LE LUTH
Sphargis mereurialis, Merr; Testudv coriacea , Linn., Schæpff., Schn.
La plupart des tortues marines, dont nous avons parlé, ne s’éloignent pas beaucoup des régions équatoriales; la caouane n'est cependant pas la seule que l’on trouve dans une des mers qui baignent nos contrées ; on rencontre aussi dans la Méditerranée une espèce de ces quadrupèdes ovipares , qui surpasse même quelquefois par sa longueur les plus grandes tortues franches. On la nomme le Luth ; elle fréquente de préférence, au moins dans le temps de la ponte , les rivages déserts et en partie sablonneux, qui avoisinent les états barbaresques ; elle s’avance peu dans la mer Adriatique, et sglle parvient rarement jusqu’à la mer Noire, c’est qu’elle doit craindre le froid des latitudes élevées. Elle est distinguée de toutes les autres tortues , tant marines que terrestres, en ce qu’elle n’a point de plastron apparent. Sa carapace est placée sur son dos comme une sorte de grande cuirasse, mais elle ne s’étend pas assez par devant et par derrière pour que la tortue puisse mettre sa tête, ses pattes et sa queue à couvert sous cette sorte d’arme défen-
4 Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach, correspondant du Cabinet du Roi. « On dit que les tortues « caret se nourrissent principalement d'une espèce de fun - « gus, que les Américains nonunent Oreille de Juif.» Catesby, à l'endroit déjà cilé.
2? En latin, Lyra.—Rat de mer, et tortue à clin, par les pécheurs de plusieurs contrées.—Tortue luth, M. Daubenton, Encycl. méth.—Tortue couverte comme de cuir, ou tortue mercuriale. Rondelet, Hist. des Poissons. Lyon, 1558.—Testudo coriacea. Vandell, ad Linn., Patav., 1764, 4,
sive. La tortue luth parait se rapprocher par là
pèdes ovipares qui peuplent les rivages des mers. La couverture supérieure est convexe, arrondie dans une partie de son contour , mais terminée par derrière en pointe si aigué et si allongée, qu’on croirait voir une seconde queue placée au-dessus de la véritable queue de Panimal; le long de cette carapace s’étendent cinq arêtes assez élevées , et dont celle du milieu est surtout très-saillante; quelques naturalistes ont compté sept arêtes, parce qu’ils ont compris dans ce nombre les deux lignes qui terminent la carapace de chaque côté. Cette couverture supérieure n’est point garnie d’écailles comme dans les autres tortues marines ; mais cette espèce de cuirasse, ainsi que tout le corps, la tête, les pattes et la queue, est revêtue d’une peau épaisse, qui, par sa consistance et sa couleur, ressemble à un cuir dur et noir. Aussi Linnée a-t-il appelé la tortue luth, la Tortue couverle de cuir; et a-t-elle plus de rapport que les autres tortues marines, avec les lamantins et les phoques dont les pieds sont recouverts d’une peau noirâtre et dure; le dessous du corps est aplati, les pattes ou plutôt les nageoires de la tortue luth sont dépourvues d’ongles, suivant la plupart des naturalistes ; mais j’ai remarqué une membrane en forme d’ongle aux pattes de derrière de celle que l’on conserve dans le Cabinet du Roi; la partie supérieure du museau est fendue de manière à recevoir la partie inférieure qui est recourbée en haut. Rondelet dit avoir vu une tortue de cette espèce prise à Frontignan , sur les côtes du Languedoc; longue de cing coudées , large de deux, et dont on retira une grande quantité de graisse ou d'huile bonne à brüler ‘. M. Amoureux, le fils, de la Société royale de Montpellier, a donné la description d’une tortue de cette espèce, pêchée au port de Cette , en Languedoc, et dont la longueur totale était de sept pieds cinq pouces ?. Celle qui a servi à notre description , et dont nous rapportons les dimensions dans la note suivante *, est à peu près de la même grandeur.
4 Rondelet, Hist. des Poissons. Lyon, 1558, ? Journal de Physique, 1778.
5 Dimensions d'une tortue luth : pi. po. lig, Longueur totale. LÈT ED Grosseur, PDO S 1 Épaisseur. ‘ s c
Longueur de la carapace.
Les tortues luth n’habitent pas seulement dans l& Méditerranée; on les trouve aussi sur les côtes du Pérou, du Mexique, et sur la plupart de celles d'Afrique, qui sont situées dans la zone torride ! : il parait qu’elles s’avancent vers les hautes latitudes de notre hémisphère , au moins pendant les grandes chaleurs. Le 4 août de l’année 1729, on prit, à treize lieues de Nantes , au nord de l’embouchure de la Loire, une tortue qui avait sept pieds un pouce de long, trois pieds sept pouces de large et deux pieds d'épaisseur. M. de la Font, ingénieur en chef à Nantes, en envoya une description à M. de Mairan; tous les caractères qui y sont rapportés sont entièrement conformes à ceux de la tortue luth conservée au Cabinet du Roi; à la vérité, il y est parlé de dents, qui ne se trouvent dans aucune tortue connue ; mais il est aisé de prendre pour des dents les grandes éminences formées par les échancrures profondes des deux mâchoires de la tortue luth ; d’ailleurs la forme et la position de ces éminences répondent à celles des prétendues dents de la tortue pêchée auprès de Nantes. Cette dernière tortue luth poussait d’horribles cris, suivant M. de la Font, quand on lui cassa la tête à coups de crochet de fer; ses hurlements auraient pu être entendus à un quart de lieue ; et sa gueule écumante de rage, exhalaït une vapeur très-puante ?.
En 1756 , un peu après le milieu de l'été, on prit aussi une assez grande tortue luth, sur les côtes de Cornouaille, en Angleterre *. M. Pennant a donné, dans les Transactions philosophiques , la description et la figure d’une très-petite tortue marine de trois pouces trois lignes de long , sur un pouce et demi de large. Il est évident, d’après la figure et la description, que cette très-jeune tortue était de l'espèce du luth, et avait été prise peu de temps