‹ Histoire morale des femmes (volume 2)Chapitre 102 sur 124 · LES FEMMES DANS LES CARBIJÈRES PROFESSIONNELLES · texte numérisé non relu

LES FEMMES DANS LES CARBIJÈRES PROFESSIONNELLES

Une considération importante noas arrête dès le début de cette question.

En Amérique, <ians plusieurs États de ITJnioo, les maris ne permettent pas à leurs femmes d'aller «u marché pour Tachai des provisions ménagèi*es; ce sont eoi qui les suppléent dans cet office.

€e fait si Mngulier nous découvre un point deTue nouveau. U n'y a évidemmerit dan» oelte «sarpa-

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tion ni dédain ni jalousie; ce n*est qu'une affectueuse sollicitude. Le système d'exclusion qui interdit aux femmes les carrière» professionnelles peut donc partir d'un sentim^[it qui n'est ni le despotisme ni l'ambition. Donnons quelques moments à Texamen de ce sentiment.

Tous les individus dont la pensée idéalise Timage de la femme, les poètes surtout, la transportent hors du contactdela vie matérielle. Amante, vierge, ange, femme jeune et belle, tous ces termes divers s'accordent pour représenter un être qui touche à peine la terre du bout de ses ailes; ses pieds ne marchent pas, ses mains ne travaillent pas; et cette inaction -dont on lui a fait une loi est tout ensemble un hommage à la délicatesse de son -cœiH*, et un soin pieux de la faiblesse de son corps. Il n'y a que les peuples sauvages ou les plus misérables de nos paysans qui condamnent les femmes au travail de la terre. Pour les classes civilisées, le titre même d'épouse, quoique si grave, figure, dans sa signification la plus élevée, une créature mise à l'abri de tous les hasards de la vie extérieure, et saintement cachée dans l'ombre du foyer domestique. Or, qu'est-ce que demander pour les femmes les carrières professionnelles, sinon arracher ses ailes à l'ange et l'aventurer dans les sales rues de la ville; faire descendi^e la vierge de son piédestal et l'exposer à tous lesT^ards derencontre; imposer à la femme les fatigues de la vie, mêler l'épouse aux rudes débats de la réalité, et enlever ainsi i l'une sa grâce, à l'autre sa pureté, à toutes ce charme idéal de pudeur, dont Dieu semble avoir fait la qualité distinctive comme la parure de la femme. La présence des femmes dans les comptoirs de toutes sortes n'amène-treUe point» par ex.em^\^^ tqS\<^

ar.s LA FEMMr..

périls pour elles? Entre gens qiû vendent et gens q achètent, la personne elle-même court risque de deven un objet de commerce, ou plutôt le commerce n'est soi vent qu'un prétexte. Si une jeune fille se fait recevc dans un magasin, c'est pour être vue; si un jeune homn y entre, c'est pour voir. Les marchands mêmes, explo tant parfois ce double désir, louent à grands frais quelqi femme jeune et belle qu'ils placent à leur compte comme sur un théâtre, qu'ils habillent d'un costume, dont le visage sert d'enseigne et d'amorce. Que deviei nent, dans une telle vie, l'honneur, la délicatesse, tout les qualités féminines?

Ces objections, très-sérieuses et très-solides, tombe devant un seul mot : la femme vit sur la terre ^. L'opi lence peut parfois lui permettre cette oisiveté poétiqu et la jeunesse ou la beauté en faire une grâce pour ell mais l'opulence, la beauté, la jeunesse, n'appartienne qu'à quelques rares élues où à quelques courtes anné( et les trois quarts de la vie de la femme réclament comi un bienfait, ou subissent comme une nécessité, la 1 souveraine du travail. C'est d'abord leur rôle même mère de famille qui leur impose souvent un métier; faut travailler pour nourrir les enfants ou pour soutei le mari. C'est le désir d'arriver à ce titre d'épouse q leur fait choisir une carrière; il faut gagner une dotai de devenir femme et mère. C'est enfin, pour toutes cell

1. Le beau livre de M. Jules Simon sur l'ouvrière tend, nom savons, à cette conclusion : que la femme doit rester la gardienne foyer domestique, et que l'homme seul doit aller au dehors gagi le pain de la famille. Personne qui n'accepte une (elle pensée com idéale; mais la réalisation en est si éloignée et, >e le crains, si imp sible, que nous ne saurions chercher là une solution présente poDi Irî?»? condilion d'îs femraps.

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qui ne seront jamais épouses ou qui ne le sont plus, le besoin de vivre ou le besoin de penser.

Cette double nécessité tranche la question et nous marque nettement les droits des femmes relativement aux professions industrielles et aux professions libérales. Ces droits, quels sont-ils?

D'y avoir accès, comme les hommes, dans la mesure de leur travail.

D'y être payées, comme les hommes, dans la mesure de leur travail.

Eh bien, comparons leur sort à celui des hommes, et que réquité prononce.

Se présentent d'abord les classes ouvrières ', les iilles et femmes dû peuple.

Trois grandes fabricî lions comprennent tous les travaux d'ensemble exécutés par les femmes : la fabrication du coton, celle de la soie, celle de la laine.

La première n'offre que deux opérations dangereuses : le battage et l'apprêt des étoffes ^. Le battage soulève en l'air un nuage épais de poussière irritante, et amène cette terrible maladie pulmonaire que la langue énergique des ateliers a novam&^phthim cotonneuse. Presque tous les batteurs sont des femmes. L'apprêt des étoffes exige une telle température que pas un seul ouvrier ne peut supporter

f. Des améliorations notables se sont réalisées dans les manufaclures depuis que ce livre est écrit. M. Beaudrillart, M. Jules Simon, M. Louis Reybaud, ont, dans une série de travaux remarquables, mis tous ces perfectionnements en lumière ; leurs ouvrages sont dans les Diains de tous les hommes sérieux. Nous avone pourtant laissé tel qu'il était le tableau tracé par nous en 1847 ; d'abord parce qu'il est encore vrai, sinon complet ; puis, rien n'aide plus à la cause du progrès que la démonstration des progrès accomplis.

2, Tableau de Vitat physique et moral des ouvriert, par M. Yillermé, de rinstifut, t. I, p. 12; t. II, p. 208.

ce travail une Fois passé Tâge de vingt-cinq ou trente ans au plus. Les apprêteurs sont presque tous des femmes^.

L'industrie lainière n'offre de përîls réels que dans le cardage. Les cardeurs sont des femmes.

Dans la fabrication de la soie il y a deux préparations meurtrières : le tirage des cocons et le cardage de la filoselle. Les femmes seules tirent et cardent. Les unes, assises tout le jour, pendant la saison caniculaire, auprès d'un bassin d'eau bouillante, foixîéesd'y tremper à chaque instant les mains pour en retirer les cocons, aspirant les émanations infectes de toutes les chrysalides pourries, sont atteintes de fièvres putrides, de vomissements de sang. Les autres, jeunes filles des Cévennes, arrivent de leurs montagnes, fraîches, vigoureuses, en pleine santé comme en pleine force, et, après quelques mois écoulés , tombent frappées de phthisie tuberculeuse*; sur huit malades il y a six poitrinaires.

Tout n'est pas dit. De ces mortelles occupations il n'en est pas une seule qui donne à l'ouvrière de quoi vivre. Les ouvrières en coton gagnent de seize à dixhuit sous par jour; en laine, de vingt à vingt-cinq sous; en soie, de quinze à vingt sous. Certes, les soufihmees de l'ouvrier sont cruelles ; il dépense souvent en quelques mois des années de force et de santé, mais au moins a-t-il du pain. Un ouvrier en soie gagne deux à trots francs par jour. Mais l'ouvrière, dix-huit sousi Si du moins cette chétive paye lui était assurée? mais

1 . Tableau de Vélat physique et moral des ouvriers , par M. Vflteraé, derinsUJul, l. H, p. 217,

2. Villermé , t. II, p. 232, Topographie de la ville de Nhms, et Rapport de M. Chabanon, chirurgien en chef de lii6pit«l dfhèe.

l'aimëe de travail m comf^te pas plus it trois c^its journées; voilà un cinquième enlevé à ces dii-huit sous. Si An moin% ces trois cents jours amenaient tous leargain, mais les manufactures sont sujettes à deairéformes partielles, à des économies de détail I Or, sisr qui portent^lles? Toujours sur les ouvriers les moins rétribués, sur les femmes. Ainsi va s'amoindrissani de •toutes parts leur misérable salaire î Et nous n'avons compté ni les maladies, si fréquentes chez ces êtres plus faibles , ni les grossesses , ni les fatigues de Tallaitement 1 Nous ne sommes pas descendus dans toutes les doaleurs déchirantes des industries isolées. Partout le gain des femmes de cette classe est resté au-dessous du seul besoin de manger, et partout il diminue chaque jour. Les économistes de tous les partis posent ce fait vraiment terrible : une femme seule, qui n'achète pas un meuble, pas un vêtement, ne peut pas vivre dans une ville à moins de ^48 fiMincs par an. Ôr, dans sa première jeunesse son gain monte généralement* 472 fr., dans la force de Tâge à 250 francs, à son déclin à 426*. Ce n'est pas tout encore. Pour Fouvrier, misère veut dire faim ; pour l'ouvrière, faim et honte. Éperdues de besoin, exaspérées par le désespoir, elles jettent les yeux SUT ce corps qui ne peut les nourrir paT le travail, et se souviennent qu'elles sont belles ou, sinon belles, femmes. Il ne leur reste que leur sexe : elles en font un instrument de gain. A Reims, à Lille, à Sedan, plus d'une ouvrière, son ingrat travail terminé, commence ce qu'elle appelle, je ne dois rien ôter de sa force à

1, Du paupérisme de la ville de Paris, par M. Vée. — Études êur l'administration de la ville de Paris, par M. Say. — Villermé, Tarbé, Salaire et Travail.

cette terrible expression, ce qu'elle appelle son cinquième qtÂart de journée ^

Parent-Duchâtelet atteste que sur trois mille créatures perdues, trente-cinq seulement avaient un état qui pouvait les nourrir , et que quatorze cents avaient été précipitées dans cette vie horrible par la misère ! Une d'elles, quand elle s y résolut, n'avait pas mangé depuis trois îours !

De tels faits, de tels chiffres, parlent bien haut. La France ne peut voir sans une profonde inquiétude cette inégalité fatale entre l'ouvrière et l'ouvrier, car cette inégalité n'est pas moins que la ruine de la santé publique, de la moralité publique, de la race même. Nous n'ignorons pas combien les remèdes à de tels fléaux sont difficiles, souvent funestes ; et certes nous nous garderons de les chercher dans les rêves insensés de telle ou telle secte ; mais le moraliste n'a pas le droit de détourner ses yeux d'un mal moral parce qu'il n'en voit pas, lui, le remède. Son devoir impérieux est de dire et de redire sans cesse : voilà la plaie ! jusqu'à ce que la conscience de tous, seul juge dans ces graves questions, s'émeuve à ces douleurs, cherche ardemment, sinon à les détruire, du moins à les atténuer, et ne laisse enfin au vice et à la souffrance que la part fatale qu'il n'est pas possible de leur arracher.

C'est encore au nom de la justice et de l'humanité que nous réclamons contre la concurrence masculiije dans les travaux purement féminins. Il est certaines professions que la nature, comme la loi, interdit à jamais aux femmes. Pourquoi la loi, comme la nature,

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