LIVRE IL
autres semblables me demonslreiit que vous estes estraugers. Mais, si navez aucun bien, aucune maison, aucun fond, et si ne sçave^ aucun mestier, et n'avez aucune bouticque, et que Fortune vous ave rendu si denuez de tous biens, tout ce que j'ay est à vous : vivez icy avec moi ; ma vache, mon asne seront à nous trois. Qui voudra manger, si je mange: qui voudra tirer du laict, si en tire. J'ay cinq journaux de bonne terre, desquels tous les ans je recueille quantité de divers fruicts, des naveaux, des raves, des choux, des concombres, des citrouilles, des porreaux, desfebves nouvelles, des oignons, des aulx, des ciboule-, et, par sur tout, grande quantité de melons, dont je reçoy grand proffit, aussi bien que de ma vache et de mon asne. Tout cela est au commnndemeut de vostre Berthe, mais pardonnez au mal parler de ma langue, je voulois dire au commandement des bons compagnons, comme c'est raison. Entre les gens de ce monde, il y a six mille sortes de volonté: l'un a peu de bien, et encore ce qu'il en peut avoir, il l'abandonne à un chacun. Un autre est avaricieux, ayant autant de revenu que Gosme de Medicis, ayant aussi grand nombre d'écusque Augustin Ghisi. Il ne despend rien, il ne donne rien, il espargne tout ; mais, estant misérable et malotru, il rapine, et vole ce qui appartient à autruy.
« Si j'eusse esté Roy, si Prince, si Duc, si Pape, quel contentement d'esprit, quelle paix, et quel repos la Fortune m'eust-elle pu donner plus grand que celuy que j'ay à présent? Que pauvre homme est celuy, qui estime le Turc, le Sophi, le Prete-Jan, le Soldan, Barberousse, le Pape, le Roy, les Ducs, et telles riches personnes, estre plus aiegrès, plus joyeux que moy, ny que les miens, ny que vous autres, et tels mendians ! Je mange en plus grande patience une gousse d'ail, que les Papes, ou autres grands Seigneurs n'avallent leur coulis, et pressis de perdrix, ou de chap-r pons. Vous repaissez votre ventre affamé en plus grand repos d'esprit d'un pain mendié, et beuvez d'un meilleur goust, par les huys, mille reslats de vin, que ne font aucuns, lesquels en esté, soubs leurs bonnets de velours, et soubs leurs rouges chapeaux, boivent leurs bons vins rafreschis eu temps d'esté avec de la glace. Lu Caguesangne les puisse emporter', le cancre les tuf^r, la foire les puisse
1 Rabelais s'est sans doute souvenu de ce passage lorsqu'il a
SO HISTOIRE MACGARONIQUE.
tourmenter de peur, et, doutans mourir pour avoir avalé de la poudre de diamant, n'ayent le loisir et espace d'entrer dedans le ventre d'une mule fendue ! Croyez que, si vous ne m'accordez ce contentement que je jouysse de vous, comme de mon frère, et de vous, comme de ma sœur, je ne seray aucunement content, et confesserez, qu'il n'y a aussi contentement plus doux que cestuy-cy. » Guy fut longtemps estonné de voir une telle et si grande courtoisie en cet homme ; et à grande peine pouvoit-il croire ce qu'il oyoit, et ne se peut persuader qu'iceluy fut descendu d'un paysan ; mais pense à ce qu'il doit faire, et gratte les resveries et pensées de son suc ; car, si la honte a souffert tant de belles offres, où pense-t-il mieux pouvoir conduire son charriage ? car Balduine estoit par luy menée, comme une charrette, non seulement pour estre lassée d'un long voyage, mais pour estre devenue un gros et lourd bagage, estant desjà icelle grosse d'enfant. S'il les accepte malgré luy, quelle plus grande lascheté ? Quelle tache plus noire, et qui par aucun savon ne se peut effacer, que l'on voye le premier Baron de France, chef de tous honneurs, et la gloire de tant de beaux-faicts, qui est le plus grand Paladin du monde, prenne maintenant une trenche au lieu d'une espée,un soc pour une masse? Pendant donc qu'il remue en son cerveau tels discours, et qu'il ramasse, de-çà, de-là, plusieurs et diverses fantasies ; enfin ce qu'il jugea meilleur pour luy, et plus honesle, fut par luy résolu, et arresté en son entendement. Sa volonté donc fut d'aller seul chercher quelques pays à conquérir, ou par guerre, ou par force, ou bien par quelques doux et paisibles moyens, et les gouverner en telle sorte qu'il y peut establir seurement un Royaume pour soy, et qu'alors il feroit à bon droit Balduine Marquise ou Duchesse, estant jà née de sang Royal. Ayant aussi resvé après telles délibérations une demie heure, il commença à parler ainsi : a Je suis, à la
écrit : « Que le maulubec vous trousque. » (Prologue de Gargati' tua.) Ajoutons que semblables imprécations ne sont point rares dans les écrits facétieux L'auteur d'un livret fort singulier, imprimé en 1608 [Premier acte du svnode nocturne), a imité ce passage et l'a mis on dialecte languedocien : « Mal sainct Anthony bous râpe, mol de terre bous bire, lou maulaucis de Biterne bous trigosse. »