‹ Histoire musicale de la main, son rôle dans la notation, la tonalité, le rythme et l'exécution instrumentale. La main des musiciens devant les sciences occultesChapitre 1 sur 39 · OUVERTURE · texte numérisé non relu

OUVERTURE

La scène se passe au tribunal de Psychopolis. La séance est présidée par un paralytique, assisté d'un aveugle et d'un sourd non muec. A la barre comparaissent les cinq sens plaidant en séparation.

Quoique infirme, le tribunal a eu le bon sens de supprimer les avocats et de permettre aux plaideurs d'exposer eux-mêmes leur cause. La parole est au Goût.

Le Goût. — Messieurs les Juges, un de vos plus éminents collègues, l'illustre Brillat-Savarin a écrit ma biographie. Ce livre étincelant d'esprit doit, j'en suis certain, occuper une place honorable dans votre bibliothèque, car je sais l'estime profonde que la magistrature de tous les temps et de tous les pays a professée pour les jouissances de la table.

Mon savant biographe m'a victorieusement restitué la place d'honneur que je dois occuper dans la hiérarchie sensuelle.

Je suis le trait-d'union humanitaire. Grâce à moi, tous les hommes, réunis autour de la table du festin, oublient leurs souffrances et leurs haines pour fraterniser le verre en main. Moi seul préside à la seule table d'harmonie où puisse régner l'accord parfait.

C'est pourquoi je réclame de votre haute justice le pouvoir d'accomplir librement mon apostolat fraternel, et je demande hautement à être à jamais séparé des quatre agents de discorde qui jusqu'à ce jour n'ont cessé d'entraver ma noble mission. {Murmures).

Les oreilles écoutent aux portes du mal, les yeux allument les convoitises, les narines flairent la vengeance, la main commet les meurtres, tandisque les portes de mon palais s'ouvrent au genre humain, offrant à tous l'oubli et le bonheur.

Comparez et jugez.

L'Odorat. — Messieurs les magistrats, j'éprouve quelque honte d'être contraint à me mesurer devant vous avec l'orateur matériel qui vient de parler. Profaner mon flair subtil au contact de ses appétits vulgaires, souiller les substances éthérées dont je nourris l'âme humaine, en les opposant aux aliments grossiers dont il gave le ventre! Pouah!

Laissez-moi fuir ces champs empestés de l'Ivresse et de la Gourmandise et me réfugier dans mes domaines parfumés. A moi les fleurs! A moi

l'effluve printanier de la violette dont nul oeil ne sait la retraite et dont nulle oreille ne comprend le langage ! A moi la vapeur enivrante des roses dont la main ne sent que les épines! A moi les senteurs embaumées du souffle virginal de la femme adorée! A moi l'amour!

Qu'on me laisse régner sans partage sur l'âme humaine, puisque je trône au milieu du visage et, je le jure, cette âme je l'élèverai jusqu'aux cieux.

O pauvre humanité! Mille couleurs t'éblouissent, te trompent, t'aveuglent; mille bruits t'obsèdent, t'assourdissent. Sois à moi seul; viens respirer la myrrhe et l'encens qui te feront l'égale des dieux. Viens écouter ce concert de parfums idéals dont tes mains tenteraient vainement de saisir les vibrations impalpables, et ton âme, à tout jamais dégagée de la matière, s'endormira dans la tranquillité du bonheur éternel. Ainsi soit-il!

La Vue. — Messieurs, le plaidoyer — j'allais dire le prêche — que nous venons d'entendre, me rappelle cette conclusion qu'un capucin ne manquait jamais de proposer à ses ouailles : « Mes très chers frères, s'écriait-il, le but suprême de la vie est de mourir en odeur de sainteté. » Tel est l'idéal que l'odorat présente au genre humain, en le poussant à divorcer avec nous.

Est-ce sérieux? S'il m'était permis de qualifier la réalisation d'un tel projet, je l'appellerais un

progrès cynique, car le règne du flair élèverait l'homme à la hauteur du chien.

Odorat, l'humanité n'a que faire de ces vains parfums qui l'étourdissent, la surexcitent et la tuent. Redouté, le peintre des roses, n'est-il pas mort asphyxié par leurs senteurs empoisonnées?

Malheureuse reine des fleurs, pourquoi un parfum si perfide souille-t-il ta beauté? De tes pétales, pétris de la chair de Vénus, semble s'exhaler l'haleine empestée de Messaline.

O fleurs! O femmes! O beautés! Pourquoi parlez-vous? Grecs sublimes, vos statues silencieuses fascineront nos regards jusqu'à la fin des temps, car vous parlez aux yeux un langage que nulle oreille ne saurait comprendre et vous éblouissez les prunelles au concert de vos lignes harmonieuses.

Et vous, peintres divins, dont les pinceaux, trempés dans les couleurs de l'Iris, ont immortalisé les splendeurs de la nature, à qui devez-vous votre génie? Qui donc vous a fait lire dans le livre sublime d'où rayonnèrent vos chefs-d'œuvre?

Les deux étoiles qui brillaient sous vos sourcils, allumées par les clartés du beau, attisées par le feu de vos cœurs.

Raphaël, Rembrandt, ô mes fils bien-aimés, le sommeil de la mort a-t-il donc fermé vos paupières? Non. Vos sens sont glacés dans la nuit du tombeau, mais sur la toile oij vous avez tracé votre image,

VOS yeux vivent encore et, fixant l'avenir, ils pointent sur la postérité leurs brillants immortels.

L'Ouïe. - Tu parles de la mort ; ô Vue, la connais-tu? Lorsque inerte, la bouche et les yeux clos, l'homme sommeille, deux sentinelles vigilantes veillent à ses côtés. Et quand un danger fait vibrer l'atmosphère qui entoure son néant, ces deux gardes jettent l'alarme et l'homme renaît à la vie.

Pour lui, la mort n'est pas la nuit; la mort c'est le silence.

L'œil, cette fenêtre de l'âme, se repait d'un art mort, car la toile des peintres et le marbre des statuaires sont muets comme le linceul et glacés comme la tombe.

A l'oreille, immobile et comme inerte, il faut la preuve de la vie. Qu'importent les formes et les couleurs à celle qui comprend l'invisible et ouït l'impalpable! La corolle des roses se flétrit aussi vite que la lèvre des femmes.

Quand la nature parle, l'oreille écoute et de ses bruits divers elle crée la langue humaine. Osez donc comparer vos parfums, vos regards, au langage du cœur, à ces grandes voix de l'amour et de la patrie.

Quel homme n'a senti palpiter sa poitrine en écoutant murmurer ces mots à son oreille: «Je t'aime!» Quelles œuvres de géants les peuples

n'ont-ils pas accomplies, en écoutant tonner la devise éternelle: «Vivre libres ou mourir!»

Supposez l'humanité condamnée au mutisme et à la surdité, c'est la fin de l'amour et le commencement de l'esclavage. La mort c'est l'inouï, c'est le silence.

Mais l'homme insatiable rêve toujours l'au delà. Sa langue parlée ne lui suffit plus. Il écoute lèvent parler aux roseaux, l'insecte chuchoter à la fleur, l'oiseau gazouiller à sa nichée, le tonnerre hurler à la nue et la mer insulter à la falaise. Et, surprenant les secrets de leur langage, il reproduit ces bruits mystérieux, pour créer l'art suprême, l'art vital et passionnel, seul capable de traduire les tempêtes de son âme et les cris de son cœur.

Sens matériels qui m'écoutez, qu'avez-vous donné à l'homme de plus beau, de plus consolant, de plus suprahumain que la Musique?

Le Toucher. — Vaniteux esclaves de la nature, il est temps de confondre votre ignorance et d'abaisser votre orgueil.

Du corps humain chacun de vous n'occupe qu'une place infime, tandis qu'il m'appartient des pieds à la tête. L'homme, j'ose le dire, c'est moimême.

Qui donc représente sa volonté, sa force, son courage, son génie? La main.

Saveurs, odeurs, lumière et sons, vous subissez

tout passivement. Mais si le mets est empoisonné, l'odeur pestilentielle, la lumière aveuglante et le bruit assourdissant, à qui donc avez-vous recours, faibles sens, pour conjurer le péril? A la main qui généreusement vous prête son assistance en dressant devant vous un rempart invincible.

Livrés à vous-mêmes, vous n'êtes que des hallucinés. Vous dégustez à l'aveuglette, vous sentez à tâtons, vous voyez de travers, vous entendez à faux. Qui donc alors rectifie vos erreurs, si ce n'est la créatrice delà ph3'sique et de la chimie? Sans moi. Ouïe, eusses-tu jamais eu le pouvoir de nombrer les vibrations qui frappent ton oreille? Et toi. Vision, à qui dois-tu ce microscope et ce télescope qui t'ont permis d'entrevoir les mystères de l'infini?

Sens vaniteux, êtes-vous indispensables aux humains? Homère, aveugle, chantait Thymne au Soleil; Beethoven, sourd, écrivait sa symphonie à la Liberté.

Et qui donc vous supplée quand vous manquez à l'homme? J'en atteste nos juges. La main n'estelle pas le livre des sourds-muets et l'œil des aveugles ?

Oseriez-vous comparer votre langage à l'éloquence des gestes de la main? Elle ordonne, défend, jure, maudit, excite, apaise, dompte. Tout est en son pouvoir.

Vous osez parler d'art! Mais qui donc a tenu la

3 HISTOIRE iMUSICALE DE LA MAIN

plume de Molière, le ciseau de Michel-Ange, le pinceau de Rubens, l'archet de Paganini? Qui donc a dressé sur le sol les Pyramides, les Parthénons et les cathédrales? Qui donc a tordu les entrailles des animaux, arraché les métaux aux abîmes de la terre et abattu les sapins séculaires pour en faire jaillir les mille voix sonores de l'Orchestre?

Vous osez parler de l'amour, devant moi, le Toucher! Vous ne savez donc pas à qui l'amour doit ses serrements de mains, ses baisers et cette étreinte suprême et divine qui fait de l'homme régal de Dieu, en le sacrant du titre de créateur immortel.

Sens vaniteux, esclaves de la nature, que votre ignorance soit confondue et votre orgueil abaissé. J'ai dit. {Murmures.)

Le président. — Aucun des plaideurs n'a plus rien à ajouter? {Silence.)

L'assesseur aveugle. — C'est bien vu?

L'assessetir sourd. — Bien entendu?

Le pre'sident. — Personne ne dit mot. Les débats sont clos. Le tribunal va délibérer.

Le tribunal de Psychopolis, après une laborieuse consultatioti, rend le jugement suivant :

— « Ouï les dires des cinq parties plaidantes, en instance de divorce ;

Considérant que l'union fait la force;

Considérant qu'on a toujours besoin d'un plus petit que soi;

Vu les articles immuables des lois du code de la Nature ;

Le tribunal repousse la demande des plaideurs, leur refuse le divorce, comme nuisible à chacun et dangereux pour l'intérêt général de l'Humanité;

Condamne les cinq sens à rester unis entre eux comme les cinq doigts de la main, à vivre en bonne intelligence et à se prêter mutuelle assistance, sous la tutelle bienveillante du Toucher. »

La séance est levée.

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