‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 134 sur 238 · LIVRE X^I · texte numérisé non relu

LIVRE X^I

nous est de l)esoin. Borrée souffle vers nous, venant des Alpes d'Allemagne. Ha! le misérable vaisseau, qui lors se trouve sur la mer, quand ce vent rencontre un ennemy, et quand il est irrité par les autres! car lors il dissipe, il rompt, il deschire et emporte tout. Le Sud apporte avec soy tous les maux qui sont au monde, et, estant pestilentieux, infecte les privez, lalrincs et cloacques, rend les personnes malades. Surest, le père de furie, et le parrain de cholere, lequel soufflant fait trembler le plancher du monde: sa coustume est de souffler seulement du cul, faitanf par les nues des sons horribles, lesquels nous pensons estre les tonnerres du ciel. Groyez-moy, ce ne sont à la vérité tonnerres du ciel; mais son pet que Suest lasche à point. Nordest aime la division, cherchant tousjours à combattre, et de troubler avec grand travail la paix et repos; il amasse sous la nue flamboyante certains grains, qu'on nomme tempestc et gresle. Ceste matière ne tombe point en temps froid; mais, lorsqu'Apollon brusle par trop la terre, qui est quand la chose humide se lie et conjoinct avec le chaud, dont se fait une consolidation de glace, laquelle apporte au nez une odeur sentant le soulphre et la poudre à canon ; et lors ce vent Nordest, comme espicier estranger, l'ayant mise en un vaisseau, et la remuant souventefois sans dessus dessous, forme de telle matière de la coriandre, et la jette en terre tout autour de soy, et lors fait que les paysans faitneants maudissent le ciel, pour raison que telle tempeste gaste et ruine en une heure tout le bled qu'on peut acquérir par un long temps. Il arrache les bourgeons des vignes, rompt et égraine les raisins, et autant en fuit des fromens et seigles. Vous oirez ces meschants paysans blasphémer pour une telle perte, et, eslevans les mains, Taire la figue au ciel ^ Est-Suest vient du costé de l'Aurore avec une douce haleine; il appaise et adoucit les chaleurs ardentes, quand Apollon passe. Les Novarois l'estiment et l'appellent galant et bon compagnon, ne soufflant point comme Nort-Oest, ou comme Sudoest, lesquels ont accoustumé de se mocquer, et pipper les mariniers par un traistreux serain. Porl-Norœst-Oest ne fait pas aussi comme eux;

1 Celte expression se retrouve dans Rabelais (liv. IV, ch. xliv) : « Un d'eux, voyant le portrait papal, lui feit la figue, qui est en icelhiy pays fignc de contemncmont et dérision manifeste. »

482 HISTOIRE MAGGARONIQUE.

mais va en liberté avec un soufflement doux et gracieux, soit qu'il donne en pouppe^ soit qu'il guide à orce; mais, s'il se sent battrU des autres, lors se courrouçant, il renverse la mer sans dessus dessous, et donne tousjours advertissement de sa cholere aux Nautonniers, afin qu'ils soient advisez et qu'ils se tiennent en cervelle. Il y a aussi Oest, qui n'a point son pareil en douceur, lequel ne sçauroit esmouvoir la mer la grosseur d'un petit poil Ceux de Gennes l'appellent Maëstral. ïceluy refait les Mariniers las et rompus, et met l'air en toute sérénité, et fait que le soleil revient, lequel s'estoit retiré pour tempeste de Surœst.

Or .4Cole, ayant deschaisné tous ces vents, se tire à part, de peur qu'il s'envolast avec eux; car peut-es(re emporteroient-ils leur maistre par l'air. La nuict au milieu du jour avoit espandu ses ténèbres, et les voiles s'embroûillans se remuoient en diverses façons. Le patron accort avoit recogneu plusieurs signes, par lesquels il prevoyoit un temps dangereux. « 0, s'escria-il, moy misérable! Tantost Apollo bravoit, et maintenant, comme mourant, il branle soubs une obscure nuage. Voyez comme les Dauphins sautent avec leur courte eschine ; regardez les Merges sublans et voletans par-dessus les ondes, et l'aigle en tournoyant a gagné le haut du ciel. » Et ce dit, il se prépare à résister aux vents. Il commande aux Nautonniers plusieurs choses, et à l'un et à l'autre il donne des charges. Les uns desnoûent des cordes, les autres les tirent; autres leslaschent, et vous oiriez cent sifflemens que ces cordes font en les tirant et retirant; aussi le bruit se fait grand des uns et des autres, en parlant et commandant.

Le noble Léonard estoit en un certain lieu du vaisseau, jouant aux eschecs avec Balde, quand il s'esleva un grand bruit, non du ciel, mais par la trahison de ces paysans, laquelle fut lors descouverte; car Gingar estoit seul couché en un coing, lequel, estant bien endormi, ronfloit comme un bœuf, n'entendant rien de cette tempeste, et dormant si profondement, que des bombardes n'eussent sceu rompre son sommeil. Gcs paysans, à qui n'agueres Gingar avoit fait noyer tant de moutons, l'assaillent pendant qu'il dort, et, le prenant en travers du corps, le jettent en la mer, se vengeans enfin ainsi de leur perte, satisfaisant à leur envie, ïceluy, quasi se noyant par ccste cheute, rompit son sommeil, et ne s'en fallut gueres qu'il ne remplist d'eau ses

Page 1