‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 184 sur 238 · LIVRE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE XIX

tellement que tous se bandent, et tournent leurs armes contre Malebosse, et l'eussent desjà mis en cent mille morceaux si Balde, prenant son party, ne luy eust donné secours. Balde, se voyant à repos de Malebosse, remet son espée au fourreau, et prend Belzebut avec les deux mains par les deux jambes pour s'en servir de massue. Tous donc (ô la belle leste et le plaisant jeu !) s'efforcent de mettre bas ce capitaine des diables avec leurs cornes, leurs fourgons, leurs crochets, et le déchirer à belles dents; mais Alchin, Siriel, Malebranc et Minos, braves et vaillans capitaines, prennent les armes, et font armer leurs soldats pour secourir Malebosse leur cousin : car il estoit cousin germainà ces quatre. Plus de trente mille s'assemblent, crians : « Arme, arme! » et en moins de rien, chascun se met en ordre, en sorte que toute ceste armée diabolicque se divise en deux. Chascun se range soubs son enseigne; chascun suit son caporal; chascun tient le party de son capitaine. La renommée dételle esmotion court viste aux Enfers, et, estant fort adeulee, se pleint aux oreilles de Lucifer, criant que ses gens s'estoyent bandez les uns contre les autres, estans mesme les chefs divisez.

Lucifer monte promptement sur sa mule vieille de Nul- Temps, et eut tost fait que dit, s'il s'acchemine; il oit de loing le son des tambours, des trompettes et des cornets, troublant en haut l'air et en bas le ileuve de Phlegeton. Cependant Asmodée, resemblant un sanglier, Melloniel à un Ours, avec six mille loups Stygiens, et autant de cruels sangliers, s'en viennent au combat d'une grande roideur, et commencent à jouer des mains. Acheron, Paymon et leurs compagnons, les reçoivent courageusement avec leurs becz de corbin, leurs faux et leurs groins dentelez, avec lesquels ils rompent et brisent une infinité d'ossemens. Taratat, avec ses hautes cornes, s'esleve plus que les autres, et s'advance demandant hardiment à ses ennemis s'ils avoient envie de se venir gratter. Stislafer ouvre bien cinq empans de sa bouche, et, en colère, vomist une bave meslée d un villain et infect sang. Molcan ne tarde gueres, ni Zaccar, ny Graphican, et font haster leurs enseignes, estans suivies de huit mille diables. Malabranc les assaut le premier, et est secondé par Ciriat. Endn vient Bombarde, faisant un terrible eschec. 11 s'estoit desjà fait une terrible meslée. On oit le tron tron des cornets, le grognement des

pourceaux, le hennissement des chevaux, l'abboy des mastins, le muglement destoreaux, le hurlement des loups, le sifflement des tygres, le grincement des lyons, le sifflement des dragons : tous tels bruits s'oioient entre ces Diables.

Balde s'esloit retiré un peu à part, aucun ne luy doiinanl empeschement, ny par fourches ny par baies; car toute ceste querelle s'estoit divisée en deux autres parts. Il ne tenoit plus rien en main; son espée se reposoit, et ne vouloit sortir de sa gaine, et, s'estant servi une heure de Belzebut au lieu d'une massue, il Tavoit mis en cent septante mille morceaux, 7ie luy estant resté en la main que le pied d'oye seulement, et tous ses membres estoyent demeurez en partie pendus à des arbres, comme la ratte, le cœur, les boyaux; partie avoient esté rompus et brisez par la force de Balde, aspergeant la face noire de chasque diable de la sanie et sang d'iceux, d'où le misérable alloit çà et là cherchant les morceaux de ses membres. Certainement il avoit assez d'occasion de pleurer sa perte; mais quels membres a-t-il pour faire telles plaintes? Il n'a point d'yeux qui puissent baigner sa face de larmes pitoyables; il n'a point de langue, qui avec grands cris puisse proférer haâ ; il n'a point de mains, avec lesquelles il puisse, en gémissant, frapper sa poitrine. Cingar, avec ses compagnons, se retirent près Balde. et se tiennent tous ensemble serrez, contemplans cette obscure bataille.

Comme quand, pour apprester le souper à des païsans affamez, on emplist un chaudron de favotles de Crémone, ou quand on emplist un grand bassin de febves le jour des Mors, et que le feu est allumé dessoubs, lors se veoit un grand brouillement de ces favottes et de ces febves, tournans, virans sans dessus dessous, les unes sur les autres. Ainsi, l'enfer estant ouvert, durant ce combat diabolicque, on veoit une semblable meslée; comme si estoient ensemble pesle mesle des renards sans queue, des ours avec des cornes, des maslins à trois pieds, des pourceaux et truies à deux cornes, des toreaux à quatre cornes, des loups ayant leurs gueules fichées derrière les espaules, des moutons et chèvres maigres, des guenons, des tartarins, des sagouins, des lions À demi griphons, des aigles à demi dragons, des civetes, des barbnzanes, des chathuans avec bras de grenouilles, et des asnes ayant des cornes de bouc soubs les

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