‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 169 sur 238 · LIVRE XVII. â · texte numérisé non relu

LIVRE XVII. â

loing. Les astres donnent-ils si grand'force à ces meschantes? Les destins sont-ils si propices et favorables à ces chiennes? Je ne te pardonne point, villaine, non, non; je suis délibéré de m exposer à tous périls; je n'estime la mort un rave. »

Après telles plaintes, Cingar prend ceste espée, se met en la forest la plus espaisse, et où estoit le repaire des lièvres et autres besles. De pas en pas, il resve, ne faisant que songer à Léonard, et, le cherchant par tout, il entr'oit de loing un terrible bruit au-dedans de ceste forest : la terre en tremble. Cingar, n'ayant plus aucune peur en soy, et désirant mourir, tire droit la part d'où il oyoit ce bruit, et espère trouver là ceste ribaude. Mais il aperçoit approchnnt de là que c'estoient deux. Barons qui combattoient l'un contre l'autre à outrance. L'un estoit Balde enragé de cholere, lequel, ayant rencontré le Centaure, qui emportoit Léonard, pensoit qu'iceluy en estoit le meurtrier, et pour cela manioit son espée avec une merveilleuse force, ayant résolu de tuer le Centaure, et puis se faire mourir soymesme sur le corps de Léonard ; car, se voyant privé de la présence d'un tel compagnon, il n'estimoit rien cent morts. Le Centaure donnoit bien de la peine à Balde; toutesfois il avoit dardé contre luy en vain ses dards, et sans aucun effect s'aydoit de sa masse ; neantmoins il soustenoit d'un grand courage l'effort de Balde. Le corps de Léonard estoit là posé en terre, Balde le voyant avec un œil pleurant, tant de fois qu'il jettoit sa veuë sur luy ; puis s'efforçoit contre le Centaure, et sans cesse luy tiroit de cruelles estocades. Cingar là-dessus arrive. Balde, le voyant, jette du fond de la poiti^ine de grands soupirs, et, la douceur du cœur le surmontant, il ne s'arreste pas ; mais, comme la passion presse nos sens, il se laisse tomber en terre comme demy mort, ne sentant plus rien. Le Centaure, pour un tel accident estrange, se contient et s'arreste, n'eslimant, comme il es* toit généreux, estre un bel œuvre de blesser son ennemy cheu en terre. Cingar dresse ses yeux pleins de larmes au Ciel, et dit: «0! Dieux de là haut, qui semblez n'avoir aucune pitié, qu'il vous suffise de nous avoir ravi nostre cœur, et la perle de toute vertu, et le trésor de toutes bonnes et honnestes mœurs ! Voulez-vous aussi perdre ce vaillant Balde? Estes-vous si cruels? Aimez-vous tant la cruauté? Or sus, qu'attendez-vous? Que musez-vous tant? Ostez-moy

m HISTOIRE MACCARONIQUE.

He ce monde, et Falcquet aussi ! Qui vous retient ? Que votre rage s'assouvisse ! » Puis, se tournant tout troublé vers le Centaure, luy dit: « Quelle réputation, ô Centaure! Quelle gloire te fera d'avoir tué un aigneau, qui n'avoit son pareil en douceur? » Le Centaure luy respond: « Moy ! tu te trompes, mon amy : la coulpe n'est point mienne ; mais la faut rejetter sur ceste ribaude Pandrague, comme tu pourras sçavoir cela estre vray, à la fontaine, à laquelle t'ayant porté pour te baigner en iceile, afin de laver le venin qui t'avoit empoisonné, j'ay trouvé ce jeune homme mort, massacré cruellement, lequel pendant que je m'apprestois à le mettre en un tombeau, ce nouveau Roland, ce nouveau Hector (si par telles forces humaines je puis nommer sa puissance), s'est icy renconstré. » Cingar, resvant, s'arreste un peu, et puis parle : « 0 Centaure ! quelle adventure m'a fait tomber entre vos mains? » Alors Virmasse lui compta tout par ordre. Cingar, avec une affection fraternelle, l'alla embrasser et luy donna plus de cent baisers en la poitrine. Ha! dit-il, par toy la vie m'est donnée, combien qu'icelle me soit fort ennuyeuse, ne désirant autre chose que d'estre séparée de ces miens ossemens, puisque nous sommes privez d'un tel amy. Ce vaillant personnage, que l'ennuy a jette par terre, est Balde. Je sçay que tu as esprouvé sa prouesse, laquelle est cogneue par les Pôles, par toute la terre et par la mer profonde. Il n'est possible d'en trouver un semblable par tout le monde, je dis, semblable en courage et en sage gouvernement, et lequel je te rendray amy, frère, et compagnon fidelle. Mais cependant, je le prie, poui lien de nostre nouvelle amitié, de me faire un plaisir, et ne m'estime point, pour cela, villain.» Le Centaure luy fait response : « Je feray tout ce que tu me commanderas : mande, commande, dis-moy ce que tu voudras? estime que ce que tu auras dit sera aussi-tost fait. » Cingar le prie de vouloir trouver incontinent le logis de Pandrague, et faire en sorte qu'elle n'eschappe nos mains: « Je te prie de la retenir pendant que je viendray et seray incontinent à toy. — Je le îeray ainsi! » respond le Centaure. Et aussi-tost s'en va à travers la forest, et (>ingar va vers Balde, lequel, avec une voix basse, gemissoit ; et ayant iceluy appereeu Cingar/ Haussa sa voix avec plus de pleurs, disant : «O, jeune Léonard! que me sert de vivre plus sans toy! ô jeune Léonard ! pourquoy la mort te retient sans moy I ô Léonard,

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