‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 219 sur 238 · LIVRE XXIIi · texte numérisé non relu

LIVRE XXIIi

Balde, ne pouvant plus supporter un tel outrage, tire son espée du fourreau, et commence à donner sur ceste irouppe sans estre apperçeu, à cause de la vertu de sa pierre : et comme le faulcon met en pièces avec ses ongles le canart, ainsi Balde couppe et detrenche ceste misérable compagnie. Chascun voit l'un de ses membres tomber par terre, sans veoir aucun fer, et cela les contraint de quitter Boccal, fuyans çà, fuyans là, et se cachans par lo Palais. Sur ce bruit, qui vint incontinent aUx oreilles de la Royne, elle changea de diverses couleurs au visage. Elle pense que ce soit un magicien, Codés ou Seraphe, lesquels elle avoit tousjours esprouvé estre ses mortels ennemis. Elle se retire en un secret cabinet, séparé de toutes les autres chambres, où cette porôque avoit accoustumé d'exercer ses enchantemens.

Balde. cependant, tout seul, avoit occis et tneurtri tous ceux qui estoyent autour de Iny, et avoit rempli la salle de plusieurs corps morts, tellement que tout le cloistre estoit vuide, et n'y estoit demeuré personne, s'estant chascun retiré dedans les chambres, et fermé les portes d'icelles. Balde s'en va, et, voulant amener avec soy cet asne, le chassoit devant soy avec un baston pointu , disant : « Arri, arri, rosse, pru, pru, arreste. » Et, estant ainsi dévenu muletier, il fait tant qu'il met l'asne hors du cloisire. Cestô beste de Boccal ne sçait qui le guidoit par derrière, ne peut eiicore comprendre qui est le musnier qui le touché. Il tourne souvent la teste, pensant en apprendre quelque chose ; il voii bien l'esguillon, mais non pas le bouvLn\ Estant un peu esloignez, Balde este sa pierre de sa bouche, par le moyen de laquelle il avoit esté çà et là invisible, et monstre sa face à son cher asne, lequel, encore qu'il fut couvert d'une peau grise, recognoissant Balde incontinent^ en eslevan' ses jambes de devant, se dresse comme l'ait un tel animal voulant saillir une jument, pour rompre son pucelage; et, avec ses jambes, comme Si ce fussent ses bi*as, se jette sur le col de Balde, et, avec la discrétion telle quelle peut esUq en un asne, présente èon mul'fle baveux à la bouche de Balde pour la baiser. Balde ne se peut tenir de rire à bon escient, sentant un si grand fardeau sur ses espûules; toutesfois, comme il estoit plus courtois qu'aucun autre, et qui ne sentoit aucune incommodité pour sa courtoisie, et s'accommodoit à an ôhascun, tant il èsloit doux, gentil et

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gratieux; il endure les embrassemens et les sales baisers de Roccnl, et pleura par trois fois son malheur, puis il lui demande nouvelles de ses compagnons, s'il en sçavoit quelque chose. Mais iceluy avec sa bouche d'asne ne fait qu'asnonner : Balde ne peut entendre son langage asinin. Boccal ne pouvant, ny de la langue, ny de ses mains, rien exprimer, par le mouvement de ses grandes oreilles donnoit au moins quelque intelligence à Balde, à ce qu'il eust à le suivre la part où il iroit. Ce que fait Balde; et non loing de là se présente devant eux derechef ceste fille, laquelle nous avons cy-devant dit avoir esté en la compagnie de celuy qui se disoit Pasquin. Icelle avoit pour lors lié avec une corde six animaux : un toreau, un sanglier, un linx, un singe, un renard et un cheval, et tiroit après autant d'agneaux. Or, Balde approchant de ces besles, icelles commencent incontinent, et de pieds, et de cornes, et de dents, à s'efforcer pour rompre les cornes. Balde s'esmerveille de cestre rencontre, et demande à ceste fille par quelle vertu ou quelle finesse et ruse elle peut assujettir ces animaux. Geste magicienne ne respond rien, mais attache ses bestes à un arbre, et puis, comme une villaine putain, accourt vers Balde, et luy dit : « Si tu es sage, ô Baron, tu viendras avec moy en des baings qui sont tous prêts? Use de moy comme tu voudras. Regarde que je suis belle : j'ai les joues blanches et les lèvres rouges. Tu es las, je ne suis point lasse : que mon lit reschauffe nos membres atténuez de travail ensemble. » Et disant cecy , ceste lascive femme ouvroit et decouvroit son sein, et vouloit ceste putain baiser Balde; mais iceluy recogneut incontinent que c'estoit ceste fille pèlerine qu'il avoit cy-devant veue avec le pèlerin, et se défie que c'estoit celle qui avoit transformez en bestes ses compagnons, et partant la prent habilement par les cheveux, et, plus légèrement que ne fait un chat quand il se rue sur un petit oiseau ; mais il luy fasche de s'attaquer à un sexe fragile et se contente quelle remette ses compagnons en leur première estre, et qu'elle s'en aille puis après où elle voudra. Il la despoûille toute nue; mais, pendant qu'on la dcsï)OùilU', elle se change en une vieille edcnlée, chassieuse, bossue. Balde, qui pensoit avoir prins un bel œillet, quand il se voit entre les mains une telle carongnc, incontinent, avec un grand mal de cœur, laissa celte villaine. Iccllc incontinent s'enfuit ainsi nue, et, pendant quo

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