LIVRE XXII
Toutes ces confessions expédiées, Merlin se levé et leur dit: « Or sus, Chevaliers, que musez-vous ? 11 ne faut point tarier, quand le temps propre se présente. Vous voilà tous mondes, nets et bien escurez. Qui vous retient? seulement vous souviennent de ne pécher plus. Si vous péchez derechef, une très-grande peine vous at end. » Gela dit, il met sur la table du biscuit sans sucre, du salé jaulne et quelque peu de noisettes, et les fait asseoir, s'excusant à eux pour si pauvre apprest. Après avoir repeu et ben quelque eau vinée, il les meine au-dedans, et commande de lever une grande pierre de moulin. Fracasse avec sa forte eschine s'y emploie, et remue quasi une demie montagne, et apparoist lors une grande ouverture en laquelle il leur est permis d'entrer. Merlin leur dit: « Descendez par là et n'ayez aucun doute. Vous trouverez là une grande adventure : allez ! »
Balde va le premier, et descend mille marches ; les autres le suivent : Goccaye demeura seul. Au bas delà montée, ils trouvent une porte close, laquelle Fracasse ouvrit incontinent, ayant rompu les gonds d'un coup de pied. Ils entrent en une grande, haute et large maison, en laquelle il y avoit une si belle lumière et resplendissoit de telle lueur que vous eussiez juré estre là le Palais du Soleil. Geste lumière procédoit d'une pierre précieuse qu'on nomme escarboucle, laquelle estoil plus grande qu'un œuf d'Austruche, et par sa splendeur commuoit la nuit sousterraine en un vray jour. Balde soudain tire, à la clairté de ce grand rubi, l'esclat merveilleux duquel luy troubloit la vue. Tout autour de la salle estoient attachées contre la muraille des armes très-belles, et telles qu'il ne s'en voyoit de pareilles par le monde, dont tous s'esmerveillent grandement, et révèrent fort ces habillemens de guerre des anciens et ont crainte de les toucher. Au haut de ceste salle voyoit-on le heaume de Nembroth avec un long pennache. 1 ^alde lors dit «Nembroth estoit de stature gigantale ; toy. Fracasse es de mesme corpulence : estant donc géant, prens cet habillement de teste de géant ? » Fracasse faict ce que Balde luy dit, et prend ce heaume, faisant un saut en l'air. Les armes d'Hector, marquées d'aigles noires, estoyent là semblnblement attachées à la muraille. Icelles estoyent d'or, d'argent, et de fin acier composées, rendans une belle lueur. Rome à joui d'icelles autant d'espaces de temps qu'estant dame du monde elle a t^^nu en main le sceptre impérial; mais,
348 HISTOIRE MAGCARONIQUE.
après que par son orgueil elle s'est soy-mesme ruinée, ces armes retournèrent soubs terre dedans l'antre et forge de Bronte: et pour le présent Balde les veslit. Icy aussi se voyoieiit celles qui avoyent autrefois eslé à Achille le Grec; comme aussi y estoient pendues celles du fort Ajax,deThesée, de ce brave Pyrrhus, de Roland, de Régnant, de Durastan, de Rodomont, de Gradasse, de Jehan et Nicolas Picivin, de Gatte Melade, de Barthelemi qu'on a surnommé Coicne *. Aussi estoit pendue à un soliveau la cuirasse de Goliath, et la mâchoire du géant Sanson, et la masse de Morgant pesant plus de mille livres. Fracasse la print, laissant son baston, espérant avec icelle rompre les cloches d'Enfer. « Il y a icy, dit Balde, abondance de toutes sortes d'armes : quelle pusilanimité vous tient à présent, ou quelle révérence vous empestre, que ne preniez de ces bonnes armes? » Alors tous les compagnons, se desarmans de leurs armes, vestent de ces belles armes, et mettent à dos ces cuirasses, qui estoyent enrichies d'or et de pierreries : puis, prennent et enlassent en leur bras des escus, boucliers, targes et rondaches, et ne demandent plus qu'à se meslervistement avec les diables. Boccal ne pouvoit trouver aucunes armes selon sa fantaisie : il remue tout, il cherche par tout et ne prend rien de ce qu'il trouve. Eufin il avise iine chose qui luy pleut. Cestoit la Dague de Margut, autrefois chantée par Louys 2, Elle estoit posée en un coin, eans fourreau, et paraissoit par l'or qu'on pouvoit remarquer par entre la rouille. Il la prend de bonne affec- (ion, la baise et la met à sa ceinture. 11 blasme tous ses /îompagnons, et les appelle porte-faix, n'ayans aucun esprit, uy aucune raison, ne pouvans cheminer ainsi chargez, ayans sur leurs dos de grosses charges de fer, et voulans jser leurs espaules comme facquins sous tels fardeaux. 3alde l'oyant : « 0 Boccal, dit-il, pourquoy ne te munis-tu d'armes? Regarde combien en voilà encore? » Il respond . « Nature ne ma point créé fer ; je suis chair de chair, et ainsi demeureray en ma chair. — Pourquoy, luy dit Balde, portes-tu donc la Dague de Margut?— Je croy, respond
1 II y a là un mélange de paladins imaginaires et de braves capitaines italiens.
2 II s'agit de Louis Pulci, dont nous avons déjà signalé le poëmo sur Margulc.