‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 2 sur 470 · PAR M. LE BARON CUVIER · texte numérisé non relu

PAR M. LE BARON CUVIER

Chargés de consigner dans les annales des sciences les services qu’elles ont reçus de nos confrères et les principaux traits de la vie de tant d’hommes célèbres, nous nous acquittons d’un devoir si honorable avec le zèle d’amis etde disciples pleins de respect pour leur mémoire ; mais le temps qui nous est départi dans ces solennités littéraires ne nous permet ni de les présenter tous à la reconnaissance du publie , ni même de lire en entier des biographies déjà si courtes pour tout ce qu’elles devraient faire connaître. C’est en tête de l’éloge d’un savant et d’un homme d'état , dont la vie a été si longue et si pleine , et qui se recommande par tant de bonnes actions et tant de beaux ouvrages, qu’il nous a surtout paru nécessaire de rappeler ces circonstances. Heureusement c’est aussi dans un pareil éloge qu’il y a le moins d’inconvénient à se restreindre : le souvenir d’un homme tel que M. de Lacépède est dans tous les cœurs , et il n’est aucun de mes auditeurs qui ne puisse suppléer à ce que la brièveté du temps me forcera d’omettre.

BenNARD-GERMAIN-ÉTrENNE DÉLAVILLE , si connu dans le monde et dans les sciences sous le titre de Comte de LACÉPÉÈDE, naquit à Agen le 26 décembre 1756,de Jean-Josern-M£paARD DELAVILLE, lieutenant-cénéral de la sénéchausée, et de Marre pe LAFOND.

Sa famille était considérée dans sa province et y avait contracté des alliances distinguées , mais M. de Lacépède trouva dans les papiers qu’elle conservait des traces d’une origine beaucoup plus illustre qu’on ne pouvait la lui supposer. Il erut y découvrir que c'était une branche d’une maison connue en Lorraine dès le onzième siècle, et qui prenait son nom du bourg de Ville-sur-Tlon , dans le diocèse de Verdun , mai-

{ Lu à l'Académie des sciences, le 8 juin 1826, ere *

son qui à fourni un régent à la Lorraine, et qui s’est alliée aux princes de Bourgogne, de Lorraine et de Bade, ainsi qu'à beaucoup de familles de notre première noblesse. M. de Lacépède s’y rattachait par A rnaud de Ville, seigneur de Domp-Julien , que le roi Charles VIII, pendant sa possession éphémère du royaume de Naples, avait fait duc de Monte-San-Giovanni , et qui, étant devenu gouverneur de Montélimart, se rendit célèbre en histoire naturelle, pour avoir escaladé le premier le mont Aiguille, ce rocher inaccessible qui passait pour l’une des sept merveilles du Dauphiné. Nous avons même vu un arbre généalogique dressé en Allemagne où notre académicien prenait le titre de Duc de Mont-Saint-Jean , et où il écartelait les armes (le Ville de celles de Lorraine et de Boursogne ancien. Mais, quoi qu’il en soit d’une filiation qui ne parait pas avoir été constatée dans les formes reçues en France, nous devons dire que cette recherche ne fut pour M. de Lacépède qu’une affaire de curiosité, et que, loin de s’en prévaloir, même , comme le disait un homme d’une haute extraction, contre la vanité des autres, il entra dans le monde bien résolu à ne marquer sa naissance que par une politesse exquise. Chacun peut se souvenir que c’est une résolution à laquelle il n’a jamais manqué ; quelques-uns ont pu trouver même qu’il mettait à la remplir une sorte de superstition ; et il est très-vrai qu’il ne passait pas volontairement le premier à une porte, qu’il rendait toujours le dernier salut , et qu’il n’y avait point d'auteur, si vain qu’il fût, qui, lui présentant un ouvrage , ne s’étonnât lui-même des éloges qu'il en recevait; mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est que ces démonstrations n’avaient rien de caleulé ni de factice, et qu’elles prenaient leur source dans un sentiment profond de bienveillance et de bonne opinion desautres : aussi était-il encore plus obligeant que poli, €t (ei

il ÉLOGE HISTORIQUE

rendait-il plus de services, répandait-il plus de bienfaits qu’il ne donnait d’éloges. Ces dispositions affectueuses qui l’ont animé si longtemps et qu’il a portées plus loin peut-être qu'aucun autre homme, avaient été profondément imprimées dans son cœur par sa première éducation. M. Delaville, son père , veuf de bonne heure , l’élevait sous ses yeux avec une tendresse d’autant plus vive qu’il retrouvait en lui l’image d’une épouse qu’il avait fort aimée. Il exigeait des maîtres qu’il lui donnait autant de douceur que de lumières, et ne lui laissait voir que des enfants dont les sentiments répondissent à ceux qu’il désirait lui inspirer; M. de Chabannes, évêque d'Agen, et ami de M. Delaville, le secondait dans ces attentions recherchées ; il recevait le jeune Lacépède, l’encourageait dans ‘ses études , et lui permettait de se servir de sa bibliothèque ; mais tout en ayant l’air de ne pas le gêner dans le choix de ses lectures, M. de Chabannes et M. Delaville s’arrangeaient pour qu'il ne mît ia main que sur des livres excellents. C’est ainsi que pendant toute sa jeunesse il n’avait eu occasion de se faire l’idée ni d’un méchant homme, ni d’un mauvais auteur. A douze et treize ans , selon ce qu'il dit lui-même dans des mémoires que nous avons sous les yeux , il se figurait encore que tous les poëtes ressemblaient à Corneille ou à Racine, tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fénelon ; et sans doute il imaginait aussi que l’ambition et le désir de la gloire ne produisent pas sur les hommes d’autres effets que ceux que l’'émulation avait fait naître parmi ses jeunes camarades.

Les occasions de se désabuser ne lui manquèrent probablement pas pendant sa longue vie et dans ses diverses carrières, mais elles ne parvinrent point à effacer tout à fait les douces illusions de son enfance. Son premier mouvement a toujours été celui d’un optimiste qui ne pouvait croire ni à de mauvais sentiments ni à de mauvaises intentions ; à peine se permettait-il de supposer que l’on pût se tromper ; et ces préventions d’un genre si rare l’ont dirigé dans ses actions et dans ses écrits, non moins que dans ses habitudes de société. Plus d’une fois dans ses ouvrages il lui est échappé quelque erreur, pour n’avoir pas voulu révoquer en doute le témoignage d’un autre écrivain, et dans les affaires il était toujours le premier à chercher des excuses pour ceux qui le contrariaient. Un homme d’esprit a dit de lui qu’il ne savait pas trouver de tort à un autre,

et cela était vrai même de ses ennemis ou de ses détracteurs.

Buffon était du nombre des auteurs que de bonne heure on lui avait laissé lire, il le portait avec lui dans ses promenades ; c’était au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de cette vallée si féconde de la Garonne, en face de ces collines si riches, de cette vue que les cimes des Pyrénées terminent si majestueusement , qu'il se pénétrait des tableaux éloquents de ce grand écrivain; sa passion pour les beautés de la nature naquit donc en même temps que son admiration pour le grand peintre à qui il devait d’enavoir plus vivement éprouvélesjouissances, et ces deux sentiments demeurèrent toujours unis dans son âme. Il prit Buffon pour maître et pour modèle; il le lut et le relut au point de le savoir par cœur , et dans la suite il en porta l'imitation jusqu’à calquer la coupe et la disposition générale de ses écrits sur celles de lÆéstoire naturelle.

Cependant les circonstances avaient encore éveillé en lui un autre goût qui ne convénait pas moins à une imagination jeune et méridionale : celui de la musique. Son père, son précepteur , presque tous ses parents étaient musiciens ; ils seréunissaientsouvent pour exécuter des concerts. Le jeune Lacépède les écoutait avec un plaisir inexprimable, et bientôt la musique devint pour lui une seconde langue qu’il écrivit et qu’il parla avec une égale facilité. On aimait à chanter ses airs , à l’entendre toucher du piano ou de l’orgue. La ville entière d'Agen applaudit à un motet qu’on l’avait prié de composer pour une cérémonie ecclésiastique , et de succès en succès il avait été conduit jusqu’au projet hardi de remettre Armide en musique, lorsqu'il apprit par les journaux que Gluck travaillait aussi à cet opéra. Cette nouvelle le fit renoncer à son entreprise ; mais il ne put résister à la tentation de communiquer ses essais à ce grand compositeur, et il en reçut le compliment qui pouvait le toucher le plus : Gluck trouva que le jeune amateur s’était plus d’une fois rencontré avec lui dans ses idées.

Pendant le même temps, M. de Lacépède s’adonnait avec ardeur à la physique. Dès l’âge de douze ou treize ans , et sous les auspices de M. de Chabannes , il avaitforméavecles jeunes camarades quela prévoyante sagesse de son père: lui avait choisis, une espèce d'académie dont plusieurs membres sont devenus ensuite membres ou correspondants de l’Institut. Leurs occupations d’abord conformes à leur âge, devin-

DU COMTE DE LACÉPÉÈDE. ni

rent par degrés plus sérieuses : ils faisaient à de gravés magistrats ou à de vieux officiers

ensemble des expériences sur l'électricité , sur l’aimant et sur les autres sujets qui occupaient lé plus alors les physiciens; et M. de Lacépède ayant conélu de ces expériences quelques propositions qui lui semblèrent nouvelles , le choix de celui à qui il devait les soumettre ne fut pas douteux : il les adressa au grand naturaliste dont il admirait tant le génie , et il en reçut une réponse non moins flatteuse que celle du grand musicien. Buffon le cita même en termes honorables dans quelques endroits de ses suppléments. :

C'était, on le croira volontiers, plus d’encouragement qu’il n’en fallait pour exalter un

homme de vingt ans. Plein d’espérance et de

feu , il accourt à Paris avec ses partitions et ses registres d'expériences ; il y arrive dans la nuit, et le matin de bonne heure il est au Jardin du Roi. Buffon , le voyant si jeune , fait semblant de croire qu'il est le fils de celui qui lui avait écrit , et le comble d’éloges. Une heure après chez Gluck, il en est embrassé avec tendresse. 11 s'entend dire qu’il a mieux réussi que Gluck lui-même dans le récitatif : /7 est enfin dans ma puissance, que Jean-Jacques Rousseau a rendu si célèbre. Le même jour , M. de Montazet, archevêque de Lyon, son parent, membre de l’Académie française, le garde à un diner où se devait trouver l'élite des académiciens. On y lit des morceaux de poésie et d’éloquence : il y prend part à une de ces conversations vives et nourries , si rares ailleurs que dans une grande capitale. Enfin il passe le soir dans la loge de Gluck à entendre une représentation d’A/ceste. Cette journée ressembla à un enchantement continuel ; il était transporté, et ce fut au milieu de ce bonheur qu'il fit le vœu de se consa-

crer désormais à la double carrière de la science

et de l’art musical.

Ses plans étaient bien ceux d’un jeune homme qui ne connaîtencorede la vieque ses douceurs, et du monde que ce qu’il a d’attrayant. Rendre a l’art musical, par une expression plus vive et plus variée, ce pouvoir qu'il exerçait sur les anciens , et dont les récits nous étonnent encore; porter dans la physique cette élévation de vues et ces tableaux éloquents par lesquels l'Histoire naturelle de Buffon avait acquis tant de célébrité; voilà ce qu'il se proposait, ce que déjà dans son idée il se représentait comme à moitié obtenu.

On conçoit que ni l’un ni l’autre de ces projets ne pouvait se présenter sous le même jour

tels çu’étaient presque tous ses parents. Non pas qu’ils pensassent comme ce frère de Descartes, conseiller dans un parlement de province, qui croyait sa famille déshonorée, parce qu’elle avait produit un auteur; les esprits étaient plus éclairés à Agen vers la fin du dixhuitième siècle qu’en Bretagne dans le commencement du dix-septième ; mais des hommes expérimentés pouvaient craindre qu’un jeune homme ne présumäât trop de sesforces, et qu’un vain espoir de gloire n’eût pour lui d’autre effet que de lui faire manquer sa fortune, D’après ses liaisons etses alliances il pouvait espérer un sort également honorable dans la robe, dans l’armée ou dans la diplomatie : on lui laissait le choix d’un état, mais on le pressait d’en prendre un; et sa tendresse pour ses parents l'aurait peut-être emporté sur ses projets, s’il ne se fût présenté à lui un moyen inattendu de sortir d’embarras. Un prince allemand, dont il avait fait la connaissance à Paris, se chargea de lui procurer un brevet de colonel au service des Cercles, service peu pénible comme on sait, ou plutôt qui n’en était pas un; €ar nous apprenons de M. de Lacépède, dans ses Mémoires, que, bien qu’il ait fait vers ce temps-là deux voyages en Allemagne, il n’a jamais vu son régiment. Mais enfin, tel qu’il était, ce service donnait un titre, un uniforme et des épaulettes ; la famille s’en contenta , et le jeune colonel eut désormais la permission de se livrer à ses goûts. Ce qu’il y eut de plus plaisant, c’est que, bien autrement persuasif que Descartes, il détermina son père lui-même à quitter la robe, à accepter le titre de conseiller d’épée du Landgrave de Hesse-Hombourg, et à paraitre dans le monde , vêtu en cavalier. Ce bon vieillard se proposait de venirs’établir à Paris avec son fils, lorsque la mort l’enleva après une maladie douloureuse en 1783.

Dans le double plan de vie que M. de Lacépède s'était tracé, il y avait une moitié, celle de la science, où le succès ne dépendait que de lui-même; mais il en était une autre où il ne pouvait l’espérer que du concours d’une multitude de volontés que l’on sait assez ne pas se mettre aisément d'accord.

Sur une invitation de Gluck, et en partie avec les avis de ce grand maître, il avait composé Ja musique d’un opéra '. Après deux ou trois ans

‘ L'opéra d'Omphale. N avait travaillé sur celui d'Alcyone. Il donne une idée de ces compositions dans sa Poétique sur la Musique.

y de travail et desollicitations , il en avait obtenu une première répétition ; deux ans encore après on en fit la répétition générale; les acteurs, l’orchestre et les assistants lui présageaient un grand succès lorsque l'humeur subite d’une actrice fit tout suspendre. M. de Lacépède supporta cette contrariété conformément à son caractère, avec douceur et politesse; mais il jura à part lui qu’on ne l’y prendrait plus, et il se décida à ne faire désormais de musique que pour ses amis.

On aurait regret à cette résolution , si de la théorie que sefaitun artiste on pouvait conclure quelque chose touchantie mérite de ses œuvres. La Poëtique de la Musique, que M. de Lacépède publia en 1785 ', annonce un homme rempli du sentiment de son art, et peut-être un homme qui accorde trop à sa puissance; elle se fonde essentiellement sur le principe de l’imitation : la musique, selon l’auteur, n’est que le langage ordinaire dont on a ôté toutes les articulations, et dont on a soutenu tous les tons en les élevant aussi haut ou en les portant aussi bas que l’ont souffert les voix qui devaient les former et l’oreille qui devait les-saisir , et en leur donnant par ces deux moyens une expression plus forte, puisqu'elle est à la fois plus durable, plus étendue et plus variée. Elle exprime plus vivement nos passions et le désordre de nos agitations intérieures, en franchissant de plus grands intervalles de l’échelle musicale et en les franchissant plus rapidement; elle recueille les cris que la passion arrache, ceux de la douleur , ceux de la joie, tous les tons enfin que la nature a destinés à accompagner et par conséquent à caractériser les effets que la musique veut peindre. De l'identité du langage, de celle des sentiments qu’ils ont à exprimer, résultent, pour le musicien, les mêmes devoirs que pour le poëte. Toute pièce de musique, qu’elle soit ou non jointe à des paroles , est un poëme; mêmes précautions dans lexposition , mêmes règles dans la marche, même succession dans les passions ; tous les mouvements en doivent être semblables ; il n’est point de caractère, point de situation que le musicien ne doive et ne puisse rendre par les signes qui lui sont propres. L'auteur jugeait même possible de rappeler à l’esprit les choses inanimées , par l’imitation des sons qui les accompagnent d’ordinaire , ou même par des combinaisons de sons propres à réveiller des idées analogues,

4 Deux voluncs In-86,

ÉLOGE HISTORIQUE

Cet ouvrage, écrit avec feu , et plein de cet éloquence naturelle à un jeune homme pas:

sionné pour son sujet, fut accueilliavec faveur, surtout par l’un des deux partis qui divisaient alors les amateurs de musique, celui des gluckistes, qui y reconnurent les-principes deleur chef exprimés avec plus de netteté et d’élégance que ce chef ne l’aurait pufaire. Le grand roi de Prusse Frédéric II lui-même, comme on sait musicien et poëte, et dont les compliments n’étaient pas du style de chancellerie, lui écrivit une lettre flatteuse; et ce qui lui fit peut-être encore plus de plaisir, le célèbre Sacchini lui marqua sa satisfaction dans les termes les plus vifs.

M. de Lacépède, nous devons l'avouer, ne fut pas aussi heureux dans ses ouvrages de physique, son Essai sur l’Électricité et sa Physique générale et particulière ?. Buffon, qui, sur les sens, sur l'instinct, sur la génération des animaux , sur l’origine des mondes, n'avait à traiter que de phénomènes qui échappent encore à l'intelligence, pouvait, en se bornant à les peindre, mériter le titre qui lui est si légitimement acquis de l’un de nos plus éloquents écrivains ; il le pouvait encore lorsqu'il n’avait à offrir que les grandes scènes de la nature ou les rapports multipliés de ses productions, ou les variétés infinies du spectacle qu’elles nous présentent ; mais aussitôt qu’il veut remonter aux causes et les découvrir par les simples combinaisons de l’esprit ou plutôt par les efforts de l’imagination, sans démonstration et sans analyse, le vice de sa méthode se fait sentir aux plus prévenus. Chacun voit que ce n’est qu’en se faisant illusion par l'emploi d’un langage figuré qu’il a pu attribuer à des molécules organiques la formation des cristaux ; trouver quelque chose d’intelligible dans ce moule intérieur, cause efficiente, selon lui, de la reproduction des êtres organisés; croire expliquer les mouvements volontaires des animaux et tout ce qui chez eux approche de notre intelligence, par une simple réaction mécanique de la sensibilité ; semer, en un mot, un ouvrage dont presque partout le fond et la forme sont également admirables , d’une foule de ces hypothèses vagues, de ces systèmes fantastiques qui ne servent qu’à le déparer. A plus forte raison, un pareil langage ne pouvait-il être reçu avec approbation dans les matières telles que la physique, où

1 Deux vol. in-12. Paris, 1783. :

? Deux vol in-12. Paris, 1784, «

DU COMTE DE LACÉPÉDE. v

déjà le calcul et l'expérience étaient depuis longtemps reconnus comme les seules pierres de touche de la vérité. Ce n’est pas lorsqu'un esprit juste a été éclairé de ces vives lumières qu’il préfère une période compassée à une observation positive, ou une métaphore à des nombres précis. Ainsi, avec quelque talent que M. de Lacépède ait soutenu ses hypothèses, les physiciens se refusèrent à les admettre , et il ne put faire prévaloir ni son opinion que l’électricité est une combinaison du feu avec l’humidité de l’intérieur de la terre, ni celle que la rotation des corps célestes n’est qu’une modification de l’attraction , ni d’autres systèmes que rien n’appuyait et que rien n’a confirmés. Mais, si la vérité nous oblige de rappeler ces erreurs de sa jeunesse, elle nous oblige de déclarer aussi qu’il se garda d’y persister. Il n’acheva point sa Physique, et dans la suite il retira autant qu’il put les exemplaires de ces deux ouvrages , qui, en conséquence, sont devenus aujourd’hui assez rares.

Heureusement pour sa gloire, Buffon, qui ve pouvait avoir sur cette méthode les mêmes idées que son siècle, et qui peut-être, avec cette faiblesse trop naturelle aux vieillards, trouvait dans les aberrations mêmes que nous venons de signaler un motif de plus de s’attacher à son jeune disciple, lui rendit le service de lui ouvrir une voie où il pourrait exercer son talent sans contrevenir aux lois impérieuses de la science.

Il lui proposa de continuer la partie de son Histoire naturelle qui traite des animaux; et pour qu’il püût se livrer plus constamment aux études qu’exigeait un pareil travail , il lui offrit la place de garde et sous-démonstrateur du

Cabinet du Roi, dont Daubenton le jeune venait

de se démettre ‘. L'héritage était trop beau pour que M. de Lacépède ne l’acceptât pas avec une vive reconnaissance, et avec toutes ses charges , car cette place en était une et une grande. Fort assujettissante et un peu subalterne , elle correspondait mal à sa fortune et au rang qu'il s'était donné dans le monde, et toutefois il lui suffit de l’avoir acceptée pour en remplir les devoirs avec autant de ponctualité qu'aurait pu le faire le moindre gagiste. Tout le temps qu’elle resta sur le même pied , il se tenait les jours publics dans les galeries , prêt à répondre avec sa politesse accoutumée à toutes les questions des curieux, et ne mon-

l En 1785,

trant pas moins d’égards aux plus pauvres personnes du peuple, qu'aux hommes les plus considérables ou aux savants les plus distingués. C'était ce que bien peu d'hommes dans sa position auraient voulu faire; mais il le faisait pour plaire à un maitre chéri, pour se rendre digne de lui succéder, et cette idée ennoblissait tout à ses veux.

Dès 1788 , quelques mois encore avant la mort de Buffon , il publia le premier volume de son Æistoire des Reptiles, qui comprend les quadrupèdes ovipares; et , l’année suivante , il donna le second , qui traite des serpents.

Cet ouvrage , par l’élégance du style , par l'intérêt des faits qui y sont recueillis , fut jugé digne du livre immortel auquel il faisait suite, et on lui trouva même, relativement à la science, des avantages incontestables. 11 marque les progres qu’avaient faits les idées depuis quarante ans que l’Hisloire naturelle avait commencé à paraître, progrès qui avaient été préparés par les travaux mêmes de l’homme qui s'était le plus efforcé de les combattre ; mais en le considérant sous un autre point de vue , ii peut servir aussi de témoin des progrès que la science a faits pendant les quarante ans écoulés depuis qu’il a paru.

On n’y voit plus rien de cette antipathie pour les méthodes et pour une nomenclature précise dont Buffon a répété si souvent les expressions. M. de Lacépède établit des classes , des ordres, des genres ; il caractérise nettement ces subdivisions ; il énumère et nomme avec soin les espèces qui doivent se ranger sous chacune d’elles ; mais s’il est aussi méthodique que Linnæus, il ne l’est pas plus philosophiquement. Ses ordres , ses genres , ses divisions de genres , sont les mêmes , fondés sur des caractères bien apparents , mais souvent peu d'accord avec les rapports naturels. Il s'inquiète peu de l’organisation intérieure. Les grenouilles , par exemple , y demeurent dans le même ordre que les lézards et que lestortues, parce qu’elles ont quatre pieds ; les reptiles bipèdes en sont séparés , parce qu'ils n’en ont que deux ; les salamandres ne sont pas mêmes distinguées des autres lézards par le genre. Quant au nombre des espèces , cet ouvrage rend l’augmentation actuelle de nos richesses encore bien plus sensible que les perfectionnements de nos méthodes.

M. de Lacépède, quoique peut-être le plus fa-

t Hist, nat. générale et particulière des Quadrupèdes ovi- | rares; 4 vol. in-4v, 1782.— Des Serpents; 4 vol in-4”, 1789.

vI ÉLOGE HISTORIQUE

vorisé des naturalistes de son temps , puisqu'il avait à sa disposition le cabinet que l’on regardait généralement comme le plus considérable , n’en compta que 288, dont au moins un tiers n'étaient pas alors au Muséum et avaient été prises dans d’autres auteurs ; et le cabinet, sans avoir à beaucoup près encore tout ce qui est connu, en possède maintenant plus de 900.

Remarquons cependant que M. de Lacépède, à l'exemple de Buffon et de Linnæus , était trop enclin à réunir beaucoup d’espèces , comme si elles n’en formaient qu’une seule , et que c’est ainsi qu'il n’a admis qu’un crocodile et qu’un monitor , au lieu de dix ou de quinze de ces reptiles qui existent réeilement ; d’où il est arrivé qu’il a placé le même animal dans les deux continents, lorsque souvent on ne le trouverait que dans un Canton assez borné de l’un ou de l’autre ; mais ces erreurs étaient inévitables à une époque où l’on n'avait pas, comme aujourd’hui , des individus authentiques apportés de chaque contrée par des voyageurs connus et instruits.

Buffon venait de mourir. Ce deuxième votume est terminé par un éloge de ce grand homme, ou plutôt par un hyrnne à sa mémoire, par un dithyrambe éloquent que l’auteur suppose chanté dans la réunion des naturalistes, en l’honneur de ceiui qui a plané au-dessus du globe et de ses âges, qui a vu la terre sortant des eaux, et les abîimes de la mer peuplés d'êtres dont les débris formeront un jour de nouvelles terres ; de celui qui à gravé sur un monument pius durable que le bronze les traits augustes du roi de la création , et qui a assigné aux divers animaux leur forme , leur physionomie , leur caractère , leur pays et leur nom. Telles sont les expressions pompeuses et magnifiques dans lesquelles s’exhalent les sentiments qui remplissent le cœur de M. de Lacépède. Ils y sont portés jusqu’à l’enthousiasme le plus vif; mais c’est un Buffon qui l’inspire, et il l’inspire à son ami , à son jeune élève, à celui qu'il a voulu faire héritier de son nom et de sa gloire. Sans doute le bonheur est grand des hommes qui, après eux , peuvent laisser de telles impressions; mais c’en est un aussi, et peut-être un plus grand, de les ae ver à ce degré.

A cette époque, un changement se préparait dans l'existence jusque-là si douce de notre naturaliste. Des événements aussi grands que peu prévus venaient de changer tout en France. Le pouvoir n’était plus que le produit journa-

lier de la faveur populaire , et chaque mois voyait tomber à l’essai quelque grande réputation , ou s’élever du sein de l’obscurité quelque personnage jusque-là inaperçu. Tout ce que la France avait d'hommes de quelque célébrité furent successivement invités ou entraînés à prendre part à cette grande et dangereuse loterie ; et M. de Lacépède , que son existence , sa réputation littéraire , et une popularité acquise également par l’aménité et par la bienfaisance, désignaient à toutes les sortes de suffrages , eut moins de facilité qu’un autre à se soustraire au torrent. On le vit successivement président de sa section, commandant de garde nationale , député extraordinaire de la ville d'Agen près de l’assemblée constituante, membre du Conseil général du département de Paris, président des électeurs , député à la première législature ‘, et président de cette assemblée 2. Plus d’une fois placé dans les positions les plus délicates , il y porta ces sentiments bienveillants qui faisaient le fonds de son caractère, et.

| ces formes agréables qui en embellissaient l’ex-

pression ; mais à une pareille époque ce n’étaient pas ces qualités qui pouvaient donner de la prépondérance ; elles ne touchaïient guère ni les furieux qui assaillaient autour de l’assemblée ceux qui ne votaient pas à leur gré, ni les lâches qui les-insultaient dans les journaux ; ou plutôt ces attaques , ces injures , n'étaient plus qu’un mouvement imprimé et machinal qui emportait tout le monde ; elles ne conservaientde signification ni pour ceux qui croyaient diriger , ni pour ceux dont ils faisaient leurs victimes. Un jour M. de Lacépède vit dans un journal son nom en tête d’un article intitulé : Liste des scélérats qui votent contre le peuple, et le journaliste était un homme qui venait souvent diner chez lui : il y vint après sa liste comme auparavant. — Vous m’avez traité bien durement , lui dit avec douceur son hôte. — Eh! comment cela, monsieur ? — Vous m’avez appelé scélérat ! — Oh ce n’est rien; scélérat est seulement un terme pour dire qu’on ne pense pas COMME nous.

Cependant ce langage produisit à la fin son effet sur une multitude qui n’avait pas encore su se faire un doublé dictionnaire, et ceux qui ne le parlaient pas se virent obligés de céder la place. M. de Lacépède fut des derniers à croire à cette nécessité. La bonne opinion qu’il avait des hommes était trop enracinée pour qu’il ne sé

1 En seplembre 1791, — 3% Le 50 novembre, même année.

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