‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 229 sur 238 · LIVRE XXIV. fî · texte numérisé non relu

LIVRE XXIV. fî

et chargent les cordes de la barque. Mais, quand Charon eut apperceu Balde et ses compagnons, il leur demanda d'une haute voix: « Qui vous a ameiné en ce quartier icy? Hola, à qui est-ce que je parle? Si vous voulez entrer en mon vaisseau, il faut quitter là le corps et vous descharger de ceste chair? Vous ne passerez autrement ce fleuve. » Balde luy respond : « Tais-toy, tais-toy, diable escorné, si tune veux aller sous l'eau la teste contrebas. Tu n'a pas passé Meschin, estant encore en corps? Et tu ne voudrois m'accorder un passage commun à tous? A qui parle-je? n'est-ce pas à toy, menteur? Approche icy ta gondole, tourne la peaultre: où tires-tu en large? Ameine deçà! y> Charon fait semblant de n'entendre rien; mais repousse son vaisseau en arrière, et, estant chargé d'ames, reprend la traverse. Vous pouvez penser comme Balde estoit en furie, ne se pouvant venger. Fracasse, sans attendre autre chose, se délibère de sauter par delà le fleuve, et soudain crachant entre ses mains, se reculle en arrière loing de cinq ou six enjambées, puis avançant le pas, gallopant, et enfin courant roidement, franchist le fleuve vers l'autre rive, et du saut toute la campagne d'autour trembla, et tous les Barons s'estonnerent d'un tel saut. Balde, criant tant qu'il peut, luy dit, qu'il arrache poil à poil la barbe de ce villaiu battelier, et qu'il luy rompe la cervelle, qu'il luy brise les os, et que puis il essaye de leur amener la barque. Charon estonné, estant jà arrivé à bord avant que Fracasse eust franchi le fleuve par son merveilleux saut, s'esmerveillant grandement de la hardiesse de ce géant, licentie incontinent ces âmes, lesquelles malheureusement sautoyent en terre, et s'en alloyent à la haste se confesser à Ghiron, afin qu'après astre confessées, elles s'en allassent où il leur convenoit, soit en la chaudière pleine de poix-résine bouillante, soit dedans les fournaises de verre ou de plomb fondu, soit au profond d'une glace, sur laquelle siffle Borée, ou bien entre les flambes des Baselics et Dragons.

Charon ne se haste pas d'aller quérir Balde ; mais tremble tant qu'il peut, voyant reluire ses armes, se tenant caché parmi des cannes et roseaux, qui estoyent sur le rivage du fleuve. Fracasse se traisne, baissé, le long d'iceux, pour atlropper ce misérable Charon, lequel faisant là l'empesché à rabiller ses guestres pour reculer le plus qu'il pourroit à retourner à l'autre rive, Fracasse, se traînant le long du

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fleuve, et s'approchant de Gharon sans faire aucun bruit, et si légèrement, qu'à grande peine eust-on peu remar-r quer ses pas, le prend soudainement par le collet, et luy fait faire trois ou quatre tours, comme une autruche fait à une oye, et puis le jette rudement en l'air, s'envolant comme une corneille; et si Dieu ne luy eust donné secours, il se fust tout brisé en tombant. Mais, de bonne fortune, tombant dedans le yuide du centre, futgarenti par la légèreté, et demeura, par ce moyen, sain et entier. Fracasse se délibère après de meiner ceste gondole, et le bonhomme pensoit entrer dedans, et estre porté en un si petit vaisseau ; mais, n'y ayant gueres mis que le pied, il veid son esquif prest d'estre au fond, ne pouvant soustenir un si gros pilastre, comme si une puce pouvoit porter un gros roussin. ou un fourmis un sac de bled de Boulongne. Fracasse, voyant cest inconvénient, se retire en arrière, et s'advise d'un autre moyen en grattant sa teste. Avec le pied, il pousse si rudement ceste barque par derrière, qu'elle fut aussi-tost à l'autre rive, autant que si le vent Sudest l'y eust poussée, et estoit eslancée si brusquement, que s'ils n'euS" sent advancé leurs picques pour la recevoir doucement, elle se fust brisée en cent pièces contre le bord. Gingar la reticht et l'aborde au rivage. Il monte dedans et appelle ses compagnons, et, prenant en main l'aviron, leur commande d'entrer; « car, dit-il, nous passerons bien sans Gharon. » Ils entrent tous soubs la conduite de Gingar ; non pag toutesfois ensemble, car ils eussent peu se noyer, mais l'un après l'autre. Gingar passa ce fleuve sept fois, non sans la risée de Balde, qui disoit à ses compagnons: « Voyez, frères, comme Gingar est habile à ce mestier do battelier? Gertainement, et de forme, et do dextérité, il n'est gueres esloigné de Gharon: voyez ses yeux terribles et sa face maigre. Qui le regarderoit, et ne jugeroit qu'il fust un diable ? — Il est ainsi, dit Boccal, c'est le visago d'un Ghiozois, par lequel si vouliez envoyer argent à Venise, ô combien il seroit prest et diligent à recevoir ceste charge! » (Gingar respond : « Et toy, Boccal, en touchant des bœufs, tu ne ferois pas bien le mestier de bouvier, en dcsrohant le lard et le salé gras, pour mettre en ta gorge, pendant que tu ferois semblant d'en frotter et oindre le fust de tes roues ? » Balde les oyant, leur dit : « Ho I vous estes tov's deux la saincte Aumosne. Baisez ceste rive: puisquu

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