LIVRE XII
trouver Sainct Danes en Agrignan, lequel vit encore soubs la voûte d'une grande roche, et porte le cil de ses yeux pendant jusques sur les genoux; il promet aller vers les sabots et galoches, lesquels Ascense avoit autrefois portez, et lesquels furent prins en l'Isle deTaprobane parles Portugais; et que là il fera dire des Messes par dix iMoines, et, en outre, qu'il leur offrira un cierge aussi grand et pesant, comme est grand et pesant l'arbre du navire, s'il peut eschapper de ce danger : il confesse avoir derobbé et volé plusieurs boutiques; avoir crochetté des maisons, emmené des chevaux et poulains, et, s'en repentant; promet que, s'il peut à présent sortir de ce péril en liberté, il se rendra un second sainct Macquaire, un autre Paul hermite, et, après avoir visité le sainct Sepulchre, qu'il mènera une vie pitoyable.
Pendant que Cingar en son cœur tremblant pensoit à telles choses, une haute vague, surmontant la gabie, emporta avec soy plusieurs personnes du navire, se tenant Balde contre icelle ferme comme un chesne. Cingar pens soit estre lors depesché, et avoit à l'adventure embrassé une grosse pièce de bois. Ce fortunal s'aigrist de plus en plus, et ne sçait-on plus quelle route tenir, ny en quel pays le vent emporte le vaisseau, lequel tantost est eslevé jusque aux pieds de la lune, tantost donne du fond contre les cornes des diables. Le patron, tout estonné, avoit perdu l'escrime de son timon, et estant esperdu, crioit: « 0! compagnons, nous nous noyons! Avant qu'il soit trois heures nous irons souper avec les morts! Toutesfois il semble qu'il y a encore un peu d'espérance, si nous voulons descharger le vaisseau de tant de baies de marchandises. Or sus donc, que regardez-vous? Préférez la vie aux biens? Qu'on donne aux poissons ce qui pesé le plus! Or sus, ayez courage de Roland, jettez-moy ces maies ! » Lors chacun obeist au patron, et, comme sages et advisez, donnent ordre à leur salut, et jettent tout ce qui pesoit le plus, comme caisses de velours plein et de ras, de l'escarlate et autres draps, et de pièces de tapisserie. Ils jettent tout en la mer, estimans en temps de mort aussi peu ces choses que la neige en hiver. Les marchands estonnez sembloient estre des statues : « Ha! disoiont-ils, à qui avons-nous amassé ces richesses? Ha! en quelles misères avons-nous passé nostre vie? » Pleurans ainsi, et estans espris de miser ble peur, sont con^
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traints de livrer à la mer leurs baies; car la vie leur plaist plus que cent mille thresors, Le patron leur dit de rechef: «< Ce qui vous pesé encore le plus, je vous dis que le jettiez au fond ?» A ces mots, un certain personnage, qui n'avoit pas grand bien, et n'avoit au vaisseau aucune marchandise, et auprès duquel estoit assise sa femme, qui estoit laide au possible, et qui estoit une diablesse envers son mari, la prend et embrasse par le milieu du corps, et brusquement la lance dedans l'eau, s'escriant: « Va, merde de diable, va! car je n'ay point ici chargé plus pesante marchandise que toy. » Icelîe s'en alla ainsi la teste renversée sur les ondes, dessoubs lesquelles en peu d'heure elle fut noyée. Ainsi s'en aillent toutes les laides, et qui ont mauvaise teste. Ho! qu'ai-je dit? Mafeline l'a entendu, et ne veut plus m'en conter; toutesfois nous l'apaiserons.