LE CRAPAUD
Publié par Furne Pari
DU CRAPAUD COMMUN
mal dégoûtant , dont l’approche révolte tous les sens. L'espèce d’horreur avec laquelle on le découvre est produite même par l’image que le souvenir en retrace ; beaucoup de gens ne se le représentent qu’en éprouvant une sorte de frémissement , et les personnes qui ont un tempérament faible et les nerfs délicats ne peuvent en fixer l’idée sans croire sentir dans leurs veines le froid glacial que l’on a dit accompagner l’attouchement du crapaud. Tout en est. vilain , jusqu’à son nom, qui est devenu le signe d’une basse difformité; on s’étonne toujours lorsqu'on le voit constituer une espèce constante d'autant plus répandue, que presque toutes les températures lui conviennent , et en quelque sorte d'autant plus durable , que plusieurs espèces voisines se réunissent pour former avec lui une famille nombreuse. On est tenté de prendre cet animal informe pour un produit fortuit de l’humidité et de la pourriture , pour un de ces jeux bizarres qui échappent à la nature ; et on n’imagine pas comment cette mère commune , qui a réuni si souvent tant de belles
proportions à tant de couleurs agréables, et
qui même a donné aux grenouilles et aux raines une sorte de grâce , de gentillesse et de parure, a pu imprimer au crapaud une forme si hideuse. Et que l’on ne croie pas que ce soit d’après des
conventions arbitraires qu’on le regarde comme |
un des êtres les plus défavorablement traités : il paraît vicié dans toutes ses parties. S’il a des pattes , elles n’élèvent pas son corps disproportionné au-dessus de la fange qu’il habite. S’il a
des yeux , ce n’est point en quelque sorte pour |
recevoir une lumière qu'il fuit. Mangeant des herbes puantes ou vénéneuses, caché dans la vase, tapi sous des tas de pierres, retiré dans des trous de rochers , sale dans son habitation, dégoûtant par ses habitudes, difforme dans son corps, obscur dans ses couleurs, infect par son baleine , ne se soulevant qu'avec peine, ouvrant, lorsqu'on l'attaque, une gueule hideuse, n’ayant pour toute puissance qu’une grande résistance aux coups qui le frappent, que l’inertie de la matière, que l’opiniâtreté d’un étre stupide, n’employant d’autre arme qu’une liqueur fétide qu’il lance , que paraît-il
Waulff, Ichthyologia, cum amphibiis regni Borussici. — Phrunos , Arist., Hist. an., lib. IX, c. 1, 40. — Toad, British Zoology, vol. IL, Lond., 1776. — Aubeta , seu Phrynum, Gesner, Pisc., 807. — Bradl., nat., t. 21, f. 2, — Bufo, seu Rubeta , Rai, Synops. Quadrup.; 252,
avoir de bon, si ce n’est de chercher , pour ainsi dire , à se dérober à tous les yeux, en fuyant la lumière du jour?
Cet être ignoble occupe cependant une assez grande place dans le plan de la nature : elle l’a répandu avec bien plus de profusion que beaucoup d'objets chéris de sa complaisance maternelle. Il semble qu’au physique comme au moral , ce qui est le plus mauvais est le plus facile à produire ; et d’un autre côté , on dirait que la nature a voulu, par ce frappant contraste , relever la beauté de ses autres ouvrages. Donnons done dans cette histoire une place assez étendue à ces êtres sur lesquels nous sommes forcés d’arrêter un moment l’attention. Ne cherchons même pas à ménager la délicatesse ; ne craignons pas de blesser les regards , et tâchons de montrer le crapaud tel qu’il est.
Son corps, arrondi et ramassé, a plutôt l’air d’un amas informe et pétri au hasard, que d’un corps organisé , arrangé avec ordre, et fait sur
!: un modèle. Sa couleur est ordinairement d’un
gris livide, tacheté de brun et de jaunâtre ; quelquefois , au commencement du printemps, elle est d’un roux sale, qui devient ensuite, tantôt presque noir , tantôt olivâtre , et tantôt roussâtre. Il est encore enlaidi par un grand nombre de verrues ou plutôt de pustules d’un vert noirâtre, ou d’un rouge clair. Une éminence très-allongée, faite en forme de rein, molle et percée de plusieurs pores très-visibles, est placée au-dessus de chaque oreille. Le conduit auditif est fermé par une lame membrateuse. Une peau épaisse, dure , et très-difficile à percer, couvre son dos aplati; son large ventre parait toujours enflé ; ses pieds de devant sont très-peu allongés , et divisés en quatre doigts , tandis que ceux de derrière ont chacun six doigts réunis par une membrane !. Au lieu de se servir de cettelarge patte pour sauter avec agilité , il ne l’emploie qu’à comprimer la vase humide sur laquelle il repose; et au-devant de cette masse, qu’est-ce qu’on distingue? Une tête un peu plus grosse que le reste du corps , comme s’il manquait quelque chose à sa difformité : une grande gueule garnie de mâchoires raboteuses, mais sans dents; des paupières gonflées , et des yeux assez gros, saillants, et qui révoltent par la colère qui paraît souvent
4 Le doigt intérieur est gros, mais très-court et peu s£n= sible dans le squelette.
les animer, On est tout étonné qu’un animal qui ne semble pétri que d’une vile et froide boue puisse sentir l’ardeur de la colère, comme si la nature avait permis iei aux extrêmes de se méler , afin de réunir dans un seul être tout ce qui peut repousser l'intérêt. Il s’irrite avec force pour peu qu’on le touche; il se gonfle, et tâche d'employer ainsi sa vaine puissance : il résiste longtemps aux poids avec lesquels on cherche à l’écraser ; et il faut que toutes ses parties et ses vaisseaux soient bien peu liés entre eux, puisqu'on a vu des crapauds qui, percés d’outre en outre avec un pieu, ont cependant vécu plusieurs jours , étant fichés contre terre.
Tout se ressent de la grossièreté de l’atmosphère ordinairement répandue autour du erapaud, et de la disproportion de ses membres : non-seulement il ne peut point marcher , mais il ne saute qu’à une très-petite hauteur; lorsqu'il se sent pressé, il lance contre ceux qui le poursuivent les sues fétides dont il est imbu ; i fait jaillir une liqueur limpide que l’on dit être son urine ! et qui, dans certaines circonstances , est plus ou moins nuisible. Il transpire de tout son corps une humeur laiteuse , et il découle de sa bouche une bave. qui peuvent infecter les herbes et les fruits sur lesquels il passe, de manière à incommoder ceux qui en mangent sans les laver. Cette bave et cette humeur laiteuse peuvent être un venin plus ou moins actif, ou un corrosif plus ou moins fort , suivant la température, la saison, et la nourriture des crapauds , l'espèce de l’animal sur lequel il agit, et la nature de la partie qu'il at taque. La trace du crapaud peut done être, dans certaines circonstances, aussi funeste que son aspect est dégoütant. Pourquoi done laisser subsister un animal qui souiile et la terre et les eaux , et même le regard ? ais comment anéantir une espèce aussi féconde , et répandue dans presque toutes les contrées ?
Le crapaud habite pour l'ordinaire dans les fossés, surtout dans ceux où une eau fétide croupit depuis longtemps ; on le trouve dans les fumiers, dans les caves, dans les antres pro-
fonds, dans les forêts , où il peut se dérober ai- !
sément à la clarté qui le blesse, en choisissant de préférence les endroits ombragés , sombres, solitaires, en s’enfonçant sous les décombres et sous les tas de pierres : et combien de fois n’a-
FYovez l'ouvrage déjà cité de M. Eaurenti,
t-on pas été saisi d’une espèce d'horreur, lorsque soulevant quelque gros caillou dans des bois humides, on a découvert un crapaud accroupi contre terre, animant ses gros yeux, et gonflant sa masse pustuleuse ?
C’est dans ces divers asiles obscurs qu’il se tient renfermé pendant tout le jour, à moins
que la pluie ne l’oblige à en sortir.
Il y à des pays où les crapauds sont si fort répandus , comme auprès de Carthagène , et de Porto-Bello en Amérique, que non-seulement lorsqu'il pleut ils y couvrent les terres humides et marécageuses , mais encore les rues, les jar- : dins et les. cours, et que les habitants de ces provinces de Carthagène et de Porto-Belio ont cru que chaque goutte de pluie était changée en crapaud. Ces animaux présentent même, dans ces contrées du Nouveau-Monde, un volume considérable ; les moins grands ont six pouces de longueur. Si c’est pendant la nuit que la pluie tombe, ils abandonnent presque tous leur retraite , et alors ils paraissent se toucher sur la surface de la terre, qu’on dirait qu’ils ont entièrement envahie. On ne peut sortir sans les fouler aux pieds , et on prétend même qu'ils y font des morsures d'autant plus dangereuses, qu’indépendamment de leur grosseur ; ils sont, dit-on, tres-venimeux ‘. 11 se pourrait en effet que l’ardeur de ces contrées et la nourriture qu’ils y prennent viciassent encore davantage là nature de leurs humeurs.
Pendant l'hiver, les crapauds se réunissent plusieurs ensemble, dans les pays où la température devenant trop froide pour eux, les force à s’engourdir, ilS se ramassent dans le même trou, apparemment pour augmenter et prolonger le peu-de chaleur qui leur reste encore, C’est dans ce temps qu’on pourrait plus facilement les trouver , qu’ils ne pourraient fuir, et qu’il faudrait chercher à diminuer leur nombre.
Lorsque les crapauds sont réveillés de leur long assoupissement, ils choisissent la nuit pour errer et chercher feur nourriture; ils vivent, comme les grenouilles, d’insectes, de vers, de scarabées, de limaçons; mais on dit qu'ils mangent aussi de la sauge, dont ils aiment l’ombre, et qu'ils sont surtout avides de
, ciguë, que l’on a quelquefois appelée le persil
du crapaud ?.
1 Voyace de Don Antoine d'Uiloa, Hist. gen. des Voyages, t, LIT, p.559, éd. in-12.
? Matière médicale, cont. de Geoffroy, t. XIL, p. 448,
DU CRAPAUD COMMUN
Lorsque les premiers jours chauds du printemps sont arrivés , on les entend , vers le coucher du soleil, jeter un cri assez doux : apparemment c’est leur cri d'amour ; et faut-il que des êtres aussi hideux en éprouvent l'influence, et qu'ils paraissent même le ressentir plus tôt que les autres quadrupèdes, ovipares sans queue? Mais ne cessons jamais d’être historien fidèle; ne négligeons rien de ce qui peut diminuer l’espèce d'horreur avec laquelle on voit ces animaux ; et, en rendant compte de la manière dont ils s’unissent, n’omettons aucuns des soins qu'ils se donnent, et qui paraitraient supposer en eux des attentions particulières, et une sorte d'affection pour leurs femelles.
C’est en mars ou en avril que les crapauds s’accouplent : le plus souvent c’est dans l’eau que leur union a lieu, ainsi que celle des grenouilles et des raines. Mais le mâle saisit sa femelle souvent fort loin des ruisseaux ou des marais; il se place sur son dos, l’embrasse étroitement, la serre avec force : la femelle, quoique surchargée du poids du mâle, est obli-
gée quelquefois de le porter à des distances considérables ; mais ordinairement elle ne laisse échapper aucun œuf que lorsqu’elle a rencontré l’eau. ÿ
Ils sont accouplés pendant sept ou huit jours, et même pendant plus de vingt, lorsque la saison ou le climat sont froids ! ; ils coassent tous deux presque sans cesse , et lemâle fait souvent entendre une sorte de grognemént assez fort lorsqu'on veut l’arracher à sa femelle, ou lorsqu'il voit approcher quelque autre mâle, qu’il semble regarder avec colère, et qu’il tâche de repousser en allongeant ses pattes de derrière, Quelque blessure qu’il éprouve, il ne la quitte pas : si on l’en sépare par force, il revient à elle dès qu’on le laisse libre, et il s’accouple de nouveau, quoique privé de plusieurs membres, et tout couvert de plaies sanglantes ?. Vers la fin de l’accouplement, la femelle pond ses œufs ; le mâle les ramasse quelquefois avec ses pattes de derrière, et les entraine au-dessous de son anus dont ils paraissent sortir ; il les féconde et les repousse ensuite. Ces œufs sont renfermés dans une liqueur transparente, visqueuse, où ils forment comme deux cordons toujours attachés à l’anus de la femelle. Le
+ Œuvres de M. l'abbé Spallanzani, vol. LIL, p. 51. 3Idem, p. 84,
mâle et la femelle montent alors à la surface de l’eau pour respirer ; au bout d’un quart d'heure ils s’enfoncent une seconde fois pour pondre ou féconder de nouveaux œufs; et ils paraissent ainsi à la surface des marais, et disparaissent plusieu:s fois. A chaque nouvelle ponte, les cordons qui renferment les œufs s’allongent de quelques pouces : il y a ordinairement neuf ou dix pontes. Lorsque tous les œufs sont sortis et févondés, ce qui n'arrive souvent qu'après douze heures, les cordons se détachent ; ils ont alors quelquefois plus de quarante pieds de long ‘:; les œufs , dont la couleur est noire, y sont rangés en deux files, et placés de manière à occuper le plus petit espace possible : on a rencontré de ces œufs à sec dans le fond de bassins et de fossés dont l’eau s’était évaporée.
Les crapauds craignent autant la lumière
dans le moment de leurs plaisirs que dans les
autres instants de leur vie : aussi n’est-ce qu’à la pointe du jour, et même souvent pendant la nuit, qu'ils s’unissent à leurs femelles. Les besoins du mâle paraissent subsister quelquefois, après que ceux de la femelle ont été satisfaits, c’est-à-dire après la ponte des œufs. M. Roësel en à vu rester accouplés pendant plus d’un jour, quoique la femelle ni le mâle ne laissassent rien sortir de leur corps, et qu’en disséquant la femelle il ait vu ses ovaires vides ?, On retrouve donc, dans cette espèce, la force tyrannique du mâle, qui n’attend pas, pour s’unir de nouveau à sa femelle, qu’un besoin mutuel les rassemble par la voix d’un amour commun ; mais qui la contraint à servir à ses jouissances , lors même que ses désirs ne sont plus partagés ; et cet abus de la force qu’il peut exercer sur elle ne parait-il pas exister aussi dans la manière dont il s’en empare, pendant qu’ils sont encore éloignés du seul endroit où ses jouissances semblent pouvoir être communes à celle qu’il s’est soumise? Il se fait porter par elle, et commence ses plaisirs pendant qu’elle ne paraît ressentir encore que la peine de leur union.
Nous devons cependant convenir que, dans la ponte, les mâles des crapauds se donnent quelquefois plus de soins que ceux des grenouilles, non-seulement pour féconder les œufs, mais encore pour les faire sortir du corps de
4 Œuvres de M. l'abbé Spallanzani, vol. EL , p. 35. ? Roëésel, Historia naturalis Ranarum , etc,
leurs femelles, lorsqu’elles ne peuvent pas se défaire seules de ce fardeau. On ne peut guère en douter d’après les observations de M. Demours ! sur un crapaud terrestre trouvé par cet académicien dans le Jardin du Roi, surpris, troublé, sans être interrompu dans ses soins, et non-seulement accouplé hors de l’eau , mais encore aidant avec ses pattes de derrière la sortie des œufs que la femelle ne pouvait pas faciliter par les divers mouvements “qu’elle exécute lorsqu'elle est dans l’eau ?.
Au reste, des œufs abandonnés à terre ne doivent pas éclore, à moins qu’ils ne tombent dans quelque endroit assez obscur , assez couvert de vase, et assez pénétré d'humidité, pour que les petits crapauds puissent s’y nourrir et s’y développer ?
Les cordons augmentent de volume en même temps et en même proportion que les œufs qui, au bout de dix ou douze jours, ont le double de grosseur que lors de la ponte *; les globules renfermés dans ces œufs, et qui d’abord sont noirs d’un côté, et blanchätres de l’autre, se couvrent peu à peu de linéaments ; au dixseptième ou dix-huitième jour on aperçoit le petit tétard ; deux ou trois jours après il se dégage de la matière visqueuse qui enveloppait les œufs ; il s’efforce alors de gagner Ja surface de l'eau, mais il retombe bientôt au fond; au bout de quelques jours il a de chaque côté du cou un organe qui a quelques rapports avec les ouies des poissons, qui est divisé en cinq ou six appendices frangées , et qui. disparaît tout à fait le vingt-troisième ou le vinet-quatrième jour. Il semble d’abord ne vivre que de la vase et des ordures qui nagent dans l’eau ; mais, à mesure qu’il devient plus gros, il se nourrit de plantes aquatiques. Son développement se fait de la même manière que celui des jeunes grenouilles ; et lorsqu'il est entièrement formé, il
1 Mém. de l'Académie des Sciences , année 1741.
? M. Laurenti à fait une espèce particulière du crapaud observé par M Demours; il lui a donné le nom de Bufo obstet'icans ; mais nous ne voyons rien qui doive faire séparer cet animal du crapaud commun *.
# Les œufs des erapauds se dévelopnent , quoique la température de l’atmosphère ne soit qu'à six degrés au-dessus de zéro du thermome re de Réaumur. Œuvres de M. l'abbé Spallaazani, tradnction de M, Sennrbier, vol. E, p. 88.
4 M. l'abbé Syallanzani ; ouvrage déjà cité.
* Ce reptile ou Crapaud accoucheur a été décrit et figuré comme formant réellement une espèce distincte dans le genre des Crapauds, par M. Brongniart. M. Merrem le place dans le geure Bombiuator sous le nom de Bombinalor obstetricans. DA
sort de l'eau , et va à terre chercher les endroits humides.
Il en est des crapauds communs comme des autres quadrupèdes ovipares; ils sont beaucoup plus grands et beaucoup plus venimeux à mesure qu’ils habitent des pays plus chauds et plus convenables à leur nature ‘. Parmi les individus de cette espèce, qui sont conservés au Cabinet du Roi, il y en a un qui a quatre pouces et demi de longueur, depuis le museau jusqu’à l’anus. On en trouve sur la Côte-d'Or d’une grosseur si prodigieuse, que lorsqu'ils sont en repos, on les prendrait pour des tortues de terre; ils y sont ennemis mortels des serpents : Bosman a été souvent le témoin des combats que se livrent ces animaux. Il doit être curieux de voir le contraste de la lourde masse du. crapaud , qui se gonfle et S’agite pesamment, avec les mouvements prestes et rapides- des serpents; lorsque, irrités tous les deux, et leurs yeux en feu, l’un résiste par sa force et son inertie aux efforts que son ennemi fait pour l’étouffer au milieu des replis de son corps tortueux, et que tous deux cherchent à se donner la mort par leurs morsures et leur venin fétide, ou leurs liqueurs corrosives.
Ce n’e$t qu’au bout de quatre ans que le crapaud est en état de se reproduire. On à prétendu que sa vie ordinaire n’était que de quinze ou seize ans; mais sur quoi l’a-t-on fondé ? Avaiton suivi avec soin le même crapaud dans ses retraites écartées? Avait-on recueilli un assez grand nombre d’observations pour reconnaître la durée ordinaire de la vie des crapauds, indépendamment de tout accident et du Sa de nourriture ?
Nous avons au contraire un fait bien constaté, par lequel il est prouvé qu’un crapaud a vécu plus de trente-six ans : mais la manière dont il a passé sa longue vie va bien étonner; elle prouve jusqu’à quel point la domesticité peut influer sur quelque animal que ce soit, et surtout sur les êtres dont la nature est plus susceptible d’altération, et dans lesquels des ressorts moins compliqués peuvent plus aisément, sans se rompre où se désunir, être pliés dans de nouveaux sens. Ce crapaud a vécu presque toujours dans une maison où il à été,
4 En Sardaigne, on regarde leur contact seul comnie dane gereux. Hist. nat. des Amph. et des Poïss. de cette.îlé, par
| M. François Cetti, p. 40.
DU CRAPAUD COMMUN
pour ainsi dire, élevé et ‘apprivoisé !. Il n’y avait pas acquis sans doute cette sorte d’affection que l’on remarque dans quelques espèces d'animaux domestiques , et qui était trop incompatible avec son organisation et ses mœurs, mais il y était devenu familier ; la lumière des bougies avait été pendant longtemps pour lui le signal du moment, où il allait recevoir sa nourriture ; aussi, non-seulement il la voyait sans crainte, mais même il la recherchait : il était déjà très-gros lorsqu'il fut remarqué pour la première fois ; il habitait sous un escalier qui était devant la porte de la maison; il paraissait tous les soirs au moment où il apercevait de la lamière , et levait les yeux comme s’il eût attendu qu’on le prit, et qu’on le portât sur une table, où il trouvait des insectes, des cloportes, et surtout de petits vers qu’il préférait peutêtre à cause de leur agitation continuelle; il fixait sa proie; tout d’un coup il lançaïit sa langue avec rapidité, et les insectes ou les vers y demeuraient attachés, à cause de l’humeur visqueuse dont l’extrémité de cette langue était enduite. ï Comme on ne lui avait jamais fait de mal, il ne s’irritait point lorsqu'on le touchait; il devint l’objet d’üne curiosité générale , et les dames mêmes demandèrent à voir le crapaud familier.
Il vécut plus de trente-six ans dans cette espèce de domesticité ; et il aurait vécu plus de temps peut-être si un corbeau, apprivoisé
comme lui, ne l’eût attaqué à l’entrée de son | trou, et ne lui eût crevé un œil, malgré tous les |
efforts qu’on fit pour le sauver. Il ne put plus attraper sa proie avec la même facilité, parce qu’il ne pouvait juger avec la même justesse de sa véritable place ; aussi périt-il de langueur au bout d’un an.
Les différents faits observés relativement à ce crapaud , pendant sa domesticité , prouvent peut-être qu’on a exagéré la sorte de méchanceté et les goûts sales de son espèce. On pourrait dire cependant que ce crapaud habitait l'Angleterre, et par conséquent à une latitudes assez élevée pour que toutes ses mauvaises habitudes fussent tempérées par le-froid : d’ailleurs , trente-six ans de domesticité, de sûreté et d’abondance , peuvent bien changer les inclinations d’un animal tel que le crapaud , le
‘ Zoologie britannique , vol. III.
naturel des quadrupèdes ovipares paraissant, pour ainsi dire , plus flexible que celui des animaux mieux organisés. Que l’on croie tout au plus qu'avec moins de danger à courir , ‘et une nourriture d’une qualité particulière, l’espèce du crapaud pourrait être perfectionnée comme tant d’autres espèces ; mais ne faudrat-il pas toujours reconnaître, dans les individus dont la nature seule aura pris soin, les vices de conformation et d’habitudes qu’on leur a attribués ? |
Comme l’art de l’homme peut rendre presque tout utile, puisqu'il changequelquefois en médicaments salutaires les poisons les plus funestes, on s’est servi des crapauds en médecine ; on les y a employés de plusieurs manières ! , et contre plusieurs maux.
On trouve plusieurs observations d’après lesquelles il paraîtrait, au premier coup d'œil, qu’un crapaud a pu se développer et vivre pendant un nombre prodigieux d’années dans le creux d’un arbre ou d’un bloc de pierre , sans aucune communication avec l’air extérieur ;
| mais on he l’a pensé ainsi que parce qu’on
n'avait pas bien examiné l’arbre ou la pierre, avantdetrouver le crapaud dans leurs cavités ?, Cette opinion ne peut pas être admise, mais cependant on doit regarder comme très-sûr qu’un crapaud peut vivre très-longtemps , et mêmé jusqu’à dix-huit mois sans prendre aucune nourriture, en quelque sorte sans respirer , et toujours renfermé dans des boites scellées exactement. Les expériences de M. Hérissant le mettent hors de doute *, et ceci est une nouvelle confirmation de ce que nous avons dit dans notre premier discours touchant la nature des quadrupèdes ovipares.
Voyons maintenant les caractères qui distinguent les crapauds différents du crapaud commun , tant en Europe que dans les pays étrangers ; il n’est presque aucune latitude où la nature n’ait prodigué ces êtres hideux, dont il semble qu’elle n’a diversifié les espèces que par de nouvelles difformités , comme si elle
4 « Mes nègres , que les chaleurs du soleil et du sable avaient « beaucoup incommodés , se frottèrent le front avec des cra- « pauds vivants, dont ils trouvèrent encore quelques-nns « sous les broussailles : c'est assez leur coutume lorsqu'ils « sont travaillés de la migraine, et ils en furent soulagés. » Hist. nat. du Sénégal, par M. Adanson , p. 165.
2 Encycl. méth., art. des Crapauds, par M. Daubenton. — Astruc., Paris, 4757, in-40, p. 862 et suiv.
s Éloge de M. Hérissant, Hist. de FAcad. des Science, année 47723,
avait voulu qu’il ne manquât aucun trait de laideur à ce genre disgracié.