‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 140 sur 238 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

ces luisans pilastres, pendu comme la Terre est entre les sept ciels. Ces Seigneurs estoient fort estonnez de veoir tant de belles choses, par la splendeur et clarté que leur rendoient les pierres précieuses. Iceux aussi se rioient, se voyant tourner avec ceste machine : mais, quand ils venoient au centre, où le coffre se tenoil forme, ils demeuroient arrestez, voyant devant eux toutes ces galeries et portiques tournera l'eutour d'eux. Ils s'esmerveilloient davantage, voyant les planchers tourner, comme fait toute la machine du monde, estant iceux poussez et agitez par diverses roues dentelées. Ils ne voyent là aucun homme, ny aucune mouche, tant petite soit- elle, et n'oyent qu'un bruit qui se fait à cause du contournement de cet'œuvre si beau.

Balde veut aller vers le lieu d'où il entend venir le bruit des marteaux : et rencontrant une montée, qui tournoit en forme de limace, il monte par icelle, et neantmoins luy-mesme tourne, et se fait un double tour: car toute ceste machine tourne tousjours en rond, et tire la montée après soy, laquelle est suivie des degrez. Après avoir monté plusieurs marches, ils trouvèrent une demeure, laquelle par plusieurs et fi-equens tours environne ce coffre immobile. Il y a en icelle sept sphères composées de diverses sortes de metail, desquelles la dernière est plus petite que toutes les autres, et celle qui est la plus haute est la plu» spacieuse. La dernière est faite d'argent, et de souffre de blanc fixe, meslé avec du mercure, s'accouplans ainsi par nature, et lequel peut convertir l'estaing en fin argent. Là ils voyent fumer plusieurs bouteilles pleines d'Athalac etde vinaigre, par laquelle vapeur la matière d'argent perd sa blancheur, et se vest de couleur du ciel, pour se monstrer plus agréable à la veuë des personnes.

Geste machine, composée de pur argent, vu ainsi tournant, et en icelle est taillée la face cornue de Diane. En après ils montent cinquante marches, et là trouvèrent la sphère gelée de Mercure. Alphatar couleroit instable et sans arrest, et n'opereroit rien, si avec iceluy n'estoit meslé du Dragant, et du sel de Bocchus, et le tout distillé par l'alambic. Et, par ce moyen, le serf fugitif se tourne en or, si la médecine, comme il faut proportionnée, retient bien ses vapeurs. Tu ne sçaurois muer les métaux sans Mercure : d'où vient que les Poètes chantent qu'il est le Messager des Dieux, sans lequel

ne se peut faire la guerre ou la paix. Ils montent derechef, et se trouvent au plancher delà rouge Venus. Là le cuivre est enfin changé en or blond. Mais il y faut despendre cent sacs de charbon, si on veut qu'iceluy acquière la nature de l'argent, et de l'or : toutesfois jamais iceluy ne reçoit leur couleur, par lo tesmoingnage de (ierber. Mais la despense sera moindre, et le proflit plus grand de laisser le cuivre pour cuivre et en faire des pots, ou chauderons, que de chercher de l'or en iceluy avec tant de travaux, et tant de malheurs, et ne le pouvoir trouver qu'après plus de trois mille folies. Du plancher de Venus, ils montent au cercle du Soleil, et de l'or. Ce cercle est d'or, et semblable à Phœbus, lequel après mille fatigues employées en vain, après beaucoup de temps perdu, et plusieurs heures escoulées, a trouvé malheureux le vray art d'icellos choses, et a trouvé la Pierre des Philosophes comprins en trois mots. Geste Pierre de plusieurs couleurs est composée des quatre elemcns, du feu, de l'air, de la terre, de l'eau; dont il est dit : Sec au dedans, et chaud au dehors, humide et gelé, et a en soy quatre natures. Geste pierre est esprit, qui se change en un corps noble, brûlant, et semblablement volatil. li ne s'enfuit point du feu, mais coule commode l'huille. Il multiplie, il affermit, et préserve par un long temps, et peut rendre les morts à leur première vie. Ge présent consiste en trois mots, lequel est donné par Jupiter aux sages et bien heureux. Il s'engrossist soy-mesme, conçoit de soy-mesme, il engendre de mesme, et vit par soy-mesme, et se tuë en soy-mesme, il se ressuscite soy-mes re : car ainsi Dieu l'a disposé. Geste pierre est une teinture rouge, et une blancheur vive concevant l'or, s'il est joint à la vapeur blanche Est-ce la pierre dicte Eliothropie, le diamant, la calamité, la lipercolc? Non : car icelle nage, soit qu'elle soit avec un corps, ou sans corps'. Le diray-jc enfin plus apertement ? G'est la vie par laquelle nous jouissons et acquérons le vray or. Ils viennent, puis après, à la sphère de Mars, laquelle est toute de fer, et est affinée en acier clair. Sans ceste matière nos peines seroient inutiles, et partant le fer est j)lus nécessaire que l'estaing et le cuivre. Les marres sont de fer, les râteaux, les faucilles, les faux, les tranches, et

» Le moyen âgo attribua à des pierres précieuses souvent ima pinaircs une fo'ilc de f.rojiriélùs merveilleuses,

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tous autres tels instrumens avec lesquels on a pain et vin. Il n'y a rien plus commode que le fer, ny plus propre. Aucun ouvrage d'Artisans ne s'achevcroit sans le fer : les charpentiers travaillent après leurs bois avec le fer; le bonnetier fait ses bonnets avec des aiguilles de fer; les cordonniers font leurs souliers avec fer; un maçon maçonne avec le fer ses murailles; un barbier ne rase la barbe sans un rnsoir; cl un enguilmineur n'arrache les dents sans tenailles; un sonneur ne chastre les porcs sans fer.

Après avoir contemplé ceste demeure de Mars, ils montent en la maison blancliC de Jupiter : blanche, dis-je, d'estaing, lequel blanchit les corps noirs; mais pèche en bouillant. Car il brise tous corps, excepté celuy de Saturne et du Soleil, et de la Lune, avec les juels il s'affermist, et ne se retire plus d'avec eux. Laquelle faute (sçavoir quand il brise ainsi les corps) quiconque la sçait corriger est heureux. 0 trop heureux est celuy, qui pourroit incontinent changer en bel or ses traveteaux, ses pierres, ses briques, et tout ce qu'il a! Mais, par ce que ceste recepte naist avec l'homme, et ne se peut aisément apprendre, heureux, heureux, qui sçail bien eslamer ses poisles et ses pots, et qui est excellent en l'art de pinterie ! De ceste sphère d'estaing, ils vont au plomb fluide de Saturne, et là trouvèrent deux cens artisans. Là se présenta à eux, avec une face joyeuse, Une belle, excellente, et grave femme.

Balde, courtois, pliant le genoiiil la salue honnestement, puis la prie de leur vouloir pardonner si avec telle hardiesse ils esloient entrez dedans la saincte maison des Déesses. Ceste femme se sourit, disant telles paroles : « Suis-je digne de veoir un si grand guerrier; qui est révéré par le ciel, par la terre, par la mer, et par l'enfer? Je suis ceste M;into, du nom de laquelle Mantouë a prins le sien, laquello fut bastie en l'eau par Ocnus au temps que le malheureux Cheval ruina Troye, et ne vous eslonnez aucunement sij'ay peu vivre jusques à ceste heure : car, estant devenue Fée, j'ay ce don de vivre tousjours jusques à ce que le Juge supernel vienne briser le monde, Jusques à présent Mantouë a pàti et enduré soubs un cruel tyran, lequel luy a fait perdre toutes ses honnestes meurs : mais maintenant est venue l'illustre, royalle, et grande famille des Gonzagues, laquelle chasse partout les Aigles noires Ceste demeure, que vous voyez composée d'un si bel ouvrage, est toute dédiée à

François de Gonzague; nous luy donnerons ce beau sepulchre, après avoir acquis cent batailles, après avoir gagné mille, trophées, après plusieurs louanges de sa belle vie, et après les ans du vieil Nestor. Je préside et commande à ces richesses, et faits de maistres Orfèvres, et apprens et enseigne à faire l'or formé par la vertu de trois mots, les noms desquels vous oyrez approchans vos oreilles. Et, en disant cecy, la mère de Thebes et la nourrice de Cipade, en leur chuchetant, leur dit plusieurs paroles en leurs oreilles, lesquelles ont ceste vertu de faire toucher de la main les premières origines des choses, les vertus des herbes, les influences des esloilles, les divers effets des pierres, et, en somme, leur donne advis pour avoir tousjours la bourse pleine d'escuz : ce qui imporle le plus, et qui acquiert un plus haut honneur, qu'en estudiant en plusieurs livres, et contemplant les astres perdre le jugement.

Cependant les nautonniers avoient bouché et raccommodé plusieurs fentes du navire, et se préparent d'aller derechef tenter la malice des diables. Balde avec ses compagnons so retire de la caverne de tels orfèvres, et se remet dedans le vaisseau, puis commande de mettre la voile au vent. Les Zephires leur soufflent en pouppe, et laissent derrière eux le séjour de la montaigne enchantée. Or, entre les passagers, y avoit soubs le tillac un certain personnage ayant les yeux vifs, la face plaisante, ort respectueux, tant séparé des autres, que tout le long du voyage il ne dist pas huict paroles, estant, de sa propre habitude et de son naturel, craintif et honteux : et, pour ceste raison, se tenoit seulet à part. Son nom estoit Gilbert, lequel avec sa voix et avec sa lyre estoit un second Orphée dans les bois, el un second Arion entre les Dauphins, Il atliroit à. soy l'ouye des rochers et desforests. Balde l'envisageoit quelquesfois : mais iccluy ne pouvant supporler la lumière des yeux d'un si grand personnage, la rougeur luy venoit au front et baissoit sa veuë. Balde, espris de cet homme, fust mort alors, si aussi tost il n'eust sçeu qui il estoit, .où il alloit, et d'où il venoit, ce qu'il avoit envie de faire.

Ayant donc sceu qu'il estoit expert à jouer des instrumens de musique, il le prie de vouloir recréer la compagnie, et avec sa douce voix abréger la longueur du chemin. Cesluy-cy se résout d'obeyr à un tel personnage, et d'autant plus qu'il se cognoissoit bon maistre en tel art.

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