‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 116 sur 238 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

menterie soubs ce sainct habit), ce Fracasse i, dis-je, sans aucune peine, jette des grosses pierres comme si c'estoient petits cailloux : jel'ay veu lancer ainsi ces pierres plus de mille fois tout de suite sans se lasser. Avec un morceau de brique il tua le pauvre Prieur : et d'un coup de poing feit entrer en terre le cuisinier du monastère, comme il accoustroit à manger pour les Religieux. Il y avoit un vieillard bossu se soustenant à grand' peine avec le baston ; cestuycy le print par le col et le luy tourna comme un faucon fait à un poulet, et puis le lança au haut d'une montagne. Ils ont enlevé du revestiaire, sans aucun respect, les platines, les aubes, les amits, et tous tels vestemens : de la despense, ils ont emporté les pots, les bouteilles, les plats, les escuelles, les paniers, les nappes : de la cuisine, ils ont tiré les chauderons, les marmites, les bassins, mille pots de terre, broches, poisles : de la cave, ils ont succé nostre vin : ceste pourchaillerie a beu nostre vin, a enfoncé nos tonneaux, et des saloirs ils ont fait des auges pour leurs chevaux. Mais ce seroit trop si je voulois racompter toute chose : avec grande difficulté ay-je peu m'eschapper de leur main avec mon compagnon. Prenez donc tous mon conseil, mes amis ; tirons ce Balde hors de prison, et luy faites trencher la teste. Il faut arracher une si mauvaise plante : il faut retrencher la maladie, de peur que de la puanteur d'icelle l'air s'enpunaisisse. Pourquoy une si meschante beste est-elle si long-temps sur terre? c'est un autre Pitiion, un autre Polypheme, un autre Hydre, une Carybde. Ostez de ce monde ceste rage de diable : rompez-luy la teste, la cervelle ne remuera plus. Que Balde soit mort, la force de Fracasse viendra à néant. Je ne veux pas toutesfois vous scandalizer, pour quelque chose que ce soit, soubs ceste vénérable robbe,et soubs ce capuchon, comme si je voulois préparer et solliciter contre ces larrons les vengeances de Gaioffe. Xostie esprit neantmoins, remuant çà et là, souvent outrepasse le capuchon, et sommes soigneux de défendre Testât de l'Eglise. Mais toutesfois, parce que cet habit ne sent que la paix, nous cherchons la paix avec les saincts, et avec les diables. Si la paix ne sert, il faut s'aider de brigue. »

» Fracasse est le nom d'un géant qui joue un grand rôle dans les anciennes épopées chevaleresques de l'Italie.

us HISTOIRE MAGCARONIQUE.

CJngar harangua ainsi le peuple qui lui avoit donné bonne audience, et, feignant de pleurer, essuyoit ses yeux avec son mouchoir. Chacun commença à avoir grand'peur, adjoustant foy au dire de Cingar. Le bruit s'esmeut, et ceste canaille ignorante, comme folle, court par les rues, qui çà, qui là, ets'en vont à la maison du Podestat ou Prêteur. Ils apprestent leurs armes, ils lèvent desjà les pontslevis : ferment les boutiques : les artisans jettent leurs ferrements par terre, et prennent leurs piques, arquebuzes, et espées Bolonoises. Le Prêteur assemble les plus illustres et le sage Sénat. Ils font par entr'eux plusieurs discours entrelardez de longues parolles inutiles sur ce que le Moine avoit déclaré soubs sa robbe grise, croyans le tout estre aussi vray que l'Evangile. Et ce qui plus aidoit à croire cecy, estoit que le bruit dès un peu auparavant s'estoit es pandu, que Fracasse estoit allé vers Thunes* en intention d'amener des Turcs et des Mores. Là-dessus ils donnent ordre pour mettre des sentinelles sur les murailles, et autres pour les adyertir toutes les nuicts à faire bonne garde. Aux tours, aux moineaux et aux barbacanes, ils assientdes bombardes, des coleuvrines, et des passevolans.

Cependant la cloche brimballe don don don : au son de laquelle chacun accourt au Palais, d'un grand courage : aucuns toutesfois s'en vont à grand haste à la chaire percée^ rompant leurs aiguillettes pour estre trop pressez du ventre. Au pan pan pon des tambours, et au tararan des trompettes, tout le peuple armé fait un grand bruit. L'un porte la picque l'autre l'hallebarde, un autre la pertuisane, celny-oy une lance, cestuy-là un espieu, un autre un javelot et l'autre un dard. En peu d'espace, se trouvèrent soudain autant de personnes qu'il en iaudi'oit pour remplir une bonne armée.

Cingar, après avoir ainsi esmeu ce peuple, s'en retourna vers Zambelle, lequel il avoit laissé avec son asne chargé- Iceluy estoit demeuré là, fort estonné par ce tumulte, et accommodoit desjà ses guestres pour mieux fuir. Cingar rappelle et lui commande de ne parler à personne, disant que les Moines doivent garder silence. En après, il lie son asne affamé en un coing, se souciant d'autre chose que de luy bailler à manger; l'affaire de Balde luy estant de

1 Tunis.

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