‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 142 sur 238 · LIVRE Mil · texte numérisé non relu

LIVRE Mil

Fracassans le vaisseau Eii pièces plus de mille, Le donnans à la pille, A tout poisson de l'eau.

0 fols et insensez !

Le mal dautruy n'enflamnio Le profond de vostre ame, Et n'en estes poussez !

Avant que se mocquer De Fortune legiere, Et par audace fîere Voulans sur mer voguer,

Sur vos prédécesseurs La tempeste eslancée Devoit en la pensée Vous rendre bien plus seurs,

Et non ores, au fort De pareille tempesle Menaçant vostre teste, Désirer estre au bord.

Gilbert, durant qu'il chantoit ccsle chansoii; et pendant qu'il joiioit ainsi de sa lyre, avoit tellement estouidi les oreilles d'un chascun, que, si Boccal n'y eust promptement pourveu, le Navire n'eust point porté des hommes, mais plustobt des pois, des troncs, et des colonnes, et pierres. Ce Boccal, comme nous avons dit cy-devant, estoit Bergamasque. Iceluy, accourant incontinant, tire de sa sarcote quelques pièces recousues, et plus sales que le devantail d'un cuisinier. D'entre ces drappeaux, il prend une gibecière, laquelle soudain il R'.et à sa ceinlure pendante au costé droict : puis, ayant rangé deux tréteaux, met une table dessus; et se tenant au devant d'elle, comme si un bnn({uior vouloit compter argent, il retrousse habilement la manche de son pourpoMit et de la chemise, et les rebrasse jusques au coude, comme fait une lavandière, quand elle veut laver la buée sur le bord de l'eau et montrer ses grosses jambes aux barqueroliers. Gilbert resserre sa lyre en son sac, s'assied près de Bulde, prend garde à ce que vouloit l'aire Boccal : lequel avoit jà tiré de sa besace trois ou cinq gobelets

de cuivre, et je ne sçay combien de petites pelottes plus grandes que pilules, que Mesué^ a déclarées quand il a escrit : Recipe pro capile, una tria scrupula, fiat. Il commence à joiier de son art de passepasse, et si habilement, queSaramelle ne joua jamais mieux devant le Duc Borse-. G'estoit merveille comme il avoit la main subtile, remuant si bien dessus dessous ces petites baies, que de trois en paroissoient cinquante. Il met lantost un gobelet sur l'autre, tantost, les renversant, les divise et sépare le cul contremont, et sur iceluy il met tantost trois, tantost cinq de ces petites pelotes, et une seule tantost paroist. Ayant achevé ce jeu et mis à part ces gobelets, il commence un plus beau mystère. Il se fait apporter une bouteille, non de forte malvoisie, mais d'une douce : disant qu'il ne pouvoit autrement faire ce quil avoit envie de leur montrer. Il la boit jusques au fond, il jette le bouchon en la mer : puis, il ouvre la bouche, et monstre qu'il n'y a rien dedans, et, grinçant les dents et les serrant, et les couvrant de ses lèvres, souffle. Et, en soufilant, fait rire la compagnie, leur estant advis qu'ils voyoient la nonne Bertuse, laquelle avait une coiffe en teste, rechinoitdes dents, et, avec une veuë esgarée, grondoit en courant parmy le peuple. Mais qui croira ce que je dis? Pendant que cestuy-cy souffle, voicy une farine qui luy sort de son large gosier, laquelle souillant tous les assistans les contraint de reculer. 0! pensez quelle risée pouvoit est] e entre les plus grossiers d'esprit, qui estoient là presens ! Toutesfois, cela n'esmeut point Balde à rire davantage, sinon qu'en ce mesme temps il veid pendu au col de Gingar le bouchon que Boccal avoit jette en la mer, et luy

1 Mesué est le nom que les occidentaux ont donné à un des plus célèbres médecins arabes, lahia, fils de Musoniah; il écrivait dans le neuvième siècle, et il fut attaché à la personne du célèbre calife Haroun-Al-Raschid. Il laissa de nombreux ouvrages fort estimés dans l'Orient et qui, traduits en latin, firent longtemps autorité dans les écoles de l'Europe ; ils furent plusieurs fois réimprimés pendant le quinzième et le seizième siècle.

2 Le duc Borse, seigneur de Ferrare, vers la fin du quatorzième siècle ; fort amateur de la plaisanterie, il avait autour de lui nombre de bouffons à l'égard desquels la tradition en Italie a conservé le souvenir de maintes facéties, et on dit encore proverbialement à quelqu'un qui veut rire en un moment inopportun : Non. siamo pi'u al tempo del Duca Borso.

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