LIVRE XXIV
gens, tous perfumez de musc et de civette. Iceux se disent Courtisans, bien attifez et bien polis ; les meurs et façons de f^ire desquels si vous vouliez mesurer avec l'œil de pgison, vous ne les jugeriez pas estre hommes, mais les diriez estre putains. Le vray Courlisan estoit au temps passé, quand ce bon Roy Artus tenoit sa Cour et sa Table ronde. On sçait quels ont esté Tristan, Lancelot, Galvanes ', et toute ceste honorable bande, qui rcmplissoit la famille, le palais du Roy et de la belle Genevre «. Alors Amour portoit sur le dos la cuirasse, et avec coups d'espée acqueroit de l'honneur, auquel la sueur de son corps et la poudre servoyent de musc, d'ambre et de storax de Levant. Alors la face courtisanesque estoit apte pour appaiser et amollir le cœur d'une rigoureuse dame la voyant lavée de la sueur qui procedoit de la charge et pesanteur de leur salade et heaume, et hallée de l'ardeur du Soleil et couverte de poussière. Mais maintenant, ô Dieu, et en ce temps, on ne voit que des perfums en telle gens, et diverses s&nteurs, les cheveux bien peignez soubs leurs bonnets de velours, et sons leurs coëffes lissues d'or avec plusiiurs ouvrages et médailles, ayans mille façons sur leurs chausses et sur leurs pourpoincts: et c'est là que nous cherchons à présent le séjour de l'Amour.
Cependant que Gelfore sollicite son cocher de haster ses chevaux, et que cinq chariottées de telles louves la suivent, lesquelles font les Nymphes, les Déesses et les Dames ; les courtisans les suivent, les accompagnent, et font des tliscours avec elles de je ne sçay quels songes à eux advenus la nuict précédente, et se tenans près d'elles sur leurs
1 Gauvain, neveu d'Arthur, joue un rôle important dans les épopées chevaleresques de ia Table ronde. Un ancien poëme anglais, dont il est le héros [Sir Gawayne), a été publié en 1839 à Londres avec une introduction et des notes par le savant conservateur des manuscrits du Musée britannique, Frédéric Madden. On connaît aussi un poëme allemand du quatorzième siècle, conservé en manuscrit à la bibliothèque de la ville de Leipzig, et dont on vante la naïveté et la gaieté. Quant à Tristan et à Lan^îelot, ils sont trop connus pour que nous ayons besoin d'en parler ici.
3 Celte épouse du roi Artus ne le rendit pas heureux en mé^ nage; ses galanteries sont l'objçt de maint récit dans les épopées chevaleresques de la Table ronde.
mules d'amble, vous les verriez par conlenance manger leur baguette, et faire des contes de choses qui ne furent jamais, recitans quelques sonnets mal cousus el donnans mille menteries ; et, pour entretenir leur Amour, passeront le temps avec propos pleins de quenouilles et de fuseaux. Balde, qui d'en haut voyoit tout cest attirail, en sériant, disoit ainsi à ses amis : « Regardez, compagnons! De tant de personnes que je voy là, je n'en voy pas un qui soit homme, qui puisse desgainer une espée de bois : la barbe les fait juger estre hommes ; mais le reste les fait croire n'estre aptes ny idoines que pour manier la quenouille. Mais je veux que nous facions aujourd'huy un beau fait: feignons, je vous prie, que nous ayons peur de ceste putain, pour laquelle tout put, et nous tenons cois pour veoir le mal qu'ils nous feront. »
Balde parlant ainsi avec ses compagnons, ceste Royne des Sorcières approche, et voyant ces Barons armez: aHola, dit-elle, qu'est-ce que cecy ? Ho, voicy une chose qu'on n'avoit jamais icy veuë ! Ne voyez-vous pas une bande d'hommes? Quelle temcrilé?Qui sont ces porcs? Quelle villaine race a-t-elle le courage si hardi que d'oser entrer dans mon Royaume ? » Elle fait advancer un sien Trom* pette, pour sçavoir d'où venoit ceste bande de meschans hommes, qui ont prins la hardiesse d'entrer en la maison des dieux, Gestuy-cy, galloppant,nefail que sonner ^aWra/2 iariraran avec sa trompette, jusques à ce qu'il arrive devant Balde et ses compagnons, lesquels font contenance d'avoir peur ; et, avec une voix superbe, il leur dit . « 0 Poltrons, quelle fantaisie vous a prins d'ainsi sans aucun respect venir au Palais des Dieux? Ignorez-vous que ce soit icy leur séjour? Avez-vouseu si grande fiance sur vous autres, canailles? Fuyez d'icy vistement, et escampez habilement 1 Venez-vous icy, teigneux, bastardeaux, sales et villains, ainsi contaminer l'entrée de la maison des Dieux ? Geste vénérable femme (mais plustot, disoitCingar en soy-mesme, vénérable Putain) m'a envoyé vers vous, laquelle a soubs soy l'Empire de ceste contrée : elle vous commande de vous en aller bien loingdece quartier, ou que vous veniez vous prosterner devant elle, estant fort courroucée contre vous: peut-estre meriterez-vous d'estre employez pour faire de vous un sacrifice ; caricelle s'appaise par une effu' sien de sang humain. »