‹ Histoire maccaronique de Merlin Coccaie, prototype de RabelaisChapitre 51 sur 238 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Naples safraniers, aidant la larronnesse Calabre luy fournit de larrons; autant d'enfans que Gennes procrée, autant de testes aiguës façonne la sage-femme ; Sienne a tousjours eslevé de belles filles; Milan n'est jamais sans bruit en toutes les rues pour le martelage des artisans, pendant qu'ils forgent des boucles pour des sangles, et qu'ils percent des esguilles ; ceux qui mettent des clous aux souliers, et rabillent des savattes; ceux qui couvrent les maisons de chaume ou ramonnent les cheminées sont Commaschiens ou Novarois: maisla très-renommée Cipade,de laquelle à présent j'escris, a tousjours eu en abondance de la riche marchandise de mcschante canaille. En ce lieu donc Fortune guida les pauvres amans, et ne voulut les conduire vers de semblables larrons; mais la première rencontre qu'ils feirent, pour se loger en entrant, fut la maison de Berthe, comme on dit surnommé Panade. Ce Berthe estoit un paysant et venu d'un cuisinier, et estoit tant courtois, tant guay, et gaillard qu'il n'y avoit aucuu qui fut si gay, si courtois, et gaillard que luy ; et combien qu'il fut citoyen de ville, il navait eu femme, et n'en avoit, et ne se soucioit pour lors d'en avoir, de peur que chassant les mouches de sa teste il ne rencontrast des cornes, et qu'il luy fallut porter et endurer un taon soubs la queue, qui, le tourmentant par trop, lui feit rompre le col. Toutes ses délices, et tous ses joyaux n'estoient que son jardin, et neuf brebis, avec sept chèvres, une vache, un asne, un porc, une chatte, et une poule; de là dépendoit toute la substance de son labeur, avec laquelle il cherissoit tous les bons compagnons et les passagiers, d'une face tousjours riante. Guy voyant le soleil s'aller coucher soubs les eaux, et loger ses chariots avec les grenouilles, une honte de demander à loger gratis luy rougist soudain le visage. Mais cet ennuy luy apporta moins de douleur, d'autant qu'ApoUo s'esvanoûissant luy couvroit ceste honte par l'obscurité suivante. S'encourageant ainsi soubs la brune, il entre hardiment en la court, qui estoit fermée tout autour de murailles faites de terre et gazons meslez avec de la paille. Le mastin du logis commence à abbayer, et avec son baubau appelle son maistre, lequel avoit desjà fermé l'huis de sa petite chaulmine. Iceluy sort dehors à l'abboy de son chien, tenant en sa main droite une cuillère, et de la lumière en la gauche ; car lors il escunaoit le potage, qu'il preparoit pour son souper. «Ne

voulez-vous pas, dit-il, ce soir loger avec moi? Entrez, je vous prie, ce quej'ay est commun à un chacun. »En disant ces mots, il les emmené au-dedans de son logis, et referme la porte, et approche du feu deux sièges faits en forme de trepié, sur lesquels il fait asseoir Guy et sa femme, les voyant fort las. Pour lors il parle peu à eux; car le temps n'estait pas de parler beaucoup, et quand ilvoioit son hoste avoir faim au baailler, il avoit accoustumé entre autres propos de lui dire : « Mangez quand vous avez faim, ou dormez quand vous baaillez : après que vous aurez remply votre panse, ce sera à vous à causer, et quand vos yeux seront saouls de dormir, esteudez la peau ; ce sont les préceptes quelesasnes ont meslé parmi leurs statuts.» Ainsi Berthe, comme s'il eust été muet, sans tenir autres propos à ses hostes, donne ordre à leur préparer à soupper, et faire tant qu'il en ait au moins pour trois. 11 y avoit pendu à un clou un panier à son bas plancher contre) un soliveau. D'iceluy il prend six œul's, desquels il yi en avait trois, qui estoient frais. Il en met trois sur la! cendre près le feu, pour, après ^voir iceux sué, les tirer encore mollets, afin de les humer. Il casse les trois autres pour en faire une omelette: ce fait, il sort, et ouvre une despense secrette, en laquelle la chatte avoit accoustumé de se cacher, et se tenir là à l'aguet, pour lécher et fripper quelque escuelle ; de là il prend une poignée de petits poissons, qui sont fort communs enla rivierede Mince, laquelle environne la ville de Mantouë. Toutefois les grandes annales de Cipade contiennent que Berthe n'avoit pas pour lors des ablcs et verons, mais que c'estoient des gardons : avec iceux il mesle des grenouilles qu'il avoit peschées avec un apast. Balduine considérant que Berthe ne pourroit accoustrer ensemble tant de viande, si elle ne luy aidoit, estant de son naturel fort courtoise, elle se levé de devant le feu, et non desdaigneuso' de mettre la main à la paste, toute gentille, prend ces petits poissons, œilladant joyeusement son Guy, comme si elle parloit à luy par un seul signe, et lui disoit tels propos : « Et moi, qui suis fille de Roy , que manie-je maintenant? » Elle se desgante, et rebrasse ses blancs et délicats bras; elle prend le cousteau, et escaille ces poissons, les vuide, et jette la panse; puis, escor^ che les grenouilles, comme si elle deschaussoildes brayes. Guy, la voyant ainsi embcsongnée, ne se peut tenir de rire,

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