‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 118 sur 238 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

point. On a n'agueres mis en quatre quartiers Fracasse, et donné ses trippes aux chiens : Cingar a esté estranglè avec un cordeau doré en un gibet de trois bois ; on a attaché à une meule de moulin Falquet par le col, et jette dedans les escluses du Gouvernol. Et maintenant te faut présenter le col, pour estre trenché. » Balde, haussant un peu les yeux et sa face ridée, s'estonne, oyant sortir d'un sainct habit et d'une teste rase, si folles paroles. Et puis, rebaissant le visage, ne regarde plus ce Moine, et ne daigne lu y rendre aucune response, jugeant que c'estoit un froc eshonté. Cingar, plus rusé, luy en dit encor davantage : « Je suis confesseur, dit-il : confesse tes péchez, meschant ribaut que tu es? » Balde, soulevant encor un peu les yeux, soupire et dit : « Combien que tes parolies ne méritent aucune response à toy qui parles et qui ne sçais que tu dis, meschant moine : toulesfois, je te dis que tu t'en ailles, vilaine puanteur du diable. Si ces liens de fer ne me tenoyent attaché, je te tordrois le col comme à un poulet, beste que tu es. Toy qui devrois me consoler, par doux propos, conforter mon ame pleurant pour la pesanteur de ses fautes, tu te comportes maintenant en la sorte que tu me ferois plustost invoquer le diable, pour mourir du tout, que non pas Dieu? Meschant Moine, tu as en Testomach mille pipperies : regarde-toy toy-mesme. reprens et arguë tes mœurs vilaines et sales : va-t-en d'icy, dévoreur de pain blanc; tu portes tonsure, laquelle je m'asseure que tu as reniée plus de mille fois. Ta vie n'a jamais tendu qu'à la soupe Va-t-en d'icy, avalleur de pain, qui seroit mieux employé à des mastins qu'à toy. Ha ! que de puanteurs sont couvées soubs ce capuchon! Jauray plus de pardons de la miséricorde suprême, que toy, qui dis la Messe, qui pense tenir par le mérite de ta ceinture cordelée nostre Seigneur Dieu en ton escarcelle ! » Alors Cingar, esmeu en son cœur de pitié, avec une voix basse commença à parler autrement à luy : « 0 mon cher et doux amy Balde, ô mon doux amour, ô mon cœur, ô mon soing, et ma fidélité ! Je ne me veux plus celer à toy ; je suis ton Cingar : ne recognois-tu point ton bon amy, ne me recognois-tu point, mon Balde? Regarde-moy en face, remarque les traicts anciens de ma face : Je suis Cingar le premier de tes amours, le principal de tes amis , qui jour et nuict ay pensé à toy , comme je pense tous les jours, et penseray d'icy à mille ans. Il ne

faut pas endurer, ô Balde, que tu meures d'une mort si honteuse. Toute noblesse se plaint sans toy : la courtoise vertu s'en va la leste baissée ; la liberté languit, et Mars tient ses armes roûiliées; et a jette son bouclier comme inutile ; la mer, la terre, l'air, ne te désirent pas mort, et ne deman" dent que, par la mort d'un si grand personnage, toute bonne réputation et tout l'honneur se voyent mis soubs lespieds. « En disant ces mots, il le baise plus de cent fois, l'embrasse, le serre, pleure à bon eseient : « Je suis ce tien Cingar^ dit-il en continuant; chasse de toy toute peur : n'en doubte point, je suis Gingar : je suis Cingar, garni, soubs ce manteau, de marteau et tenailles. »

Comme s-ont grandes les joyes d'une mère atHnstée et pleurante, quand, pensant son fils estre mort, elle le reveoit sain et sauf, gaillard et bien dispos, autant en sentit soudain en son ame Balde, ayant recogneu Cingar : jettant ses yeux sur luy ouverts, comme s'il venoit de se resveiller soudain, et le contemplant depuis la teste jusques aux pieds, devient si fort ravi, que la grande joye qu'il en sentoit l'^mpeschoit de pouvoir parler : et ce qu'il voyoït devant soy, il Iny cstoit advis que c'esloit un songe. Zambelle, qui cognoissûit bien Balde, et le craignoit encor, se retenoit en un coing sans branler, et se oonchioit de peur. Cingar dit à Balde : « U n'est pas temps de faire longs discours : pour trop muser, on pert souvent un bon morceau. » Et alors, ostant son manteau de Cordelier, tire ses ferremens de son sachet : avec l'eau forte il mollifie le fer, en l'abreuvant d'icelle : et puis, avec ses limes, il met en deux les fers qui tenoient Balde par les pieds, lequel en peu d'espace de temps se levé debout, mais ne peut à grand'peine se soutenir, pour cstre trop affoibly. Cingar luy donne sept ou huit morceaux de maschepain fait de pignons, et un bon traiçt de malvoisie qu'il avoit apporté exprès en une bouteille. Balde soudain se fortifie et sent la vigueur s'estendre par les membres. Après, Cingar appelle Zambelle, luy disant ; c Krcre Heiin, approchez icy ; car il faut que nous prions Dieu ensemble. 0 Jesus-Christ! pourquoy, hola, frer© Ileiin, pourquoy ne respondcz-vous? Dormez-vous? Holaî A qui eniin parle-je? Que vostre fraternité vienne icy? » Zambelle ne respond aucunement; car Je pauvre petit boji homme eust voulu estre dehors, parce qu'il cognoissoi^ bien Balde, et le voyoit desjà reprendre courage. Cinga*

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