‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 231 sur 238 · LIVRE XXV · texte numérisé non relu

LIVRE XXV

arraché les cheveux, t Appaisez-vous, crioit Balde, appaisez-vous, frères ! Dites-moy, quelle occasion vous a ainsi excité l'un contre l'autre ? Ne frappez plus, Cingar ; laissez reposer vostre massue, Falcquet : le lien d'amitié qui estoit entre vous deux se rompt-il ainsi ? Reculez, Virmasse, ne combattez plus ainsi ! Or sus, Lyron, demeurez : voulez-vous ainsi blesser vostre frère Hippolyte ? Estes-vous fol, ô Fanet ; et toy, Grillon, quelle furie te tient ? Laisseztous deux ces pierres ! 0 Philoforne, qu'est-ce queMoscquin t'a fait ? Hola, Moscquin, pourquoy te coleres-tu ainsi contre un si bon amy ? Reculez tous, et rengainez vos espécs ! » Mais, voyant que ces parolles n'avoyent aucun pouvoir, il met l'espée au poing, pensant avec le plat demesler tels différends. Il les menace souvent qu'il sera contraint de manier les mains, sans respect d'aucun. Ghascun estoit déjà assez las de se combattre, et toutesfois ils ne vouloyent aucunement escouter Balde, qui tantost avec douces parolles les prioit, tantost juroit, tantost les menaçoit : et considérant qu'il n'en pouvoit venir à bout en quelque sorte que fust, il se tourne vers Thesiphone, qui estoit là arrestée à les regarder : « Peut-estre, dit-il, qu'ainsi ce tumulte s'appaisera. » Elle s'enfuit incontinent, et remplit l'air de ses cris, et quelquefois , se tournant, menaçoit Balde, puis grinçoit les dents, et soudain ouvroit la bouche, rendant une haleine puante. N'avez-vous jamais veu un chien enragé courir, lequel, pendant qu'on le chasse à coups de baston et huées que chacun fait après luy, porte la queue entre les jambes, et tournant la teste derrière soy, grince les dents, et redouble quelquefois bau bau ? Ainsi ceste vieille meschante et villaine fait à Balde, qui la suivoit derrière; et pensant l'attraper incontinant, il la perd, estant icelle esprit, qui ne s'accouple gueres à un corps. Elle s'en va vers une montagne, qui avoit tout autour une grande et spaticuse vallée, et au-dessus vomissoitdes flammes sulphurées, et plus mal sentantes que privez et latrines. Geste vieille ribaudene se soucioit de grimper au haut de ceste montagne, y estant plus prompte que ne seroit uns chèvre. Balde la suit quelque part qu'elle aille, et ne se soucie des ronces, des espines, des pierres ot des précipices, estant résolu de n'abandonner ses pas.

Pendant qu'il la poursuit si chaudement, il descend en un lieu désert où le chemin estoit tel, qu'il n'y en avoit au monde

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(1(3 plus rude. Tantost il descendoit bien bas; tantost il remontoit si haut, qu'il luy estoit advis monter au ciel. Autour d'iceluy y avoit un marais plein de bourbe noire et puante, dont l'odeur affoiblissoit le cœur de Balde. Toutesfois, no s'en souciant autrement, il saule dedans ; mais ce i\Q fust sans s'y veautrer à bon escient, maulgré qu'il en eust, ^t jamais pourceau ne sortit plus beau fils d'un grand bourbier, comme Balde sortit hors de cette fange, assez fasché, et non sans un grand travail. Mois les peines, les fatigues ei les travaux sont, aux Paladins, plus chers et plus précieux que l'or. Davantagede grossesnuées pluvieuses le suivoient, lesquelles pleines de gresle ruinoient et brisoient tout. Geste obscurité ténébreuse estoit tout autour par fois transpercée de certains esclats de feu, après lesquels on oyoil bruire d'un costé et d'autre des tonnerres merveilleux.

Avec telles peines et tels travaux, le Baron Balde s'eschappe, et sort hors de tant de dangers. Enfin, ceste meschante vieille descend en un palus obscur, autour duquel y a des bois tousjours pallissans et des repaires de Dragons. Entre iceux ceste Nymphe de Choron se perdit^ et laissa Balde en défaut, ne la pouvant plus suivre. Icelle s'esquive, et s'en va levant les oreilles, faisant comme le chevreuil, ou un vieil lièvre rusé, lequel, suivi d'un chien, qui le sent au train, ne cherche pas à se sauver par la campagne, mais à travers les buissons, entre lesquels il fait plusieurs tours et destours, rusant çà et là ; et se pensant estre hors des pattes du chien, s'arreste sur ses quatre pieds, leva les oreilles, escoutant s'il est suivi. Et comme le chien, estant lors aussi en défaut, s'arresle court, reprend le vent en haussant le nez; ainsi Balde soudain se retient, ayant perdu ceste Furie, ne pouvant rien recognoistre d'elle : et puis, entrant dedans le bois, queste çà et là, et avec son baston bat tantost un buisson, tantost un autre.

Il n'oit cependant rien branler, et lèvent ne fait mouvoir aucune feuille. 11 s'advance peu à peu, prestant l'oreille à tout. Enfin, il apperçoit au milieu d'un vallon une maison couverte de demies tuilles rompues. Il n'y trouve aucun gardien, et n'est besoing de frapper à la porte.^Il entre en icelle, tenant son espce nue à la main. Les murailles à demy rompues estoyent couvertes d'une grosse humidité, et les planchers estoicnt tous moisis, ainsi qu'on voit es lieux ausquels le jour ne donne point. Balde, cheminant

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