BATAILLE DE THAPSUS
(707 de Rome, 47 av. J. C.)
Les renseignements que les historiens nous ont transmis sur cette bataille ne nous font point connaître avec précision la force des deux armées; tout ce qu’on sait,
1 Thapsus ou Tapsus était à environ trente lieues au S.-E. de Carthage, sur la côte en face de Malte. Le voyageur Shaw croit en avoir trouvé les ruines à Démass, près d'El-Madia , dans la régence de Tunis.
2 Hirt., Bell. afric., vxxIx.
c’est que César avait neuf légions, et que les ennemis, sans être beaucoup plus forts en infanterie de ligne, avaient une cavalerie très-nombreuse, beaucoup de troupes irrégulières, et 64 éléphants. Suivant Appien, les deux camps de Juba et de Scipion pouvaient fournir 80,009 combattants. Au résumé, on peut avancer avec assez de probabilité que l'armée de César était inférieure d’un tiers à celle de ses adversaires.
Pour l’ordre de bataille, nous trouvons plus de détails dans l’historien de la guerre d'Afrique : Scipion avait rangé son infanterie au centre, et sa cavalerie, placée sur les ailes, était soutenue de chaque côté par 32 éléphants. Il comptait beaucoup sur ces animaux, contre lesquels les troupes de César n’avaient pas l'habitude de combattre ; il espérait avec eux effrayer la cavalerie du dictateur, et mettre ainsi le désordre dans ses rangs : aussi avait-il insisté pour que Juba lui en fournit un grand nombre, et en effet ce roi lui en avait amené 30, peu de jours avant la bataille. L'armée de Scipion. déployée comme nous venons de le dire, faisait face à la ville de Thapsus, et appuyait sa gauche à la mer.
César rangea ses troupes devant son Camp, sur trois lignes tournant le dos à la place. Cinq légions formèrent le centre; deux furent placées à chaque aile, et appuyées par la cavalerie. Enfin, pour résister aux éléphants , il renforcça ses flancs par dix cohortes d'élite, et par des détachements d’archers et de frondeurs, destinés à repousser ces animaux et à les empêcher de faire brèche dans les légions. Il avait mêlé, dans la même intention, des piquets de troupes légères à la cavalerie !.
1 (Ante ipsa cornua quinis cohortibus contra bestias conloca- «ts, sagittarns , funditoribusque in utrisque cornibus dispositis,
«levique armatura interequites interjecta.» (Hirt., Bell. afric., EX)
Mais quand même :il n’eùût pas pris ces précautions, on peut penser que la vue des éléphants n'aurait pas beaucoup effrayé ses troupes, car ce furent elles qui voulurent commencer l'attaque. Nous dirons ailleurs par quels moyens ce grand homme était parvenu à les affranchir de cette crainte.
Aux dispositions dont nous venons de parler, César en ajouta une qui prouve que rien n’échappait à sa prévoyance. Sa flotte était à l’ancre dans la rade de Thapsus : il lui ordonna de serrer la côte derrière les lignes de l'ennemi, puis, au signal donné, de pousser de grands cris, et de faire semblant de débarquer, afin de jeter de la perplexité dans les résolutions de Scipion.
Tout étant ainsi réglé, 1l parcourut à pied les rangs, ‘encourageant tout le monde par ses paroles et par son assurance. Les soldats, impatients d’en venir aux mains, demandaient à grands eris le signal : par quelque raison qui nous est inconnue, 1l refusait de le donner, et tâchait de contenir leur ardeur. Enfin, tout à coup un trompette de l'aile droite sonna la charge de son propre mouvement, et sur-le-champ toute l’armée s’ébranla et marcha à l’ennemi. César n'eut que le temps de monter à cheval, et ayant donné pour mot de ralliement le mot BONHEUR !, il alla se placer à la tête des légIons.
Les tirailleurs de la droite engagèrent l’action en lançant sur les éléphants qu’ils avaient en face une grêle de projectiles. Cette attaque, poussée avec vigueur, et soutenue par les autres troupes, eut un plein succès : ces animaux, pressés de tous côtés, effrayés du sifflement des pierres et des traits, rendus furieux par les blessures, firent volte-face, et, passant sur le corps à
! «Signo felicitatis dato.» ( Hirt., Bell. afric., 83.)
leurs propres soldats, se précipitèrent dans les portes du camp. Mais comme ils ne pouvaient y entrer tous à la fois , la plupart se jetèrent à droite et à gauche contre les palissades, et y firent de larges brèches, d'autant plus aisément que ces ouvrages, construits tout récemment, n'avaient pas encore eu le temps de se consolider. Les soldats de César, qui les poursuivaient, profitèrent de cette circonstance pour pénétrer dans le camp, et s’en rendirent maîtres. La cavalerie africaine qui était à l'aile gauche de Scipion, se trouvant alors à découvert, et ayant d’ailleurs été bouleversée par l’irruption des éléphants, prit la fuite et abandonna l'infanterie, qui, à son tour, ne tarda pas à lâcher pied. Mais, ne pouvant se retirer dans le camp, qui était déjà au pouvoir de l'ennemi , elle alla plus loin chercher un refuge dans des retranchements que Scipion avait occupés quelques jours auparavant. La garnison de Thapsus, voyant la mauvaise tournure que prenaient les affaires, fit alors une sortie, soit qu’elle voulüt opérer une diversion en faveur de son parti, soit qu’elle voulüt quitter la ville pour se sauver ailleurs. Mais les valets et les esclaves qui étaient restés dans les lignes suffirent pour lui faire tête et pour la refouler dans la place.
L’aile droite des confédérés n’était pas plus heuréuse dans sa résistance contre l’armée de César. Mais ici les détails nous manquent : nous savons seulement que, forcées et poursuivies l’épée dans les reins, les troupes qui formaient cette aile eurent de la peine à gagner le vieux camp de Scipion. où s'étaient déjà réfugiés les fuyards de la gauche. Peut-être auraient-elles tenté de s’y défendre ; mais, ne voyant avec elles aucun chef qui püt prendre le commandement, elles perdirent courage, et, quittant celte position , se sauvèrent à la course jusqu’au camp de Juba. Malheureusement ce poste était déjà au
pouvoir de leurs adversaires : ces infortunés perdirent alors tout espoir, et, s’étant réunis à la hâte sur une éminence, ils baissèrent leurs armes en signe de détresse, et demandèrent quartier. Cette humble démonstration ne leur fut d'aucun secours, car les vétérans de César, transportés de fureur, les massacrèrent impitoyablement, non-seulement contre les ordres de leur général, mais même malgré ses prières. Telles sont les atrocités qu'entrainent toujours avec elles les guerres civiles. Il faut dire aussi que Juba et Scipion avaient donné les premiers l’exemple d’une semblable inhumatél 4
La victoire de César fut complète, et, si nous en croyons Hirtius, il eut le bonheur de ne lacheter que par le sacrifice d’un petit nombre de ses soldats. Du côté des vaincus il en périt 10,009, selon le même historien, et 50,000 selon Plutarque ; mais cette dernière évaluation me paraît évidemment exagérée. Ce qu'il y a de certain, cependant, c’est que dès lors le parti de Pompée fut anéanti en Afrique.
Les 64 éléphants de l'ennemi étaient tombés au pouvoir de César: le lendemain il se présenta devant Thapsus en les faisant marcher en tête, après les avoir armés en guerre et chargés de leurs tours. Îl espérait qu’à la vue de cette preuve matérielle de la défaite de son parti, la garnison ne ferait pas difficulté de se rendre. Il n'en fut pas ainsi, et il se vit obligé de faire continuer le
1 «Desperata salute, in quodam colle consistunt, atque, armis «demissis, salutationem more militari faciunt. Quibus miseris ea «res parvo præsidio fuit : namque milites veterani, 1ra et dolore «incensi, ut parcerent hosti non poterant adduei... Îtaque 11 omnes «Scipionis milites, quum fidem Cæsaris implorarent, inspectante «ipso Cæsare, et a militibus deprecante , eis uti parcerent, ad «unum sunt interfecti.» (Hirt., Bell, afric., 85.)
siége par un de ses lieutenants, tandis que lui-même allait recevoir les soumissions des autres places de la province. Celles-ci lui ouvrirent leurs portes sans résistance , et l'Afrique entière ne tarda pas à se soumettre.