand feu. Il se fait un grand bruit, et ^u/^o/ raisonne partout. Bertazze oit ce tintamarre ; aussi fait Cugnane, Tognazze, et tous les autres. Ils se cachent, ils s'enferment, et, verroûillans bien leurs huyS; se tiennent ainsi en leurs maisons. Ceci advint en la sorte, comme quand les veneurs, partie à pied, partie à cheval, donnent ordre à leur chasse, et au son du cornet, ou de la trompe, les chiens clabaudent bau, bau : l'un prend un espieu, l'autre une laisse, l'un un cheval; un autre crie : « Hau, hau, » et les chiens, à ce cri, s'empoignent l'un l'autre, et s'entrepclaudans s'espoussetent eux-mesmes avec le nez le cal. Les lièvres et les renards escoutent cependant ce bruit, se tiennent quoys en leurs buissons et es bois, et ne veulent mettre au vent pour tel bruit leurs pulces et tanes. Ainsi le Consul le Bossu, Gugnane Tribun, et les autres Sénateurs, et tout le peuple de Cipade, se contiennent cachez en leurs logis.
Toutesfois le dictateur Barbe Tognazze reprend courage, et, confortant les autres, s'en va seul à la ville. Cingarl'advise ; il se recule de ses compagnons, et, estant en armes, se va cacher en un bois, par lequel on passe quand on va à la ville. Tognazze, cheminant, se fantasioit beaucoup de choses en l'entendement, et se promet de renverser bien toutes les ruses de Cingar. mais tu ne te souviens point de la fable d'^Esope, ô Tognazze! en laquelle, la souri dressant embusche au morceau de lard, le chat lui en dressait de mesme. Cingar s'estoit mis en embuscade : Tognazze vient; s*estant approché, Cingar sort, et le tourne tout autour, et, ayant en main un bon baston fendu en quatre, torche à bon escient la bosse de Tognazze; et pour ces coups tomba par terre la forteresse de Cipade, celuy qui estoit le plus grand de tous les sages, la réputation de