DE LA RAINE VERTE OÙ COMMUNE
La tète est courte, aussi large que le corps, mais un peu rétrécie par devant ; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est court, presque triangulaire , très-élargi vers la tête, convexe par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que quatre doigts, sont assez courts et épais; ceux de derrière, quien ont cinq, sontau contraire déliés et très-longs ; les ongles sont plats et arrondis. La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles , parce qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la grandeur du corps. C’est au milieu des bois, c’est sur les branches des arbres, qu’elle passe presque toute la belle saison; sa peau est si lgluante, et ses pelotes visqueuses se collent avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient, que la raine n’a qu’à se poser sur la branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles , pour s’y attacher de manière à ne pas tomber. Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface qu’elle touche. Ce même auteur ajoute qu'elles franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds. Ce fait est peut-être exagéré ; mais, quoi qu’il en soit, les raines sont aussi agiles dans leurs mouvements que déliées dans leur forme. Lorsque les beaux jours sont venus, on les voit s’élancer sur les insectes qui sont à leur portée; elles les saisissent et les retiennent avec leur langue, ainsi que les grenouilles ; et sautant avec vitesse de rameau en rameau, elles y représentent jusqu’à un certain point les jeux et les petits vols des oiseaux, ces légers habitants des arbres éievés. Toutes les fois qu'aucun préjugé défavorable n’existera contre elles; qu'on examinera leurs couleurs vives qui se marient avec le vert des feuillages et Vémail des fleurs ; qu’on remarquera leurs ruses et leurs embuscades; qu’on les suivra des yeux dans leurs petites chasses ; qu’on les verra s’élancer à plusieurs pieds de distance, se tenir avec facilité sur les feuilles dans la situation la plus renversée et s’y placer d’une manière qui paraîtrait merveilleuse si l’on ne connaissait pas l’organe qui leur a été donné pour s’atta. cher aux corps les plus unis; n’aura-t-on pas presque autant de plaisir à les observer qu’à considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces d’oiseaux ?
L’habitation des raines au sommet de nos arbres est une preuve de plus de cette analogie et de cette ressemblance d’habitudes que l’on trouve même entre les classes d'animaux qui paraissent les plus différentes les unes des autres. La dragonne, l’iguane, le basilic, le caméléon , et d’autres lézards très-grands , habitent au milieu des bois et même sur les arbres ; le lézard ailé s’y élance comme l’écureuil avec une facilité et à des distances qui ont fait prendre ses sauts pour une espèce de vol; nous retrouvons encore sur ces mêmes arbres les raines, qui cependant sont pour le moins aussi aquatiques que terrestres, et qui paraissent si fort se rapprocher des poissons ; et tandis que ces raines, ces habitants si naturels de l'eau, vivent sur les rameaux de nos forêts, l’on voit, d’un autre côté, de grandes légions d’oiseaux presque entièrement dépourvus d'ailes, n’avoir que la mer pour patrie, et attachés, pour ainsi dire, à la surface de l’onde, passer leur vie à la sillonner ou à se plonger dans les flots.
Il en est des raines comme des grenouilles, leur entier développement ne s’effectue qu'avec lenteur ; et de même qu’elles demeurent longtemps dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait porter le nom de tétards , elles ne deviennent qu'après un temps assez long en état de perpétuer leur espèce : ce n’est qu'au bout de trois ou quatre ans qu’elles s’accouplent. Jusqu'à cette époque, elles sont presque muettes ; les mâles même qui, dans tant d’espèces d’animaux, ont la voix plus forte que les femelles, ne se font point entendre , comme si leurs cris n'étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas encore, et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point encore entrainés.
C’est ordinairement vers la fin du mois d’avril que leurs amours commencent; mais ce n’est pas sur les arbres qu’elles en goûtent les plaisirs ; on dirait qu’elles veulent se soustraire à tous les regards, et se‘mettre à l’abri de tous les dangers ,-pour s'occuper plus pleinement sans distraction et sans trouble de l’objet auquel elles vont s’unir ; ou bien il semble que leur première patrie étant l’eau, c’est dans cet élément qu’elles reviennent jouir dans toute son étendue d’une existence qu’elles y ont recue, et qu’elles sont poussées par une sorte d’instinct à ne donner le jour à de petits êtres
semblables à elles, que dans les asiles favora- | fatigue, perdant son amour avec ses désirs,
bles où ils trouveront en naissant la nourriture et la sûreté qui leur ont été nécessaires à ellesmêmes dans les premiers mois où elles ont vécu ; ou plutôt encore c’est à l’eau qu’elles retournent dans le temps de leurs amours, parce que ce n’est que dans l’eau qu’elles peuvent s'unir de la manière qui convient le mieux à leur organisation.
Les raines ne vivent dans les bois que pendant le temps de leurs chasses , car c’est aussi au fond des eaux et dans le limon des lieux marécageux qu’elles se cachent pour passer le temps de l'hiver et de leur engourdissement.
On les trouve donc dans les étangs dès la fin du mois d'avril ou au commencement de mai; mais, comme si elles ne pouvaient pas renoncer, même pour un temps très-court, aux branches qu’elles ont habitées, peut-être parce qu’elles ont besoin d’y aller chercher l’aliment qui leur convient le plus lorsqu'elles sont entièrement développées, elles choisissent les endroits marécageux entourés d'arbres : c’est là que les mâles gonflant leur gorge, qui devient brune quand ils sont adultes, poussent leurs cris rauques et souvent répétés, avec encore plus de force que la grenouille commune. À peine l’un d’eux fait-il entendre son coassement retentissant, que tous les autres mêlent leurs sons discordants à sa voix; et leurs clameurs sont si bruyantes qu’on les prendrait de loin pour une meute de chiens qui aboient, et que, dans des nuits tranquilles, leurs coassements réunis sont quelquefois parvenus jusqu’à plus d’une lieue, surtout lorsque la pluie était prête à tomber.
Les raines s’accouplent comme les grenouilles ; on aperçoit le mâle et la femelle descendre souvent au fond de l’eau pendant leur union, et y demeurer assez de temps: la femelle parait agitée de mouvements convulsifs, surtout lorsque le moment de la ponte approche; et le mâle y répond en äpprochant plusieurs fois l'extrémité de son corps, de manière à féconder plus aisément les œufs à leur sortie.
Quelquefois les femelles sont délivrées en peu d'heures de tous les œufs qu’elles doivent pondre; d’autres fois elles ne s’en débarrassent que dans quarante-huit heures, et même quelquefois plus de temps, mais alors il arrive souvent que le mâle lassé, et peut-être épuisé de
abondonne sa femelle, qui ne pond plus que des œufs stériles.
La couleur des raines varie après leur accouplement ; elle est d’abord rousse et devient grisâtre tachetée de roux ; elle est ensuite bleue, et enfin verte. ë
Ce n’est ordinairement qu'après deux mois que les jeunes raines ont la forme qu’elles doivent conserver toute leur vie; mais, dès qu’elles ont atteint leur développement et qu’elles peuvent sauter et bondir avec facilité, elles quittent les eaux et gagnent les bois.
On fait vivre aisément la raine verte dans les maisons , en lui fournissant une température et une nourriture convenables. Comme sa couleur varie très-souvent, suivant l’âge, la saison et le climat, et comme, lorsque l’animal est mort, le vert du dessus de son corps se change souvent en bleu, nous présumons que l’on doit regarder comme une variété de cette raine celle que M. Boddaert a décrite sous le nom de grenouille à deux couleurs '. Cette dernière raine faisait partie de la collection de M. Schlosser , etavait été apportée de Guinée ; ses pieds n'étaient pas palmés. Ses doigts étaient garnis de pelotes visqueuses ; elle en avait quatre aux pieds de devant et cinq aux pieds de derrière. La couleur du dessus de son corps était bleue, et le jaune régnait sur tout le dessous. Le museau était un peu avancé; la tête plus large
que le corps , et la lèvre supérieure un peu fen- gr
due *.
On rencontre Ja raine verte en Europe *, en Afriqué et en Amérique *; mais, indépendamment de cette espèce, les pays étrangers offrent d’autres quadrupèdes ovipares sans queue, et avec des plaques visqueuses sous les doigts.
Nous allons présenter les caractères particuliers de ces diverses raines.
1 Rana bicolor, Petri Boddaert, epist. de Rana bicolore, Ex museo Joan. Alb. Schlosser, Amst., 1772.
2 Ce rcptile constitue une espèce distincte: c'est le Calamita bicolor, Merr.; l'Hyla bicolor, Latr., Dard.; le Rana bicolor, Gmel., Shaw. D,
5 Elle est très-commune en Sardaigne. Hist. nat. des Amphibies et des Poissons de la Sardaigne, par M. Franços Cetti, p. 39.
4 Catesby, Hist. nat. de la Caroline. — M. Smith, Voyage dans les États-Unis de l'Amérique.
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