LIVRE XVIII
L'esprit de Balde, abbreuvé de la do'.'ce liqueur endormante, s'estoit retiré là à part, où son bel astre clair et radieux Tavoit tiré, s'estant joinct au beau Juppi'er et à la bénigne Venus, et l'avoit posé au jardin secret de la Destinée. Eu ce lieu il apprint, entre autres choses, combien estoit un travail inutile de s'attacher et appuyer à une colonne branlante, qui est à dire, de fonder son espérance ^ur choses caducques et transitoires. Pendant qu'il estoit ainsi endormi, il avoit sa teste au giron de Gingar soubs un chesne, l'un veillant, l'autre dormant. Cependant le Centaure, ayant bonne volonté d'exposer sa vie à tous les périls pour l'amour de Cingar, chemine doucement et le plus quoyement qu'il peut, pas à pas, vers la demeure de Pandrague, de peur qu'elle entende sa venue, et qu'elle s'enfuie pour éviter la mort qu'on luy preparoit à cause du decez de Léonard. Gomme nous voyons quelquefois un chat allonger tout le corps, et se traîner baissé le long d'un huisson ou d'une muraille, pour atlrapper un petit oyseau, qu'il auroit long-temps aguetté, se jouant et voltigeant sur des basses branches; ainsi le Centaure s'advance peu à peu par ceste forest, et trouve (ô la grande adventure !) ceste ribaude dormant, dormant, dis -je, auprès de son jaloux Beltrasse, Il l'empongae soudainement et l'emporte avec une mesme soudaineté, que feroit un loup quand il n'est chargé que d'une oye. Ma>3, parce qu'icelle portoit tousjours un livre ensorcelé entre ses mammelles et enveloppé de quelques linges de Molocque, le Centaure, qui sçavoit bien cela, le cherche sur elle, remuant sans dessus dessous tous ses habillemens. Enfin il le trouve caché entre ses cuisses, et, luy ostant de là, icelle se prend à crier et enrage de plus belle. Virmasse, avec un bouchon d'herbe, luy bouche le gosier, afin qu'elle nepeult plus crier, craignant qu'elle appeîast tous les diables à son ayde. Elle s'estime desjà perdue; elle n'attend plus que le feu. Beltrasse la suit : il se désespère, il laisse tomber ses brayes, il s'esgratigne le visage, il s'arrache la barbe. Cingar oit ce bruit,
et peu à peu il pose la teste de Balde sur l'herbe, l'ostant de son giron. Il se levé, tire son espée et regarde autour de soy. 11 atlend, pour voir Toceasion de tant de bruit. Voicy le Cenlaure qui arrive vers luy, apportant sur son dos Pandrague, comme feroit un espervier une caille entre ses ongles, ou comme un renard emporte une poulie. Cingar va doucement au-devant de luy, et luy fait signe d'approcher sans faire bruit, de peur d'esveilier Balde. Mais Pandrague s'escrie, et se tourmente au possible. Cingar, luy faisant par force ouvrir la bouche, la balongne avec un gros baston bien lié, ensorte qu'elle ne pouvoit plus crier. Ils la despoûillent aussi nuë que quand elle nasquit, et la veulent fouetter et bien revestir avec un balay, comme on accoustre ordinairement telles putains. Pour faire cet office, il n'y avoit alors aucun bourreau, si d'adventure ne se fut là trouvé Boccal. « Voicy Boccal, dit Cingar, qui en fera gail lardement l'office. 0 Cenlaure! si je ne vous suis envieux, je vous prie de retourner vers le corps de Léonard et le portez à la maison de Pandrague ; et là, je vous prie de chercher partout, dessus, dessous, afin de trouver une prison qui est dessous une grande pierre. Ouvrez-la avec la clef, et, si vous ne pouvez en trouver la clef, faudra en rompre la porte et hors d'icelle tirez un grand et vaillant personnage attaché aux seps, lequel on nomme Falcquet : la figure duquel ressemble à la vostie, sinon que le derrière, est faict en forme de lévrier, et non en semblance de cheval, comme est le vostre : et en la mesme prison mettez Léonard, de peur que les loups se repaissent d'un si noble corps. » Virmasse reçoit cette charge de bonne affection, et s'en va où estoit Léonard, lequel il enlevé entre ses bras, et ne se peut tenir de l'arrouser de ses pitoyables larmes.
Or Boccal, après que le Centaure s'en fut allé, faict un foiiet d'osiers et d'espines, et, se rebrassant le bras, commence, en cholere, à donner de son fouet sur l'eschine de ceste bonne pièce, afin de purger le vieil péché par une nouvelle pénitence. Ainsi qu'un paysan, après avoir beu en son baril, crache en ses deux mains pour mieux tenii son fléau, et frapper plus fort sur ses gerbes estenduës ei/ la place ; Boccal de mesme picque rudement avec sa poignée de verdes espines la cavallc de Satan, et de toute sa force luy imprime sur la peau de belles marques. Icelle,