‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 116 sur 470 · QUATRIÈME DIVISION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DIVISION

LÉZARDS

QUI ONT CINQ DOIGTS AUX PIEDS DE DEVANT, SANS BANDES TRANSVERSALES SOUS LE CORPS.

LE CAMÉLÉON !

Chamwæleon calcaratus, Merr.; Lacerta Chamæleon et africana Linn.,, Gmel.; Chamœæleon senegalensis , Daud., Fitz; le Caméléon ordinaire, Cuv.

Le nom du Caméléon est fameux. On l’emploiemétaphoriquement depuis longtemps, pour désigner la vile flatterie. Peu de gens savent

4 Xaepaewy, en grec.—Chamæleo, en latin.—Taitah ou Bouiah, en Barbarie, suivant M. Shaw.—Caméléon. M, Daubenton, Encycl. méth.—Conraldi Gesneri Historiæ animalium, liber secundus de Quadr, ovip. Chamæleo.—Rai, Synopsis Quadr., p. 276. Chamæleo, the Chameleon.—Browne, p. 464. Chamæleon, en anglais, the lurgegrey Chameleon *. —Séba, 4. Tab. 82, fig. 4, 2, 5, 4,5; tab. 85, fig. 4 et 5.—Chamæleo mexicanus, 59. Chamæleo Parisiensium, 60. Chamæleo zeylanicus, 61. Chamæleo africanus,62. Chamæleo candidus, 63. Chamæleo Bonæ-Spei, 64. Laurenti specimen medicum **.—Gron. mus. 2, p. 76, n° 50. Chamæleon.— Olear. mus. 9, t. 8, f.5. Chamæleon.--Belon.itin., liv. IX, chap. 60. Chamæleon. — Valent. mus. liv. I, chap. 51. Chamaæleon.—Kircher. mus. 275, {. 295, f. 44. Chameæleon. Jonst. Quadr., t. 79. Chamæleon.—Ald. Quadr. 670.

+ Tous les caméléons connus appartenant à l'ancien continent, cette

citation ne peut qu'être inexacte. D. Pal + cette citation se rapporte à plusieurs espèces (rès-différentes dé

celle qui est l'objet de cet article, D,

cependant que le caméléon est un lézard, et moins de personnes encore connaissent les traits qu’il présente et les qualités qui le distinguent. On a dit que le caméléon changeait souvent de forme ; qu’il n’avait point de couleur en propre ; qu’il prenait celle de tous les objets dont il approchait ; qu’il en était par là une sorte de miroir fidèle ; qu’il ne se nourrissait que d’air. Les anciens se sont plu à le répéter ; ils ont cru voir, dans cet être qui n’était pas le caméléon, mais un animal fantastique, produit ©? embelli par l'erreur, une image assez ressemblante de plusieurs de ceux qui fréquentent les cours : ils s’en sont servis comme d’un

eux, sachant se plier à toutes les formes, embrasser toutes les opinions, ne se repaissent que de fumée et de vains projets. Les poëtes surtout se Sont emparés de toutes les images fournies par des rapports qui, n’ayant rien de réel, pouvaient être aisément étendus : ils ont paré des charmes d’une imagination vive les diverses comparaisons tirées d’un animal qu’ils

ont regardé comme faisant par crainte ce que

l’on dit que tant de courtisans font par goût. Ces images agréables ont été copiées, multipliées , animées par les beaux génies des siècles les plus éclairés. Aucun animal ne réunit, sans doute, les propriétés imaginaires auxquelles nous devons tant d'idées riantes ; mais une fiction spirituelle ne peut qu’ajouter au charme des ouvrages où sont répandues ces peintures gracieuses. Le caméléon des poêtes n’a point existé pour la nature, mais il pourrà exister à jarnais pour le génie et pour limagination.

Lorsque cependant nous aurons écarté les qualités fabuleuses attribuées au caméléon, et lorsque nous l’aurons peint tel qu’il est, on devra le regarder encore comme un des animaux les plus intéressants aux yeux des naturalistes, par la singulière conformation de ses diverses parties, par les habitudes remarquables qui en dépendent, et même par des propriétés, qui ne sont pas très-différentes de celles qu’on lui a faussement attribuées !,

On trouve des caméléons de plusieurs tailles

4 On peut voir dans Pline, Liv. XXVIIE, chap. 29, les vertus chimériques que les anciens attribuaient au caméléon,

On trouvera aussi dans Gesner, Liv. Il, tous les contes ridicules qu'its ont publiés au sujet de cet auimal,

assez différentes les unes des autres, les plus grands n’ont guère plus de quatorze pouces de longueur totale. L’individu que nous avons décrit, et qui est conservé avec beaucoup d’autres au Cabinet du Roi, a un pied deux pouces trois lignes depuis le bout du museau jusqu’à l'extrémité de la queue, dont la longueur est de sept pouces. Celle des pattes, y compris les doigts , est de trois pouces.

La tête aplatie par dessus, l’est aussi par les côtés ; deux arêtes élevées partent du museau, passent presque immédiatement au-dessus des yeux , en suivent à peu près la courbure, et vont se réunir en pointe derrière la tête; elles

objet de comparaison, pour peindre ces hommes : y rencontrent une troisième saillie qui part du

bas et rampants, qui, n'ayant jamais d’avis à sommet de la tête, et deux autres qui vien-

nent des coins de la gueule; elles forment,

toutes cinq ensemble , une sorte de capuchon, ou, pour mieux dire , de pyramide à cinq faces, dont la pointe est tournée en arrière. Le cou est très-court. Le dessous de la tête et la gorge sont comme gonflés, et représentent une espèce de poche, mais moins grande de beaucoup que celle de l’iguane.

La peau du caméléon est parsemée de petites éminences comme le chagrin : elles sont très-lisses, plus marquées sur la tête, et environnées de grains presque imperceptibles : un rang de petites pointes coniques règne en forme de dentelure sur les saïllies de la tête, sur le dos , sur une partie de la queue, et au-dessous du corps depuis le museau jusqu’à l’anus.

Sur le bout du museau, qui est un peu arrondi, sont placées les narines qui doivent ser-

“vir beaucoup à la respiration de l’animal ; car

il a souvent la bouche fermée si exactement,

qu’on a peine à distinguer la séparation qe deux lèvres. Le cerveau est très-petit, et n’a qu’une ligne ou deux de diamètre. La tête du caméléon ne présente aucune ouverture particulière pour les oreilles, et MM. de l’Académie des Sciences !, qui disséquèrent cet animal, crarent qu’il était privé de l’organe de l’ouie, qu’ils n’aperçurent point dans ce lézard ?, mais que M. Camper vient d’y découvrir #. C’est une nouvelle preuve de la faiblesse de l’ouie dans

‘ Le caméléon, disséqué par les membres de l'Académie des Sciences, appartenait à l' espèce appelée, par M. Merrem, Chameæleon gratte, laquelle est le Ch. Parisiensium de Laurenti.

3 Mém. LS servir à l'Hist. nat. des Animaux, article du Caméléon.

* Note communiquée par M. Camper.

DU CAMÉLÉON

les quadrupèdes ovipares , et vraisemblablement c’est une des causes qui concourent à produire l’espèce de siunidiié que l'on a attribuée au caméléon.

Les deux mâchoires sont composées d’un os dentelé qui tient lieu de véritables dents!.Presque tout est particulier dans le caméléon : les lèvres sont fendues même au delà des mâchoires, où leur ouverture se prolonge en bas : les yeux sont gros et très-saillants ; et ce qui les distingue de ceux des autres LP » C'est qu'au lieu d’une paupière qui puisse être levée et baissée à volonté, ils sont recouverts par une membrane chagrinée, attachée à l’œil, et qui en suit tous les mouvements. Cette membrane est divisée par une fente horizontale , au travers de laquelle on aperçoit une prunelle vive, brillante, sb comme bordée de couleur d’or.

Les lézards, et tous les quadrupèdes ovipares en général, ont les yeux très-bons. Le sens de la vue, ainsi que nous l’avons dit, paraît être le premier de tous dans ces animaux , de même que dans les oiseaux. Mais les caméléons doivent jouir par excellence de cette vue exquise : il semble que leur sens de la vue est si fin et si délicat, que sans la membrane qui revêt leurs yeux, ils seraient vivement offensés par la lumière éclatante qui brille dans les climats qu’ils habitent. Cette précaution, qu’on dirait que la nature a prise pour eux, ressemble à celle des Lapons et d’autres habitants du Nord , qui portent au devant de leurs yeux une petite planche de sapin fendue, pour se garantir de l'éclat éblouissant de la lumière fortement réfléchie par les neiges de leurs campagnes ; ou plutôt ce n’est point pour conserver la finesse de leur vue qu'il leur a été donné des membranes , mais C’est parce qu’ils ont reçu ces membranes préservatrices, que leurs yeux moins usés, moins vivement ébranlés, doivent avoir une force plus grande et plus durable.

Non-seulement le caméléon a les yeux enveloppés d’une manière qui lui est particulière, mais ils sont mobiles indépendamment l’un de l’autre; quelquefois il les tourne de manière que l’un regarde en arrière et l’autre en avant ;

‘ Nous nous sommes assurés de l'existence de cet os dentelé par l'inspection des squelettes de caméléon, que l'on a au Cabinet du Roi. Prosper Alpin a nié, en quelque sorte, l'existence de cet os. Voyez son Hist. nat. de l'Égypte, t. I, chap. 5.

ou bien de l’un il voit les objets placés au-dessus de lui, tandis que de l’autre il aperçoit ceux qui sont situés au-dessous !. Il peut par là considérer à la fois un plus grand espace; et, sans cette propriété singulière , il serait presque privé de la vue malgré la bonté de ses yeux, sa prunelle pouvant uniquement admettre les rayons lumineux qui passent par la fente-trèscourte et très-étroite que présente la membrane chagrinée.

Le caméléon est done unique dans son ordre, par plusieurs caractères très-remarquables :

mais ceux dont nous venons de parler ne sont pas les seuls qu’il présente : sa langue, dont on a comparé la forme à celle d’un ver de terre, est ronde, longue communément de cinq ou six pouces , terminée par une sorte de gros nœud, creuse , attachée à une espèce de stylet cartilagineux qui entre dans sa cavité, et sur lequel l’animal peut la retirer, et enduite d’une sorte de vernis visqueux qui sert au caméléon à retenir les mouches, les scarabées , les sauterelles , les fourmis, et autres insectes dont il se nourrit, et qui ne peuvent lui échapper, tant il la darde et la retire avec vitesse ?.

Le caméléon est plus élevé sur ses jambes que le plus grand nombre des lézards; il a moins l’air de ramper lorsqu'il marche : Aristote et Pline l’avaient remarqué. Il a à chaque pied cinq doigts très-longs, presque égaux et garnis d’ongles forts et crochus; mais la peau des jambes s’étend jusqu’au bout des doigts, et les réunit d’une manière qui est encore particulière à ce lézard. Non-seulement cette peau attache les doigts les uns aux autres, mais elle les enveloppe et en forme comme deux paquets, lun de trois doigts, et l’autre de deux :etilya cette différence entre les pieds de devant et ceux de derrière, que, dans les premiers, le paquet extérieur est celui qui ne contient que deux doigts , tandis que c’est l'opposé dans les pieds de derrière °

4 Le Bruyn. Voyage au Levant.

2 « Quand les caméléons veulent manger, ils tirent leur « langue longue, quasi d'un demi-pied, ronde comme la lan- « gue d'un oiseau nommé poivert, semblable à un ver de « terre; et à l'extrémité d’icelle ont un gros nœud spongieux, « tenant comme glu, duquel ils attachent les insectes, savoir « est sauterelles, chenilles et mouches, et les attirent en la « gueule, Ils poussent hors leurs langues, les dardant de roi- « deur aussi vitement qu'une arbalète ou un arc fait le traict. » Bélon, Observations, etc., liv, IT, chap. 54.

# Quelques auteurs opt écrit qu'il y avait des espèces de caméléon, dont les cinq doigts de chaque pied étaient sépa-

| rés les uns des autres: ils auront certainement pris pour de.

Nous avons vu à l’article de la Dragonne éombien une membrane de moins entre les doigts influait sur les mœurs de ce lézard, et, en lui donnant la facilité de grimper sur les arbres, rendait ses habitudes différentes de celles du crocodile, qui a les pieds palmés. Nous avons observé en général qu’un léger changement dans la conformation des pieds devrait produire de tres-grandes dissemblances entre les mœurs des divers quadrupèdes. Si l’on con-

sidère, d’après cela, les pieds du caméléon, |

réunis d’une manière particulière, recouverts

par une continuation de la peau des jambes, et |

divisés en deux paquets, où les doigts sont rapprochés et collés, pour ainsi dire, les uns contre les autres, on ne sera pas étonné de l'extrême différence qu’il va entre les habitudes naturelles du caméléon et celles de plusieurs lézards. Les pieds du caméléon ne pouvant

guère lui servir de rames, ce n’est pas dans | l’eau qu’il se plait, mais les deux paquets de | q )

doigts allongés qu’ils présentent sont placés de manière à pouvoir saisir aisément les branches

dérober de même -à la mangouste, et aux oi seaux de proie qui les recherchent,

Voilà donc le caméléon, que lon peut regarder comme l’analogue du sapajou, dans les quadrupèdes ovipares. Mais si sa conformation lui donne une habitation semblable à celle de

| ce léger animal, s’il passe de même sa vie au

milieu des forêts et sur les sommets des arbres,

| il n’en a ni l’élégante agilité, ni l’activité pétu-

lante. On ne le voit pas s'élancer comme un trait de branche en branche, et imiter, par la

| vitesse de sa course et la grandeur de ses sauts,

sur lesquelles il aime à se percher : il peut em- | poigner ces rameaux, en tenant un paquet de | doigts devant et l’autre derrière , de même que |

du Roi, qui à observé les caméléons en Afri-

les pies , les coucous , les perroquets, et d’autres oiseaux, saisissent les branches qui les

soutiennent en mettant deux doigts devant et.

deux derrière. Ces deux paquets de doigts, placés comme nous venons de le dire, ne four-

nissent pas au caméléon un point d’appui bien

stable lorsqu'il marche sur la terre : c’est ce

qui fait qu’il habite de préférence sur les arbres, où il a d'autant plus de facilité à grimper et à.

se tenir, que sa queue est longue et douée d’une

assez grande force. Il la replie ainsi que les sa-

pajous; il en entoure les petites branches, et

s’en sert comme d’une cinquième main pour

s'empêcher de tomber, ou passer avec facilité |

d’un endroit à un autre ‘. Bélon prétend que les caméléons se tiennent ainsi perchés sur les haies pour échapper aux vipères et aux cérastes, qui les avalent tout entiers lorsqu'ils peu-

vent les atteindre. Mais ils ne peuvent pas se !

caméléons d'autres lézards, et, par exemple, des Tapayes, dont la tête ressemble, en effet, un peu à celle du caméléon.

{ « Les haies qui sont des jardinages auprès du Caire, sont « en tous lieux couvertes de caméléons, et principalement le « long des rivages du Nil, en sorte qu'en peu de temps nous « en vimes grand nombre : car les vipères et les cérastes Les « avalent entiers, quand elles les peuvent prendre. » Bélon, Observations, etc., liv. 11, chap. 34.

la rapidité du vol des oiseaux ; mais c’est toujours avec lenteur qu’il va d’un rameau à un autre, et il est plutôt dans les bois en embuscade sous des feuilles , pour retenir les insectes ailés qui peuvent tomber sur sa langue gluante, qu’en mouvement de chasse pour aller les surprendre !.

La facilité avec laquelle il les saisit le rend utile aux Indiens , qui voient avec grand plaisir dans leurs maisons cet innocent lézard. Il est en effet si doux, qu’on peut, suivant Alpin, lui mettre le doigt dans la bouche, et l’enfoncer très-avant, sans qu’il cherche à mordre ?, et M. Desfontaines, savant professeur du Jardin

que , et qui en à nourri chez lui, leur attribue la même douceur qu’Alpin.

Soit que le caméléon grimpe le long des arbres , soit que caché sous les feuilles il y attende paisiblement les insectes dont il se nourrit, soit enfin qu’il marche sur la terre, il paraît toujours assez laid : il n'offre pour plaire à la vue, ni proportions agréables, ni taille svelte , : ni mouvements rapides. Ce n’est qu'avec une sorte de circonspection qu’il ose se remuer. S'il ne peut pas embrasser les branches sur lesquelles il veut grimper, il s'assure, à chaque pas qu’il fait, que ses ongles sont-bien entrés dans les fentes de l’écorce; s’il est à terre il tâtonne ; il ne lève un pied que lorsqu'il est sûr du point d’appui des autres trois; par toutes ces précautions, il donne à sa démarche une sorte de gravité, pour ainsi dire ridicule , tant elle contraste avec la petitesse de sa taille et l’agilité qu’on croit trouver dans un animal assez semblable à des lézards fort lestes. Ce petit

‘ Hasselquist a trouvé, dans l'estomac d'un caméléon, des restes de papillons et d'autres insectes. Voyage en Palestine, p. 549.

2 Prosper Alpin, tomel, chap, 8, p.213,

DU CAMÉLÉON

animal, dont l'enveloppe et la mobilité des yeux, la forme des pieds , et presque toute la conformation, méritent l’attention des physiciens , n'arréterait donc les regards de ceux qui ne jettent qu’un coup d'œil superficiel, que pour faire naître le rire et une sorte de mépris : il aurait été bien éloigné d’être l’objet chéri de tant de voyageurs et de tant de poëtes; son nom n'aurait pas été répété par tant de bouches; et, perdu sous les rameaux où il se cache, il n'aurait été connu que des naturalistes , si la faculté de présenter, suivant ses différents états, des couleurs plus ou moins variées, n'avait attiré sur lui, depuis longtemps , une attention particulière.

Ces diverses teintes changent en effet avec autant de fréquence que de rapidité ; elles paraissent d’ailleurs dépendre du climat, de l’âge ou du sexe ; il est donc assez difficile d’assigner quelle est la couleur naturelle du caméléon. Il parait cependant qu’en général ce lézard est d'un gris plus ou moins foncé !, ou plus ou moins livide.

Lorsqu'il est à l’ombre , et en repos depuis quelque temps, les petits grains de sa peau sont quelquefois d’un rouge pâle , et le dessous de ses pattes est d’un blanc un peu jaunâtre. Mais , lorsqu'il est exposé à la lumière du soleil, sa couleur change ; la partie de son corps qui est éclairée devient souvent d’un gris plus brun , et la partie sur laquelle les rayons du soleil ne tombent point directement offre des couleurs plus éclatantes, et des taches qui paraissent isabelles par le mélange du jaune pâle que présentent alors les petites éminences , et du rouge clair du fond de la peau. Dans les intervalles des taches, les grains offrent du gris mêlé de verdâtre et de bleu; et le fond de la peau est rougeâtre. D’autres fois le caméléon est d’un beau vert tacheté de jaune ; lorsqu'on le touche il paraît souvent couvert tout d’un coup de taches noirâtres assez grandes , mêlées d’un peu de vert : lorsqu'on l'enveloppe dans un linge ou dans une étoffe de quelque couleur qu’elle soit, il devient quelquefois plus blane qu’à l’ordinaire ; mais il est démontré, par les observations les plus exactes , qu’il ne prend point la couleur des objets qui l’environnent , que celles qu’il montre accidentellement ne sont point répandues sur tout son corps ,

® Le Bruyn. Voyages au Levant,

comme le pensait Aristote, et qu’il peut offrir la couleur blanche, ce qui est contraire à l’opinion de Plutarque et de Solin *.

Il n’a reçu presque aucune arme pour se défendre; ne marchant que très-lentement , ne pouvant point échapper par la fuite à la poursuite de ses ennemis , il est la proie de presque tous les animaux qui cherchent à le dévorer ; il doit par conséquent être très-timide, se troubler aisément , éprouver souvent des agitations intérieures plus ou moins considérables, On croyait , du temps de Pline , qu'aucun animal n’était aussi craintif que le caméléon , et que c'était à cause de sa crainte habituelle qu’il changeait souvent de couleur. Ce trouble et cette crainte peuvent en effet se manifester par les taches dont il paraît tout d’un coup couvert à l’approche des objets nouveaux; sa peau n’est point revêtue d’écailles , comme celle de beaucoup d’autres lézards ; elle est transparente , quoique garnie des petits grains dont nous avons parlé ; elle peut aisément transmettre à l’extérieur , par des taches brunes , et par une couleur jaune ou verdâtre , l’expression des divers mouvements que la présence des objets étrangers doit imprimer au sang et aux humeurs du caméléon. Hasselquist , qui l’a observé en Égypte, et qui l’a disséqué avec soin , dit que le changement de la couleur de ce lézard provient d’une sorte de maladie, d’une jaunisse , que cet animal éprouve fréquemment, surtout lorsqu'il est irrité. De là vient, suivant le même auteur , qu'il faut presque toujours que le caméléon soit en colère, pour que ses teintes changent du noir au jaune ou au vert. Il présente alors la couleur de sa bile , que l’on peut apercevoir aisément lorsqu’elle est très-répandue dans le corps , à cause de la ténuité des muscles et de la transparence de la peau ?. Il paraît d’ailleurs que e’est au plus ou moins de chaleur dont il est pénétré , qu'il doit les changements de couleur qu'il éprouve de temps en temps *. En général , ses couleurs sont plus vives lorsqu'il est en mouvement , lorsqu'on le manie , lorsqu'il est exposé à la lumière du soleil très-chaud dans les

1 Mém. pour servir à l'Hist. nat. des Animaux, art. du Caméléon, p.51 et suiv.

3 Hasselquist. Voyage en Palestine, p. 549.

5 « Chamæleonis color verus cinereus est, sed juxta animi « affectus quandoque cum calore colorem mutat, ut et ra- « tione calidioris vel frigidioris aeris, non vero subjecti, ut « quidam volunt,» Wormi. mus. de Pedestribus, cap. 22: fol. 346,

climats qu'il habite : elles deviennent au contraire plus faibles lorsqu'il est à l'ombre , e’està-dire privé de linfluence des rayons solaires, lorsqu'il est en repos, etc. Si ses couleurs se ternissent quelquefois lorsqu'on l’enveloppe dans du linge ou dans quelque étoffe, c’est peutêtre parce qu’il est refroidi par les linges ou par l’étoffe dans lesquels on le plie. IL pâlit toutes les nuits , parce que toutes les nuits sont plus ou moins fraiches , surtout en France, où ce phénomène a été observé par M. Perrault. Il blanchit enfin lorsqu’il est mort, parce qu’alors toute chaleur intérieure est éteinte.

La crainte, la colère et la chaleur qu’éprouve le caméléon nous paraissent donc les causes des diverses couleurs qu’il présente , et qui ont été le sujet de tant de fables !.

Il jouit , à un degré très-éminent , du pouvoir d’enfler les différentes parties de son corps, de leur donner par là un volume plus considérable , et d’arrondir ainsi celles qui seraient naturellement comprimées.

C’est pardes mouvementslentset irréguliers, et non point par des oscillations régulières et fréquentes , que le caméléon se gonfle : il se remplit d’air au point de doubler son diamètre ; son enflure s’étend jusque dans les pattes et dans la queue : il demeure dans cet état quelquefois pendant deux heures , se désenflant un peu de temps en temps , et se renflant de nouveau ; mais sa dilatation est toujours plus soudaine que sa compression.

Le caméléon peut aussi demeurer très-longtemps désenflé ; il parait alors dans un état de maigreur si considérable , que l’on peut compter ses côtes , et que l’on distingue les tendons deses pattes et toutes les parties de l’épine du dos.

C’est du caméléon dans cet état , que l’on a eu raison de dire qu’il ressemblait à une peau vivante ?; car en effet il parait alors n'être qu’un sac de peau , dans lequel quelques os seraient renfermés ; et c’est surtout lorsqu'il se retourne , qu’il a cette apparence.

Mais il en est de cette propriété de s’enfler et de se désenfler, comme de toutes les propriétés des animaux, des végétaux, et même de la matière brute ; aucune qualité n’a été, à la rigueur, accordée exclusivement à une substance ; ce n’est que faute d'observations que l’on a cru

{ Mém. pour servir à l'Hist. nat. des Animaux, art, du Ca-

méleon, p. 48 et suiv.

3 Tertullien.

voir des animaux, des végétaux ou des miné:raux, présenter des phénomènes que d’autres n’offraient point. Quelque propriété qu’on remarque dans un être, on doit s'attendre à la trouver dans un autre , quoique , à la vérité, à un degré plus haut ou plus bas; toutes les qualités, tous les effets se dégradent ainsi par des nuances successives , s’évanouissent, ou se changent en qualités et en effets opposés. Et, pour ne parler que de la propriété de se gonfler, presque tous les quadrupèdes ovipares, et particulièrement les grenouilles, ont la faculté de s’enfler et de se désenfler à volonté ; mais aucun ne la possède comme le caméléon. M. Perrault paraît penser qu’elle dépend du pouvoir qu’a ce lézard de faire sortir de ses poumons l'air qu’il respire, et de le faire glisser entre les muscles et la peau ‘. Cette propriété de filtrer ainsi l’air de l’atmosphère au travers de ses poumons , et ce gonflement de tout son corps , que le caméléon peut produire à volonté, doivent le rendre beaucoup plus léger, en ajoutant à son volume sans augmenter sa masse. Il peut plus facilement, par là, s’élever sur les arbres, et y grimper de branche en branche : et ce pou: voir de faire passer de l’air dans quelques parties de son corps, qui lui est commun avee les oiseaux , ne doit pas avoir peu contribué à déterminer son séjour au milieu des forêts. Les caméléons gonflent aussi leurs poumons , qui sont composés de plusieurs vésicules , ainsi que ceux d’autres quadrupèdes ovipares. Cette conformation explique les contradictions des auteurs qui ont disséqué ces animaux, et qui leur ont attribué les uns de petits et d’autres de grands poumons, comme Pline et Bélon. Lorsque ces viscères sont flasques, plusieurs vésicules peuvent échapper ou paraître très-petites . aux observateurs , et elles occupent au contraire un si grand espace , lorsqu'elles sont soufflées, qu’elles couvrent presque entièrement toutes les parties intérieures ?.

Le battement du cœur du caméléon est si faible , que souvent on ne peut le sentir qu’en mettant la main au-dessus de ce viscère ?.

Cet animal, ainsi qué les autres lézards, peut vivre près d’un an sans manger; et c’est vrai-

{ Mém. pour servir à l'Hist. nat. des Animaux, art. du Caméléon, p. 30. de 4 , 2 Raï, Synopsis Quadrupedum, p. 282.

5 Mém. pour servir à l'Hist, nat, des Animaux, art. du Ca méléon. |

DU CAMÉLÉON

semblablement ce qui a fait dire qu’il ne se nourrissait que d’air ?. Sa conformation ne lui permet pas de pousser de véritables cris; mais lorsqu'il est sur le point d'être surpris, ilouvre la gueule, et siffle comme plusieurs autres quadrupèdes ovipares et les serpents.

Le caméléon se retire dans des trous de rochers , ou d’autres abris, où il se tient caché pendant l'hiver, au moins dans les pays un peu tempérés, et où il y a apparence qu’il s’engourdit. Ce fait était connu d’Aristote et de Pline.

La ponte de cet animal est de neuf à douze œufs : nous en avons compté dix dans le ventre d’une femelle envoyée du Mexique au Cabinet du Roi : ils sont ovales, revétus d’une membrane mollasse comme ceux des tortues marines , des iguanes, etc. ; ils ont à peu près sept ou huit lignes dans leur plus grand diamètre.

Lorsqu'on transporte le caméléon, en vie, dans les pays un peu froids, il refuse presque toute nourriture, il se tient immobile sur une branche ; tournant seulement les yeux de temps en temps ; et il périt bientôt ?.

On trouve le caméléon dans tous les climats chauds , tant de l’ancien que du nouveau continent, au Mexique, en Afrique *, au cap de Bonne-Espérance, dans l'ile de Ceylan, dans celle d’'Amboine, etc. La destinée de cet animal parait avoir été d’intéresser de toutes les manières. Objet, dans les pays anciennement policés, de contes ridicules, de fables agréabies, de superstitions absurdes et burlesques, il jouit de beaucoup de vénération sur le bord du Sénégal et de la Gambie. La religion des nègres du cap de Monté leur défend de tuer les caméléons, et les oblige à les secourir , lorsque ces petits animaux, tremblants le long des rochers dont ils cherchent à descendre, s’attachent avec peine par leurs ongles, se retiennent avec laqueue, et s’épuisent, pour ainsi dire, en + Bélon.

2 Séba, vol. I.—M. Bomare, article du Caméléon.

* « Ceux qui ont l'œil bon découvrent des Taitah, Bouiah ou caméléons sur toutes les haies. La langue du caméléon est longue de quatre pouces, elle a la figure d'un pilon; cet animal la Jance avec une rapidité surprenante sur les mouches ou autres insectes qu'il y accroche avec une espèce de glu qui sort à point nommé du bont de sa langue. Les Maures et les Arabe:, après en avoir séché la peau, la portent au cou, dans la persuasion que cet amulette les garantit contre les influences d'un œil malin. » Voyage de

Shaw dans plusieurs provinces de la Barbarie et du Levant, a La Haye, 4745, vol. I, p. 32%

Re AR A A An

vains efforts; mais quand ces animaux sont morts , ces mêmes nègres font sécher leur chair et la mangent.

Il y a au Cabinet du Roi deux caméléons, l’un du Sénégal , et l’autre du cap de Bonne- Espérance, qui n’ont pas sur le derrière de la tête cette élévation triangulaire, cette sorte de casque, qui distingue non-seulement les caméléons d'Égypte et des grandes Indes, mais encore ceux du Mexique : les caméléons diffèrent aussi quelquefois les unsdes autres, par le plus ou le moins de prolongation de la petite dentelure qui s'étend le long du dos et du dessous du corps ; on a, d’après cela, voulu séparer les uns des autres, comme autant d'espèces distinctes, les caméléons d'Égypte, ceux d’Arabie, ceux du Mexique, ceux de Ceylan, ceux du cap de Bonne-Espérance, ete. ; mais ces légères différences, qui ne changent rien aux caractères d’après lesquels il est aisé de reconnaitre les caméléons, non plus qu'à leurs habitudes, ne doivent pas nous empêcher de regarder l'espèce du caméléon comme la même dans les diverses contrées qu’il fréquente, quoiqu'elle soit quelquefois un peu altérée par l’in fluence du climat, ou par d’autres circonstances, et qu’elle se montre avec quelque variété dans sa forme ou dans sa grandeur, suivant l’âge et le sexe des individus.

M. Parsons a donné dans les Transactions philosophiques la figure et la description d’un caméléon qui avait été apporté à unde ses amis, parmi d’autres objets d'histoire naturelle, et dont il ignorait le pays natal ?. Cet animal ne différait d’une manière remarquable des autres caméléons , tant de l’ancien que du Nouveau- Monde, que par la forme du casque que nous avons décrit. Cette partiesaillante ne s’étendait pas seulement sur le derrière de la tête dans le caméléon de M. Parsons , mais elle se divisait par devant en deux protubérances crénelées qui s’élevaientobliquementets’avancaient jusqu’audessus des narines. Ce ne sera qu’après de nouvelles observations sur des individus semblables que l’on pourra déterminer si le caméléon, très-bien décrit par M. Parsons , appartenait à unerace constante, oune formait qu’une variété individuelle.

4 Voyez Bélon et Jo. Faber Lynceus, dans son Exposition des Animaux de la Nouvelle-Espagne.

2 Transactions philosophiques, année 1768,t, LVEL, p. 192

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