‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 173 sur 238 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

• eust plustost applani les hautes montagnes, que de me « souiller, tant peu que c'eust esté, par son lubrique attou- « chement. Il n'y a rien plus vilain que de se mesler parmy « les putains. » Ayant ainsi parlé à moy, il m'est advis qu'il m'a prins par la main, et qu'il m'a emporté par tout le ciel, et par tous les cabinets cl'iceluy, et m'a fait veoir des choses, lequelles je pourrois reciter si j'avois cent langues et une voix d'acier. Les dernières parolles, lesquelles enlîn il m'a dites, ont esté telles : « Cherche ton père! il ne demeure « pas loing d'icy : lequel tu enterreras avec moy en un « mesme tombeau. » Soyons donc, mes ireres, et avec une bonne concorde, servons ensemble d'une tour contre les efforts (le fortune, lesquels ceste bande d'amis pourra souffrir. Par terre, par mer^ et par les abysmes, nous irons visiter les cavernes des diables noirs. Mais, avant, il faut que nous allions prendre les sages advis de celuy qui m'a mis en ce monde. Il fault chercher mon père. Cherchons-le donc, combien qu'il ne nous apparoisse d'aucun signal pour le pouvoir trouver. » Cingar, avec une face joyeuse, respond soudain à cela : « Je pense, Balde, mon amy, avoir trouvé ton père : suivez-moy ! » Il s'achemine , marchant devant tous les autres, et ça et là passe à travers les buissons de la forest, et parviennent enfin à la petite loge, en laquelle estoit seul ce sainct Hermite, vers lequel Cingar vouloit amener Balde , et lequel il conjecturoit estre cet homme, et le père que Léonard avoit conseillé à Balde de chercher. Ils entrent dedans. Aussi-tost se levé de son siège ceste grande barbe, lequel ressembloit à sainct Paul, l'hermite, où à saiuct Antoine, ou bien à sainct Macaire. Il embrasse fort tendrement Balde, et les larmes coulent abondamment de ses yeux. Il fut un long temps sans pouvoir parler; Cingar, Falcquet, et tous les autres ne se peuvent tenir de pleurer, voyans devant eux un acte si pitoyable. On ne doute plus que ce ne soit là le père, et icy le fils. Ces deux, se tenans ainsi embrassez, eussent attendri les pierres, et non pas seulement les cœurs bien affectionnez d'aucuns hommes. Le père, enfin, s'efforçant de parler, s'assied, et fait asseoir Balde, et tous les autres, et puis leur dit : « 0 !, que les âmes sont contrefaites en ce monde ! ô combien les hommes sont de peu de valeur ! Ha, comme notre face humaine est souillée par nous ! Ne sommes-nous pas vrais chiens, à cause de l'envie qui nous maistrise? Ne rcssem-;

blons-nous pas aux pourceaux, parla graisse que l'oisiveté nous fournist? La tromperie ne nous fait-elle pas ressembler les renards ? Mordans autrui, n'imitons-nous pas la cholere des oars? Ne sommes-nous pas loups pour la gloutonnerie, et rage de manger, qui nous accompagne? Quelle différence y a-t-il entre nous et les lions superbes et orgueilleux ? La luxure nous fait semblables aux cinges et aux chats. Il n'y a personne qui cherche les vestiges du chemin droit : chascun suit à plein ventre sa seule volonté, O ! que ceux ont bon nez en ce monde, qui sçavent fuir les choses vaines et périssables, et qui conduisent bien leur entendement, délivrez de la glus de ce monde ! Je sçay, quant à moy, ce que le ciel nous rayonne, ce que la terre nous verdoyé, ce que la mer nous ameine, ce que l'enfei nous cache. Vous ne voyez point ces cheveux gris, ni ces longs poils de barbe blanche estre en moy sans cause. J'ay essayé le froid et le chaud : le martel que m'adonne en teste mon destin, m*a rendu plus sage et advisé. J'ay esté autrefois ce Guy, la grand'gloire des François, Guy, sorti de la race de Renaut de Montauban. La France me servira do tesmoin, l'Allemagne, la Suisse, l'Espagne, l'Hongrie, en quelles batailles, en quels tournois j'ay esté réclamé, par tout le monde victorieux, et le premier de tous. Les Italiens ont congneu, comme aussi ont faict les fortunez Grecs, les asnes de Mores, les chiens de Turcs, quelle prudence de Capitaine a esté autrefois en moy, quelle force j'ay fait paroistre par mes armes, et quels ont esté les stratagesmes et ruses dont j'ay usé en guerre. Que diray-je davantage ? En somme, il y a eu tant de grâces en moy, que la fille du Hoy de France, aussi-tost qu'elle m'a veu, aussi soudain s'est esprisc de moy, et m'a prins pour mary. Mais il vaut mieux laisser le reste soubs silence. 11 suffit d'alléguer ce peu, pour en donnera cognoistre le surplus. Cette fureur de rage, laquelle communément on appelle Amour, qui réduit en pierres les sages et advisez, et dispose haut et bas à son désir de toutes choses, traite, manie et remue le monde comme il luy plaist, nous a de magnificques rabaissé à estro pitaux, estre du nombre de paysans, et servir de pasture aux poux ;et ainsi nostre gloire et orgueil nous a rendu poltrons et faitneants. Par là, on peutsçavoir ce que c'est de l'homme; c'est une girouette ; c'est un jouet exposé au plus petit vent. L'homme est lestouppe près d'un feu, est une

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