HISTOIRE DE FRÉDÊRIC^GUILLAUUE I*', SECOND ROI DE PRUSSE
Sommaire. — Premières mesures prises par le nouveau roi. — Il observe d*abord la neutralité à regard des troubles du Nord, puis se voit obligé d'en sortir. — 11 assiège Charles XII dans Stralsund. — Résultat de la campagne de 1715 pour la Prusse.
— Talents administratifs et créations de Frédéric-Guillaume.
— Caractère pacifique de son règne. — Sa modération en po* Htique. — Il envoie un contingent de 6,000 hommes, servir sur le Rhin, dans l'armée Impériale. — 11 est atteint d'une hydropisie. — Sa mort. — Sa prédilection pour Téconomie.
— Sa brutalité dans Tintérieur de sa famille. — Comment il entend que les lois militaires soient exécutées. — Tableaux de Tarmée prussienne en 17/iO.
Frédéric-Guillaume débuta comnne roi sous des auspices pacifiques, car le traité d'Utrecht fut signé peu de temps après son avènement (1).
Il apportait dans le gouvernement du jeune royaume de Prusse un esprit différent de celui de son père, et deux de ses premières mesures dénotent ses tendances. Il comiTiença par réformer et diminuer la
(1) La mort de Frédéric I" est du 25 février 1713, tandis que le traité d'Utrecht entre la France et la Prusse porte la date du il avril 1713; c'est par ce traité que Louis XIV reconnut la dignité royale dans la maison de Brandebourg, comme nous Favons déjà mentionné dans le texte du chapitre précédent.
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luxueuse maison de Frédéric I" (1), et par augmenter le nombre de ses soldats ; c'était montrer clairement qu'il aimait Téconomie et reconn^iissait que le principal fondement de la puissance prussienne devait reposer sur les baïonnettes.
Comme mesures politiques il déclara ne vouloir posséder d'autre premier ministre que lui-même^ et ^ l'égard des troubles du Nord observa une exacte neutralité comme sou père.
Les événements le forcèrent bientôt à sortir de cette neutralité. Les généraux suédois remirent en séquestre, entre ses mains, la place de Stettin, et les ennemis de la Suède consentirent à ce séquestre, moyennant un don de 400,000 écus qu'il leur fit. De retour du fond de ia Bessarabie, Charries XII protesta contre ce séquestre^ éloigna toute possibilité de paix par son opiniâtreté, et obligea Frédéric-Guillaume à s'unir aux Russes, aux Danois et aux Hanovrîens pour le maintien de ses engagements. Ce dernier monarque envoya 20^000 hommes en Poméranie, et assiégea bientôt, dans Stralsund, le vaincu de Puitawa, de concert avec le roi de Danemark.
La tranchée fut ouverte dans la nuit du t9 au
(1) Le grand maréchal de la cour sortait du cabinet de Frédéric- Guillaume 1" avec Tétai de la maison royale entièrement biffé,.lorsque le lieutenant-général de Tctiau» à la fois cbambelUu et dief des gardes-du-corps, se doute -de quelqu<i cbose a- sou ai|> consterné, lui arrache Télat, Texaminc et crie aux courtisans, ses. collègues : « Ikssiaurs, notre boo maître est niort^ et 1^ oâuvetèu roi nous envoid Ums au diable. »
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20 octobre, par près de 1,600 travailleurs. Sur les renseignements donnés par M, de Koppen, son aide* de-camp, Frédéric-Guillaume dressa le plan d'attaque du fort de Denholm, que ses troupes enlevèrent bravement; le» fuyards eurent néanmoina le temps de lever Iç pont qui faisait communiquer ce fort avec Stralsund, de sorte que la place resta isolée. Le 12 novembre, le prince d'Ânhalt-Dessau s'embarqua dans le port de Ludwigsbourg, à la tête d*un corps expéditionnaire de 24 bataillons et 39 escadrons, et vint débarquer le 15, à la faveur d'une grande pluie, daps rtle de Rugen, près du village de Sretzau, où il y avait une garde de 25 dragons suédois qui prit la fuite. A peine descendu sur le rivage, il se retrancha, naalgré l'avis des autres généraux ; bien lui en prit, car Charles XII ne tarda pas à le venir attaquer avec impétuo^té à la tête de 800 fantassins et de 2,000 chevaux. Repoussé avec perte, ce monarque aventureux fut obligé d'abandonner toute Tlle à ses ennemis et de se jeter dans un esquif pour- retourMr à Stralsund.
C'était un habile début que de s'être emparé successivement des îles de Denholm et de Rugen, qui commandent les communications maritimes de Stralsund, et par oju les Suédois pouvaient tirer de leur patrie vivres et munitions. Aussi le siège inarcha-t-il ensuite rapidement, et les brèches se multiplièrent; Charles Xll remédia, le plus longtemps possible, à cette grave silualion par son industrie et par son courage. Le 17 décembre, un assaut long et san-
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glanl rendit les alliés maîtres d'un ouvrage à corne et d'une tenaille; aussitôt ce succès, Charles XII essaya de les en déloger par une brusque et vigoureuse sortie, dans laquelle il combattit en soldat, sans toutefois réussir. Dès lors le résultat de Tassaut qui allait être donné au corps de place était facile à prévoir, et la mort ou la captivité restaient le seul espoir du roi de Suède; mais cet opiniâtre lutteur céda aux supplications de ses généraux et s'embarqua pour la Suède, abandonnant la place de Stralsund, qui ne tarda pas à capituler (î24 décembre).
Cette reddition termina la campagne de 1715, qui donna à la Prusse, comme bénéfice, la possession de la partie de la Ponaéranie comprise entre l'Oder et la petite rivière de Peene, possession définivement acquise à cette puissance lors de la conclusion de la paix, grâce au payement d'une somme de 2 millions d'écus qu'elle fil à la Suède, ce qui valut à cet agrandissement l'apparence utile d'un achat plutôt que d'une conquête.
De retour dans ses États, Frédéric-Guillaume s'attacha, par des secours et des fondations, à y diminuer la misère, à y augmenter l'industrie et la population. La mort de Charles XII, arrivée en 1718, donna plus de stabilité à la paix et seconda ses efforts; sa bonne administration et sa vigilance attentive, car chaque année il parcourait toutes les provinces de son royaume, firent le reste, H trouva néanmoins le moyen d'augmenter en même temps son armée , et de la porter jusqu'au chiffre de
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60^000 hommes, recrutas moitié en Prusse, moitié à rétranger (4).
Parmi ses créations, nous devons citer le village de Potsdam, où il fixa sa résidence, et dont il fit une ville grande, ornée, industrielle, riche d'établissements hospitaliers. Au nombre de ces derniers figure en première ligne la maison d'éducation pour les fils de soldats, auxquels on apprenait un métier lucratif; cette maison entretenait annuellement 2,500 enfants. Ce qui lui permit surtout de tourner ses vues vers Tamélioration intérieure de ses États, c'est qu'il resta en paix de 1715 à 17â/i, c'est-à-dire pendant près de vingt années consécutives. On dirait, à le voir garder ainsi la neutralité au milieu de complications sérieuses et le touchant de près, qu'il veut avant tout ne compromettre en rien la dignité royale, encore de fraîche date dans sa maison, et qu'il borne son ambition à consolider son sceptre par la prudence et l'économie ; on dirait même <iu'il pressent le degré de glojre où la Prusse montera après lui, et que préparer les matériaux qui serviront à acquérir cette gloire, suffit à son activité, que limite la sagesse.
Il donna un remarquable exemple dé î^gesse eu 1728. Un défaut de délimitation, entre la Vieille*- Marche et le duché de Zell, allait amener entre la Prusse et l'Angleterre une rupture d'autant plus re-^ grettable qu'elle pouvait durer longtemps, les monarques de ces deux pays se détestant, quoique
(1) Mémoires de Brandebourg^p, 21S.
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beaux-frèred et élevés presque ensemble ; l'Empereur attisait le feu de cette discorde. Au dernier moment, Frédéric GulUauiKie assemble en cc^iseil ses ministres et ses ptus anciens génâraox, les> consulte, voit qu'ils' trouvent TaSiaire de mioime importance et jugent qu'elle ne vaut pas la peine d'entraîner confime conséquence une déclaration de guerre : aussitôt il se range-à leur avis et choisit les ducs de Srunswiek et de Gotbia comme arbitres du difiërent sorveiitt entre lui et Georges II. ^
En cette même année 1728, îe roi de Prusse fi k vw*, paf de grandes manoeuvres exécutées^ en^ préseoce du roi de Pologne qui était ven^i vkiter Berli», comlnen. ses treupea d'infanterie étaient exercées^ est bien tenues ei combiei» elles se trouvaient disposées pour faire W guei^re, quoiqu'elles vécussent padfi- 4uemeat depuis une douzaine d'années.
, Cette période pacifique dora jusqu'e» 17Sft, époque à laquelle Frédéric Guillaume envoya, suivant ses eiigagements, à l'Empereur un secours de 10.^000 hommes (1)^ qui combarttirent sur le Rhin dans^Tar^ mée du prince Eugène,, lequel n'était plu» alors que l'ombre de lui-même, et n'osait livrer bataille de peur de coEi;»promettr& sa gloire. Le rot de Prusse s'assura, de celte caducité ei^ se rendant, avec te prince royal son rds, au camp dit. bérod qui e0m» mandait xadis si brillamment les armées impériales,
fi) 5 péginienls d'infaritorie et 3 de cavalerie, commandés par le général-lieutenant de Roder, alors fort âgé. Des auteurs n'évaluent ce contingent qu'à 6,0(K) ^ovimest
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Là il donna l'exemple de Pactivilé et de la simplicité» Campé» et non hgé^ il visitait ses soldats à la pointe du jour, veillait à leur entretien et à leur santé. Un our il aperçut le carrosse de Tun de ses aides*decamp (Hacke); outré, lui qui voyageait toujours en oalècbe ow^ef^te^ il fait ôter et brûler les portières de celte voiture, disant à son possesseur : a Un carrosse est un meuble de femme, qui ne convient pas à un soldai(l). » A la fm de la campagne il revint à Berlin, souffrant déjà d'un conHnencement d'hydropisie.
€ette maladie, d'autant plus à craindre pour lui qu'il était très corpulent, épuisa peu à peu ses forces, et finit par le miner ; à force d'art les médecins prolongèrent pourtant son existence pendant six années, qui furent signalées en Europe par plusieurs guerres* auxquelles la Prusse ne prit aucune part. Cette pui^ssaAce envoya aeuten>ent, en 17â7, quelques officiers en Hongrie se former à la guerre dans la lutte de l'Empereur contre les Turcs, et réunit, en 1789, plusieurs régiments dans un camp d'exercice sis près de Welau, en Prusse. Frédéric Guillaume mourut le M mai 1740, à une heure après midi, et fuè enterré, confime il l'avait prescrit, sans beaucoup de façms.
Une pareille recommandation tenait à ce qu'il prisait et pratiquait l'économie autant que son père
(1) Minmf$s potir ^efvir à l'hisipire de» quatre derniers sauve-' ratRs de la maison de Brandebourg royale de Prusse , écrite par Gbarlas-Louls,. baron de PoelIniU/chambeMan de Frédéric IL Berlin, 1791, i.0-12, t. H, p. 2»0.
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avait aimé le faste; il songea toute sa vie à>se former un trésor au moyen duquel il put, au moment où cela serait nécessaire, mobiliser immédiatement Tarmée prussienne, qu'il avait su mettre sur un pied fort respectable, sachant à merveille que sMI faut^ pour faire la guerre avec chance de succès, des troupes manœuvrières, disciplinées et aiguerries, il faut aussi de l'argent et surtout de l'argent disponible. Celte ligne de conduite de Frédéric Guillaume I*', d'autant plus remarquable chez lui qu'il n'aimait pas la guerre, fut adoptée par son successeur, et a contribué essentiellement à Félévation de la Prusse.
Ce prince portait une taille médiocre, un front relevé, des yeux grands et vifs. 11 dormait peu et d'un sommeil inquiet; son teint restait pourtant frais. 11 avait une mémoire adnnrable et discutait un grand nombre d'affaires.
Frédéric Guillaume était, dans l'intérieur de sa famille, brutal jusqu'à la cruauté; sa femme et ses enfants eurent beaucoup à souffrir de la dureté de son caractère. Il maltraita gravement son fM aîné, et quand celui-ci tenta de se soustraire, par la fuite, à ses mauvais traitements, il voulut le faire périr comme déserteur (1), puis ne céda ou ne parut céder,
(IJ Formey, dans ses Scmvenirf d'un citoyen (Berlin, 1789, t î, p. 79, 80), essaie de justifier cette idée cruelle par l'exemple de Pierre le Grand, à Tégard de son t\s Alexis, et par de hautes considérations politiques. €*c^t pousser trop loin le désir louable et en partie véridique d'atténuer les couleurs trop odieuses sous les* quelles on a dépeint parfois le deuxième roi de Prusse.
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pour accorder sa grâce au jeune prince, que sur la demande formelle de l'Empereur; on prétend qu^en cédant ainsi, il dit d*uu ton bourru et vibrant de colère : a L* Autriche verra un jour quel, serpent elle réchauffe dans son sein. »
Malgré cette sévérité» dont les excès restent inqualifiables même chez un homme dénué d'instruction, comme c^est ici le cas, Frédéric 11 rend dans tous ses écrits à son père et prédécesseur une justice peuVétre trop louangeuse, mais qui précisément par cette raison lui fait honneur. Entre autres passages il termine ainsi, dans ses Mémoires de Brandebourg, le chapitre relatif au règne de Frédéric Guillaume 1" : a S'il est vrai de dire qu'on doit l'ombre du chêne qui nous couvre à la vertu du gland qui Ta produit, toute la terre conviendra qu'on trouve dans la vie laborieuse de ce prince et dans les mesures qu'il [H'it, avec sagesse, lès principes de la prospérité dont la maison royale a joui après sa mort. »
Complétons cet éloge bien tourné en disant que Frédéric Guillaume I" savait, en dépit de sa brutalité,, avouer et réparer une injustice; ainsi, ayant fait fouetter par le bourreau un employé innocent, il reconnut son tort, le publia, et admit à sa table (1) son involontaire victime.
La dure sévérité dont le second roi de Prusse usait
(i) Le plaisir de la table et celui de la tabagie étaient les seub auxquels cédait ce monarque. A sa tabagie.il avait insUtué pour règle que personne ne se lèverait, soit à son entrée, soit ii sa sortie.
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envers sa famille» se retrouve dans plusieurs faits qui témoignent de la manière dont il entendait que les lois nf)ilitaires fussent exécutées dans son royaume. En void un «xemple. Le 25 oct^re 1729, assistant, à Lubben, à une revue passée par le roi de Pologne, il reconnaît pendant le défilé an tambour qui avait déserté du service de Prusse depuis six ans envii^on, et rappelle par son nom ; le tambour, frappé de stupéfaction par la prodigieuse mémoire de son ancien monarque, avoue son délit et demande gr&ce; mais Frédéric Guillaume, profitant du cartel existant entre lui et le roi de Pologne , ordonne de (e ranoener en Brandebourg^ et lui fait subir sa peine.
Le monarque dont nous venons d'esquisser rapidement l'histoire, laissa en mourant une armée de 68,720 hommes, comme en font foi lestrois tableaux suivants.
TABLEÂti des garnisons prussiennes â la mort de Frédéric Guillaume !•' (1760).