LIVRE IV
enfin? Certes, croy moy, on ne trouve personne qui venille s'efforcer contre des tyrans. Tu trouveras un gibet; qui sera véritablement la fin de tes douleurs. Ha, chacun me chasse! chacun me refuit! car je ne suis vestu que d'un meschant manteau rapetassé et pendant par lambeaux. Je n'ay pas une pauvre coiffe pour couvrir la tigiie de ma teste, et mes fesses sont toutes nues, n'ayant une meschante braye pour les couvrir. Je n'ay pas seulement des gue^tres pour cacher mes jambes; mes orteils passent à travers mes meschans souliers, Je n'ay pas en la bourse un chetif denier, pour m'achepter un morceau de pain moisi, ou pour donner à un bai hier, qui me veuille abattre les poux, qui jour et nuit me rongent la teste, n'ayant le moyen d'avoir un peu de savon pour les faire mourir, en m'en lavant la teste. Je suis au peuple comme un vomissement : je sers à tous de mocquerie, aux fols de marote, et tous nos Gipadiens m'estiment moins qu'une savate. Il n'y a faute de personnes, qui comme sages et advisez donnent conseil aux autres; mais je ne vois point qu'aucun m'en veuille secourir. Tous sont médecins; mais chacun me dénie sa médecine. Tous sont compagnons, mais leur escuelle ne m'est compagne. Je suis riche, personne ne veut exposer sa vie pour moy : je suis pauvre, personne ne veut despendre pour moy un liard. » Comme Zambelle faisoit telles complaintes, il voit de loing Tognazze passer, et l'estime venir à propos pour luy dire ses pensées. Ce Tognazze est un vieillard père delà pairie, nay entièrement pour ciiastier les desbauchez de Cipade. 11 avoit esté plusieurs fois Consul et Dictateur de Cipade : car, estant gi'and praticien, il manioit les affaires du Sénat, pour ce qui despcndoit des loix et ordonnances d'iceluy. Quiconque desiroit avoir un conseil de Caton, olloit incontinent trouver Tognazze. Il portoit un bonnet, lequel on appelle un bonnet de tailloir, du repli duquel pendoient force papiers. C'est le propre à un Consul de porlerquantilé de tels petits billetz, par le moyen desquels on s'asseure qu'il y a du sçavoir, et de la prudence en la teste de celuy qui les porte. Il me ressouvient avoir veu ielle manière de bonnets aux festes et resjuQissances du carneval, et autres temps de folastreries, quand on promené et fait-on jouer les beufles masquez. Au dessoubs de ce bonnet, pendent les oreilles de Tognazze, de l'ordure desquelles on eust emply plus d'une poisle. De son nez peu-
58 HISTOIRE MACCARONIQUR,
doient toujours de sales et vilaines roupies, d'où sortoit une odeur ressemblant fort à celle d'une chaire percée : de dessus ses espaules pendoit tousjours une meschante Juppé faite de plusieurs morceaux de velours, laquelle au temps passé on portoit pour la reput-^tion : avec icelle à grand'peine couvroit-il ses fesses : comme il s'en estoit servi par longtemps, aussi l'avoit-ilpar usance toute pelée. Il n'avoit point d'esguillettes pour attacher ses chausses, et luy sufiisoit de les tenir avec deux boucles. Le vent souflant luy decouvroit le cul. A la ceinture il portoit un petit cousteau à demie gaine, avec lequel quelquefois il escorchoit des anguilles, ou escorchoit des grenouilles. En son marcher, il se tenoit le plus droit qu'il pouvoit, encore qu'il fut bossu ; et, en marchant, avoit ses deux mains d'un costé et d'autre sur sa ceinture, et ressembloit à un pot à deux anses. Se prélassant en ceste façon, se manioit en quarré comme un oye. Aucunefois il tenoit ses mains cachées en ses brayes, et c'estoit quand il faisoit froid, les eschauffant par ce moyen.
Zambelle, l'appercevanl, se resjouit, et va droit vers luy, et se haste de l'attrapper, et s'escria: « Hola, Tognazze, hola, Tognazze, je veux vous dire un mot? » Iceluy avec une gravité catonienne se tourne, et dit: « Qui est-ce qui m'appelle? 0 Zambelle, je te cherchois, je songeois à toy, et t'a vois fiché dans mon enlendement. Que fait-on? Je te voy tout maigre, tout chétif ! N'as-tu point encore desjeuné? n'as-tu point encore beu, Zambelle mon amy? Il est temps que lu lasches la besongne, où est la besace? Apporte! — Ha, ha! dit Zambelle en souspirant, ha, misérable, je n'ay point de pain, je n'ay point de viande en mon bissac. Je n'ay point de vin : voyez là mon baril vuide. Et à la mienne volonté, que Balde n'eust non plus déjeuné que moy, et ceste Berthe qui mange tout ce que j'ay! 0 malheureux, combien iceluy me fait-il tort! J'ay grand honte de le dire à vous autres messieurs. Peut-estre ne seray-je plus nourry par ce meurtrier. Je vous prie conseillez-moy, diray-je? L'accordes-tu? » Tognazze, en toussant, et jettant dehors de grosses colles, luy respond : c Je le veux bien, parle, et me demande tel conseil que tu voudras, lequel lu eusses aussi bien receu de ta marre. 0 Maccaron, Maccaron, quelle folie t'a prins? Qu'attens-tu cependant, pauvre gallefretier? esperes-tu d'ailleurs la beschée? Dy, maroufle? Ce n'est point la coustume